Lincoln MacCauley Alexander, C.P., CC, O.Ont., CD, c. r., ( – ), avocat et homme politique, devient le premier Canadien noir député à la Chambre des communes, membre du cabinet fédéral (comme ministre du Travail), président de la Commission des accidents du travail de l’Ontario et de la province de l’Ontario (de 1985 à 1991). Son engagement le conduit également à siéger au conseil des gouverneurs du Conseil de l’unité canadienne.
Fils d’immigrants caribéens, M. Alexander naît à Toronto. Après avoir servi durant la Seconde Guerre mondiale, il obtient un baccalauréat ès arts de l’Université McMaster en 1949 et un diplôme en droit de la Osgoode Hall Law School en 1953. Il devient le premier député noir du Canada en 1968, sous la bannière progressiste-conservatrice. En 1979, il accède au poste de ministre du Travail sous Joe Clark, jusqu’à la défaite du Parti progressiste-conservateur aux élections de 1980. Cette année-là, il se retire de la politique fédérale et accède à la présidence de la Commission des accidents du travail de l’Ontario.
En 1985, il est assermenté comme lieutenant-gouverneur de l’Ontario, fonction qu’il exerce jusqu’en 1991. De 1991 à 2007, il assume le poste de chancelier de l’Université de Guelph, exerçant cinq mandats à ce titre, une première dans l’histoire de l’établissementDavid Mirvish Named Eighth U of G Chancellor. Consulté le 18 mai 2017.. À son décès en 2012, il a droit à des funérailles d’État. En 2021, l’Université métropolitaine de Toronto rebaptise sa faculté de droit en son honneur.
Jeunesse et études M. Alexander voit le jour le , dans une maison en rangée sur Draper Street↑ White, Madeleine. Home of the Week: Refurbished, repaired, renewed. The Globe and Mail. Archive de la version originale en date du 23 octobre 2015. Consulté le 28 mai 2014., non loin de Front Street et Spadina Avenue à Toronto, en OntarioMartin, Sandra (19 octobre 2012). Obituary: Former lieutenant-governor took discrimination as personal challenge. Globe and Mail. Archive de la version originale en date du 23 octobre 2015. Consulté le 27 octobre 2012.. Il est le premier-né de Mae Rose (née Royale), immigrée de la Jamaïque, et de Lincoln McCauley Alexander père, charpentier de métierlWells, Jon (20 octobre 2012). Lincoln Alexander dies at 90. Toronto Star. Archive de la version originale en date du 23 octobre 2015. Consulté le 21 octobre 2012. originaire de Saint-Vincent-et-les GrenadinesWells, John (20 octobre 2012). A life well lived: Linc exits the stage at 90. Archive de la version originale en date du 23 octobre 2015. Consulté le 20 octobre 2012. qui travaille comme bagagiste pour le Chemin de fer Canadien Pacifique. Lincoln a un frère cadet, Hughie, né en 1924, et un demi-frère aîné, Ridley « Bunny » Wright, né hors mariage en 1920.
Lincoln Alexander fréquente la Earl Grey Public School, où il est le seul enfant noir de sa classe de maternelle. Dans ses mémoires, il souligne n’avoir jamais couru à la maison en pleurant après l’école, mais avoir su se faire respecter par ses camarades, quitte à en venir aux coups. Cette expérience l’inspire à toujours se tenir droit, à cultiver une confiance inébranlable et à imposer le respect par sa seule prestance. Dans ses mémoires publiés en 2006, intitulées Go to School, You're a Little Black Boy, M. Alexander décrit une ville de Toronto où la communauté noire est presque invisible, mais souvent la cible de discrimination raciale. Lorsque sa famille déménage dans l’est de Toronto et qu’il poursuit ses études au , le jeune Lincoln ne connaît que trois familles noires. Malgré l’absence de violence ouverte, il doit naviguer avec une conscience aiguë de sa position sociale et s’adapter en conséquence.
La vie sociale de la famille pieuse tient à la fréquentation régulière d’une église baptiste du centre-ville de Toronto. Le père de M. Alexander, au cadre strict, veut que son fils joue du piano, mais ce dernier préfère les sports : l’athlétisme, le soccer, le hockey, la balle molle et la boxe, mais pas la natation (il n’apprendra jamais à nager). Mais le garçon manque de coordination motrice et de qualités athlétiques.
L’adolescence de M. Alexander est marquée par le brusque départ de sa mère qui, après avoir été victime d’un épisode de violence conjugale, s’enfuit à Harlem, emmenant avec elle Ridley, le demi-frère du jeune homme. Dans l’attente que leur mère puisse s’occuper de l’un d’entre eux, Lincoln et Hughie sont confiés à Sadie et Rupert Downes. Lorsqu’elle est en mesure de reprendre un enfant, elle porte son choix sur Lincoln, laissant Hughie aux bons soins des Downes et séparant ainsi les destins des deux frères.
À New York, l’éducation de Lincoln Alexander prend un tournant décisif lorsqu’il intègre la DeWitt Clinton High School, une occasion unique dans sa famille. Ses mémoires révèlent sa stupéfaction face à l’absentéisme scolaire, en contradiction avec les valeurs qu’on lui inculque depuis sa tendre enfance. Toutefois, Harlem, avec sa communauté noire dynamique, lui ouvre les yeux sur un monde professionnel allant au-delà du travail manuel.
Seconde Guerre mondiale En 1939, après l’entrée en guerre du Canada contre l’Allemagne, Lincoln Alexander est renvoyé par sa mère auprès de son père à Toronto. C’est lors d’une soirée dansante dans cette ville qu’il fait la rencontre d’Yvonne (Tody) Harrison, la plus jeune des quatre filles de Robert, lui aussi bagagiste, et de son épouse Edythe (née Lewis). Yvonne Harrison vit à Hamilton, en Ontario. Tombé sous le charme, M. Alexander est déterminé à l’épouser. Trop jeune pour s’enrôler dans l’armée, il trouve un emploi de machiniste dans une usine de Hamilton qui produit des canons antiaériens, ce qui lui permet de se rapprocher d’elle.
En 1942, Lincoln Alexander s’engage dans l’Aviation royale canadienne. Malgré son inaptitude au combat due à une mauvaise vision, il se distingue comme caporal et opérateur radio dans plusieurs bases, servant notamment à Portage La Prairie.Lincoln Alexander. L’Encyclopédie canadienne. Historica Canada. Consulté le septembre 2019.L’honorable Lincoln Alexander. archives.gov.on.ca/fr. Imprimeur de la Reine. Archive de la version originale en date du 23 octobre 2015. Consulté le 22 octobre 2015.
En 1945, Lincoln Alexander, alors stationné à Vancouver, se voit refuser le service dans un bar en raison de la couleur de sa peau. Il signale l’incident à un officier supérieur, mais se heurte à l’inaction de ce dernier. La même année, il quitte l’Aviation royale canadienne, libéré honorablement. À propos de cet incident, il déclare plus tard : « À l’époque, on ne savait pas comment aborder ce genre de questions raciales ; on choisissait tout bonnement de les ignorer. »
Études supérieures et carrière en droit Après la guerre, Lincoln Alexander termine ses études au Central Collegiate Institute de Hamilton, puis s’inscrit à l’Université McMaster en 1946 pour étudier l’économie et l’histoire, décrochant un baccalauréat en 1949.
Le , Lincoln Alexander, alors âgé de , unit sa destinée à Yvonne « Tody » Harrison, de cinq ans son aînée. Fraîchement diplômé en 1949, il postule un poste de vendeur chez Stelco, une aciérie de Hamilton. Malgré les qualifications du jeune homme et les recommandations de l’Université McMaster et du maire de Hamilton, l’entreprise, réticente à embaucher un homme noir dans son service des ventes, décline sa candidature. Lorsque l’aciérie lui propose plutôt de reprendre son ancien emploi d’été à l’usine, le jeune homme refuse.
En 1948, Lincoln Alexander perd sa mère, qui s’éteint à l’âge de des suites de troubles cognitifs. La même année, il épouse Yvonne Harrison et leur fils Keith voit le jour l’année suivante. Le destin frappe à nouveau en 1952 lorsque son père se suicide. En 1986, dans les pages du magazine Châtelaine, M. Alexander rend hommage à sa mère : « Elle a été la plus grande influence dans ma vie, avant ma femme. Je regrette qu’elle n’ait pas pu me voir obtenir mon diplôme universitaire ».
M. Alexander s’inscrit ensuite à l’Osgoode Hall Law School à Toronto. Pendant un cours, il interpelle le doyen sur son utilisation de l’expression raciste « looking for a nigger in a woodpile » (« comme un combat de nègres dans un tunnel » [Traduction libre]). Il ose le confronter : « Vous êtes en position d’autorité en tant que leader dans la communauté. Un leader se doit d’être exemplaire ; il ne devrait pas employer des termes offensants sans y réfléchir. » Cette confrontation marque un tournant personnel : « Je ne sais pas ce qui m’a poussé à me lever et à prendre position devant . Mais je vais vous dire une chose, c’est à ce moment-là que je suis devenu un homme. » Contrairement à ses craintes, cette prise de position n’entrave pas son parcours, et il obtient son diplôme en 1953.
Après un stage chez Sam Gottfried, il ne reçoit qu’une seule offre d’emploi, celle du cabinet des frère et sœur Ted et Helen Okuloski qui, à défaut de trouver du travail, avaient fondé leur propre cabinet à Hamilton. Il y cultive ses compétences en droit de l’immobilier et des affaires, tout en tissant des liens avec les communautés allemande et polonaise de Hamilton. Deux ans plus tard, le jeune avocat fonde le cabinet Duncan & Alexander avec Dave Duncan, reconnu comme le premier partenariat juridique interracial au Canada. En 1958, il quitte le domicile de ses beaux-parents pour s’installer avec sa famille dans une maison sur le boulevard Proctor dans l’est de Hamilton, où il résidera pendant près de 40 ans.
En 1960, Lincoln Alexander et son épouse entreprennent un voyage transformateur à travers africains en tant que bénévoles pour Operation Crossroads Africa. Cette expérience s’avère révélatrice pour le jeune homme, lui permettant de redéfinir son identité et sa perception de lui-même en tant qu’homme noir. Dans ses mémoires, M. Alexander partage cette réflexion :
« Cette expérience m’a ouvert les yeux, non seulement en tant qu’avocat, mais aussi en tant qu’être humain, car j’ai commencé à réaliser ce que les Noirs pouvaient accomplir. J’ai vu que, contrairement à la version hollywoodienne, ces Africains étaient des femmes et des hommes de grand talent. J’ai pris conscience de ma négritude. Je venais d’un monde blanc. En Afrique, j’ai compris que nous étions des gens compétents et créatifs. J’étais un homme noir et j’étais quelqu’un. J’ai commencé à me tenir droit. »
En 1962, après la dissolution de son partenariat avec Dave Duncan, il intègre le cabinet Millar, Alexander, Tokiwa et Isaacs, aux côtés de Jack Millar, un ancien camarade de classe de McMaster. Cette collaboration multiculturelle devient rapidement connue comme le « cabinet d’avocats des Nations Unies ». « Un Blanc, un Noir, un Japonais et un Autochtone. Nous étions blanc, noir, jaune et rouge ; il y avait de quoi rire », commente-t-il dans ses mémoires. En 1965, en reconnaissance de son excellence, M. Alexander est honoré du titre de conseiller de la reine.
Vie politique En 1965, Lincoln Alexander fait ses premiers pas en politique fédérale en se présentant comme candidat du Parti progressiste-conservateur dans Hamilton-Ouest, essuyant une défaite. Persévérant, il se représente aux élections fédérales de 1968 et l’emporte le , devenant ainsi le premier Canadien noir à accéder au Parlement fédéral.
Le , dans son premier discours à la Chambre des communes, il déclare :
« Je ne suis pas le porte-parole des Nègres ; je n’ai pas reçu cet honneur. Ne me laissez jamais donner cette impression à qui que ce soit. Cependant, je tiens à dire que j’accepte la responsabilité de parler au nom de tous ceux qui, dans ce grand pays, se sentent discriminés en raison de leur race, de leurs croyances ou de leur couleur de peau. »