International Telephone & Telegraph (ITT) est une entreprise multinationale fondée en 1920, spécialisée dans les communications téléphoniques et basée aux États-Unis. Au cours des années 1960 et 1970, le groupe évolue en un conglomérat impliqué dans une multitude d'activités, qui se désengage progressivement des télécommunications avant d'éclater en 1986, en diverses sociétés indépendantes entre 1995 et 2011. En 1996, la maison mère modifie son nom en « ITT Industries » puis en 2006, par « ITT Corporation ».
Selon certains rapports officiels, l'entreprise porte une lourde responsabilité dans les événements dramatiques survenus au Chili dans les années 1970, ainsi que dans d'autres pays d'Amérique latine, notamment l'opération Condor. La déclassification des archives de la CIA permet de publier des preuves jugées comme accablantes. On note le rapport Hinchley. dans le dossier global de déclassification précisant entre autres détails, certaines des méthodes ITT :
Anthony Sampson a été le premier à révéler certains faits sur la responsabilité d'ITT, qui ont été ensuite confirmés par l'historienne Marie-Noëlle Sarget ou l'écrivain Armando Uribe. Le film Mille milliards de dollars d'Henri Verneuil (1982) s'inspire de l'histoire de la firme qui apparaît sous les traits de la société GTI.
Origines et formation de la multinationale (1914-1920) Sosthenes Behn et son frère Hernand, eux-mêmes originaires des Îles Vierges, dans les Caraïbes, avaient acquis en 1914 une petite société dans le secteur de la téléphonie, la Puerto-Rico Telephone Company, puis, l'année suivante, la Cuban Telephon Company.
Après la Première Guerre mondiale où Sosthenes Behn servit dans le Signal Corps Radio et dont il sortit avec le grade de Colonel, Behn créa la holding ITT, International Telephon & Telegraph où il transféra les parts qu'il détenait dans les petites sociétés caribéennes de téléphone. Son but était de racheter des sociétés de téléphone en Amérique du Sud ou en Europe. ITT réussit à drainer quelques fonds privés, ce qui, combiné avec la bonne santé de la Cuban Telephone permit une entrée réussie en bourse en .
Dès lors, Sosthenes Behn prit en charge les acquisitions, laissant à son frère Hernand la gestion quotidienne des sociétés de la Holding. À l'occasion d'une expansion externe se fut l'Espagne où ITT, soutenue par la National City Bank of New York, remporta un appel d'offres en Espagne pour développer le réseau espagnol. L'expérience d'opérateur acquise à Cuba avait permis de battre les équipementier Européens, le suédois Ericsson et l'allemand Siemens & Halske. Ainsi fut créée en la Compañía Telefónica Nacional de España (CTNE), capitalisée à de dollars, ce qui représentait de loin le plus gros actif d'ITT. La mise sur pied du réseau espagnol nécessitait l'achat d'équipements onéreux et il devint vital pour ITT de prendre pied pour affronter les équipementiers européens. La première étape fut une ouverture de négociations en vue du rachat de la Compagnie des Téléphones Thomson-Houston, filiale téléphonique de la Compagnie française pour l'exploitation des procédés Thomson-Houston, deux usines dans lesquelles travaillaient employés. La deuxième étape fut le rachat de International Western Electric Company (IWEC), récemment passée sous le contrôle de la plus grande société américaine du secteur, AT&T, mais que la loi antitrust américaine obligeait de se dessaisir de certains actifs. IWEC possédait plusieurs usines en Europe et réalisait un chiffre d'affaires de 44 millions de dollars. ITT qui bénéficiait toujours d'une bonne image à Wall Street prit le contrôle d'IWEC, payé à AT&T essentiellement en actions ITT. IWEC, rebaptisée « International Standard Electric » (ISE) apportait notamment à ITT deux filiales européennes : la belge Bell Telephone Manufacturing Company} (BTM), la britannique Standard Telephones and Cables et la française Le Matériel Téléphonique.
La multinationale ITT de 1926 à 1939 Dès sa création, ITT a donc été plus qu'aucune autre firme, une « multinationale » puisque le groupe n'avait jamais été réellement implanté aux États-Unis alors qu'il y avait son siège social. Limité à l'exploitation téléphonique avant 1925, avec le rachat d'IWEC, le groupe étendit ses activités à la fabrication d'équipements.
Une partie du développement d'ITT se réalisa en Europe. En Espagne, à côté de la CTNE, une société industrielle, Standard Elétrica S.A. créée au sein d'ITT, comptait plus de employés en 1928. Les sociétés européennes rachetées à ATT utilisaient pour la plupart des anciens brevets de Western electric, ce qui mettait ITT sous la dépendance d'ATT. Pour se dégager de cette dépendance, des activités de recherches furent développées dans les pays où ITT était implanté, c'est-à-dire en Europe: en 1926, LMT remporta un important appel d'offres de l'administration française des PTT et réussit à placer des systèmes de commutation de type Rotary, héritées de la Western electric. En contrepartie, ITT s'était engagé à créer un laboratoire de recherches et d'études, les LLMT dont les effectifs atteignaient 700 personnes en 1930Maurice Deloraine, Les chercheurs de l'avenue de Breteuil, pionniers des télécommunications, document interne LCT, 1978. Maurice Deloraine fut nommé directeur de ce laboratoire qui apporta à ITT une position dans la recherche de pointe dans le domaine des télécommunications: Hyperfréquences que l'on appelait encore ondes ultra-courtes, téléphonie multiplex, modulation d'impulsion codée. À la demande des administrations françaises, les LLMT s'engagèrent également dans des recherches conduisant à des applications militaires: radiogoniométrie à lecture instantanée, et, à partir de 1938, radar. La filiale anglaise STC fut investie dans un projet ambitieux de câble téléphonique sous-marin par le biais de son laboratoire, Standard Telecommunication Laboratories (STL). À la suite de la crise de 1929, ce laboratoire britannique de 420 personnes fut dissous en 1939. En 1929 et 1930, ITT s'implanta en Allemagne avec l'acquisition de Ferdinand Schuchardt, Standard Elektrizitäts-Gesellschaft (SEG), liée à AEG, et C. Lorenz AG, ancienne filiale de Philips. Lorenz apportait au groupe ITT une position de pointe dans le domaine du radioguidage et atterrissage sans visibilité. Le système Lorenz installé à l'Aéroport de Berlin-Tempelhof fut installé en 1934 en divers points du monde.
L'autre partie du développement d'ITT fut réalisée en Amérique latine. ITT commença par prendre le contrôle, en 1926, d'une société américaine All America Cables, qui exploitait des lignes télégraphiques aux États-Unis et en Amérique latine. Dans les deux années qui suivirent, ITT fit l'acquisition d'une demi-douzaine de compagnies de téléphone en Amérique du Sud : Uruguay, Chili, Brésil, et finalement Argentine. Dans ce dernier pays ITT prit s'empara d'abord d'une petite société, la Compania Telephonica avant d'acheter en 1929 à des investisseurs britanniques la concession de la United River Plate Telephone. Aux États-Unis, ITT prit le contrôle en 1928 de la société Mackay, fabricant d'équipements de communications et propriétaire des sociétés Postal Telegraph et Commercial Cable qui possédait sept câbles télégraphiques sous-marins reliant les États-Unis à l'Europe et un câble traversant le Pacifique. ITT avait réalisé l'opération au travers de la Postal Telegraph & Cable Corporation, créée pour l'occasion. Avec l'aide des banques Morgan & Co et National City Bank, la Postal Telegraph émit 52,3 millions de dollars d'obligations qui furent échangées contre des actions privilégiées.
L'expansion d'ITT qui semblait devoir se poursuivre au travers d'un accord avec RCA fut stoppée par la Grande Dépression qui éclata aux États-Unis en . La croissance d'ITT s'était réalisée au prix d'un fort endettement. Les acquisitions allemandes de 1929 et 1930 (notamment Schuchardt, SEG, Lorenz, mentionnées ci-dessus) seront les dernières opérations de la phase d'expansion. Cependant, en 1932, la situation était devenue catastrophique. La dette à long terme du groupe atteignait alors 188 millions de dollars. La cote de l'action ITT avait atteint un niveau record la veille du Krach de 1929. En moins d'un an, elle fut divisée par 8. Le versement des dividendes fut suspendu. Il n'était plus possible d'offrir des actions ITT pour acquérir de nouvelles entreprises. La situation d'ITT fut aggravée par la chute de l'empire du financier Suédois Ivar Kreuger avec lequel Sosthenes Behn était en pourparlers pour le rachat d'Ericsson
+Expansion d'ITT et effets de la grande dépression des années 1930 1926 1929 1930 1931 19321933 1934 Actifs (M$) 131 535 604 615 566584581 Chiffre d'affaires (M$) 22,7 100 102 88 67 74 79 Bénéfice net (M$) 17,7 13,7 7,7 -3,90,72,1
En 1936, ITT sortait d'une passe difficile. Le chiffre d'affaires et les bénéfices repartirent à la hausse. Le principal dommage de la crise ayant été la mise en faillite de la Postal Telegraph. Le quart des bénéfices provenait de la filiale espagnole CTNE. Sosthenes Behn suivait donc avec attention les évènements qui se déroulaient en Espagne. Avec la victoire en 1936 Frente popular de Manuel Azaña le nouveau ministre demanda la révision de la concession de la CTNE. Sosthenes Behn se rendit à Madrid aux débuts de la guerre civile espagnole. Catholique fervent et anticommuniste, il était proche de Franco. Et, avec le concours de l'ambassadeur des États-Unis, il obtint des loyalistes républicains la protection des installations de la CTNE. ITT joua donc un double-jeu pendant le conflit espagnol
En Allemagne, Sosthenes Behn entretint de bonnes relations avec Hitler devenu Chancelier en 1933. À la tête des filiales ITT furent placées des personnalités de la communauté financière allemande membres du parti nazi: Kurt von Schroeder et Gehrarhd Westrick. À partir de 1937, il fut impossible à ITT de rapatrier des dividendes des filiales allemandesAdam Tooze, Le salaire de la destruction, formation et ruine de l'économie nazie, Les Belles Lettres, 2012, (traduction de l'anglais, The Wages of Destruction, 2006), . Cette restriction arrivait à un moment où ITT avait particulièrement besoin de liquidités. Néanmoins, jusqu'en 1939, Sosthenes Behn ne crut jamais que la guerre était inéluctable. Tous les cadres supérieurs des filiales allemandes et autrichiennes d'origine juive furent congédiés en application de la réglementation nazie. Les filiales d'ITT reçurent d'importantes commandes d'armement de l'ensemble des puissances européennes. . Faute de pouvoir verser des dividendes, les filiales allemandes réinvestissaient sur place leurs bénéfices. En 1938, Lorenz acquit ainsi le quart des actions de la Focke-Wulf Flugzeugbau, une société cliente de Lorenz qui fabriquait jusqu'alors des avions civils et qui devint de plus en plus engagée dans le secteur militaire.
Les usines Focke-Wulf fabriqueront pendant la guerre des chasseurs de nuit pour la Luftwaffe, (les Focke-Wulf Fw 190). En 1967, en réparation des dommages de guerre causée par l'US Air Force, ITT sera indemnisée de 5M$ au titre des parts détenues dans Focke-Wulf. À ce propos, le journaliste britannique Anthony Sampson écrit :
La Seconde Guerre mondiale