vignette|Mendiant Aghori, fin du XIXe siècle. Du sanskrit « A-ghora », « Ce qui n’est pas terrible », « sans peur », « absence de difficultés », le terme Aghori désigne les adeptes d’un courant de l’hindouisme dont les origines demeurent peu connues. Apparentés au Shivaïsme tantrique, les aghoris ont la réputation en Inde d’utiliser des pratiques subversives, telles la consommation d’alcool et de drogues ainsi que la méditation sur des lieux considérés comme impurs par la société hindoue comme les crématoires (Smashan) ; autant de moyens d’accéder à la libération de l’esprit et à l’émancipation finale des cycles de réincarnation (Moksha). Quoique pouvant consommer des charognes humaines, ils se déclarent végétariens..

On peut distinguer comme principaux foyers des aghoris, Varanasi dans l’Uttar Pradesh (Bénarès), Girnar dans le Gujarat, Tara Peeth au Bengale, Kamakhya en Assam, et Pashupatinath au Népal (Katmandou).

Origine On trouve pour la première fois l’utilisation du terme Aghora dans l’Atharva Veda. Il fait opposition à Ghora, qui désigne la difficulté, ce qui fait obstacle à la félicité (Ananda), ce qui induit l’ignorance (Avidya). La divinité (Prajapati) prend la forme à la fois du chemin (Aghora) et de l’obstacle (Ghora). Aghora désigne donc une « voie » possible pour l’homme, menant à la divinité. Par extension, on désigne ainsi les aghoris comme adeptes de la voie « sans obstacles »Summer Showers in Brindavan 1974, consulté le 6 avril 2010..

Le Shiva Purana, ainsi que le Linga Purana décrivent « Aghora » comme l’un des cinq aspects de Shiva. Cet aspect se révèle dans la couleur noire, symbole d’extinction, et constitue la face Sud du Lingam (Dakshinamurti). Certains aghoris, notamment provenant des cultes tantriques du Bengale, revêtent ainsi la robe noire, en s’identifiant à cette forme de la divinitéLinga Purana, traduit par J.L. Shastri, Motilal Banarsidass, Delhi, 2007, 2 vol..

La plupart des spécialistes du tantrisme s’accordent à dire que le mouvement Aghora provient des Kapalika, « les porteurs de crâne », une secte tantrique originaire du Cachemire, dont les adeptes, des sâdhus revêtus de noir, effectuent leurs rites, se nourrissent et mendient à l’aide d’un bol fait de la partie supérieure du crâne humain (Kapal). On retrouve également des références à l’utilisation de crânes humains dans le bouddhisme vajrayana et de nombreux chamanismes en général Couvre-Offrande Tibetain par François Pannier sur le site Asian Ar, consulté le 6 avril 2010..

Les lignées aghoris Les aghoris forment une lignée de transmission de maître à disciple. Le premier maître des aghoris est désigné comme étant Guru Dattatreya, un demi-dieu à l’origine de nombreuses lignées d’ascètes en Inde (sâdhus), dont la philosophie était portée sur la Connaissance de Dieu (Brahman). On distingue deux lignées majeures de transmission dans la voie « Aghor ».

Kinarami Parampara La lignée Kinarami (Kinarami Parampara) a été « organisée » par Kina Ram Baba (1658-1771?) à Bénarès au . Né « éveillé » à la Réalité Suprême (Avadhut), il reçut la transmission Aghora de Bhagvan Dattatreya lui-même à deux reprises. A Girnar dans le Gujurat, où Dattatreya lui offre à manger sa propre chair. Et sur les rives du Gange, dans un crématoire de Bénarès, où Dattatreya le « teste » en prenant les traits d’un vieux sâdhu (Kalu Ram). La légende raconte que le Kinaram faisait pousser des lotus dans les champs crématoires, était capable de ressusciter les morts, et que le Gange lui-même sortait de son lit afin de lui toucher les pieds en signe de respect lorsqu’il se promenait sur ses rives.

Le Kina Ram Baba, reniant le système des castes, était critique à l’égard de l’ensemble de la société brahmanique tout autant que des autorités politiques musulmanes de l’époque. Il conseillait à des villageois de se nourrir de viande. Un entretien qu’il eut avec Aurangzeb permit à des sâdhus, enfermés en raison de leur appartenance hindoue, d’être libérés de prison. Il s’installa à Krim Kund, un bassin miraculeux dédié à la déesse Kâlî, à Bénarès. Ses disciples organisèrent ainsi le premier ashram aghor, lieu de pratiques ascétiques (tapasya), fréquenté par les nombreux intouchables de la cité (dont la caste des ouvriers des bûchers funéraires ou dhaum), ainsi que par une majorité de Kshatriya Râjput (caste supérieure des guerriers). Le foyer sacré (akhand dhuni) est entretenu par des braises du crématoire de Harischandra ghât sans interruption depuis cette époque.

À sa mort, le Kina Ram promit à ses disciples de demeurer perpétuellement parmi eux sous la forme de ce feu sacré. La déesse Hinglaj, déesse de la Fortune, réputée soigner les empoisonnements, demeure présente à Krim Kund, auprès du Kina Ram sous la forme d’un yantra. Le Kina Ram transmit la tête de l’ashram à son disciple Bija Ram, et inaugura ainsi une lignée d’Aghoracharin (Maîtres en Aghora) encore vivante aujourd'huiAghor at Glance, Baba Kinaram Sthal, Baba Kinaram Sthal, brochure de l’ashram.

Une réforme importante dans la lignée a été instituée dans les années 1950 par Baba Aghoreshwar Bhagvan Ramji (1937-1992), concernant les orientations de la tradition ainsi que ses pratiques. Il ouvrit les portes de la tradition aux laïcs, établit des ashrams partout en Inde et à l’étranger (USA, Italie) et instaura une organisation humanitaire (Shri Sarveshwari Samooh). L’actuel « mahant » de Krim Kund est Siddharta Gautam Ram. Le mahant de Shri Sarveshwari Samooh est Baba Gurupad Sambhava RamSri Sarveshwari Samooh Samsthan Devsthanam, An Introduction to Sri Sarveshwari Samooh, Aghori Press, 2008, pp. 34.

Aghor Nath Sampradaya La lignée Nath (Nath Siddha Sampraday) provient de Gorakshnath, un saint hindou, disciple du mythique Matsyendra Nath, fondateur supposé du Hatha Yoga. Son histoire relève également de la légende. Il aurait voyagé en tant que sâdhu dans tout le sous-continent indien entre le et le . De l’actuel Pakistan au Sri Lanka, il aurait soigné des princes, enseigné des techniques secrètes de yoga et de pranayama. On lui attribue de nombreuses connaissances ésotériques ainsi que la paternité de représentations tantriques telles les chakras, ou centres subtils du corps humain. La lignée Nath est encore vivante en Inde aujourd’hui, son siège principal est à Gorakpur (Uttar-Pradesh), ville qui porte le nom de ce saint. On mentionne dans les connaissances secrètes transmises par les Naths des pratiques ayant rapport avec l’Aghora, impliquant le symbolisme des crématoires, de la mort et de la résurrection, des divinités courroucées (Kali, Kalbhairava) et la consommation de poisons et toxiques. Les aghoris de l'école Nath sont adeptes du shaktisme.

Le Dr. Ramnath Aghori, maître spirituel du roi Virendra au Népal, était aghori, et à l'origine de nombreuses lignées actuelles. Son actuel successeur est Tyagi Nath à Pashupatinath (Népal).

Kaula, Vaishnav et lignées indépendantes On peut également distinguer des lignées de transmission indépendantes, dont l’origine se perd dans la nuit des temps. La transmission se réalise de maîtres à disciples par des sadhanas et pratiques expiatoires. Le maître éveille la Shakti du disciple appelée Kundalini et le conduit ainsi à des réalisations spirituelles. L'aghora se transmet dans la voie tantrique, quelle que soit la forme religieuse, en tant qu'initiation avancée et se réfère à la « voie de la main gauche », vama marga. On retrouve des références à la vama marga aussi bien dans l'école Kaula que dans le bouddhisme tantrique tibétain. Les rituels pratiqués par ces écoles mettent en scène des offrandes interdites comme la viande et l’alcool et des partenaires sexuelles féminines (Bhairavi), pratiques considérées comme appropriées à l’âge sombre que connait l’humanité, le Kali-Yuga Shakti and Shâkta by Arthur Avalon (Sir John Woodroffe), sur le site : Sacred Textx, consulté le 7 avril 2010.. Ces offrandes sont parfois considérées comme des symboles désignant le don de soi à la divinité adorée et sont comprises comme des expériences intérieures. On distingue dans ces lignées indépendantes des « fous de Dieu », dont le comportement choquant, permet aux esprits fermés de s’ouvrir à l’ambigüité et au paradoxe, et de comprendre ainsi la nature de la réalité, tel Baba Bam Dev de Tara Peeth Shri Bam Dev Bio sur le site Kapalika, consulté le 7 avril 2010.. Les femmes jouent un rôle important dans ces traditions et sont considérées comme égales aux hommes. Les mystères de l'Aghora, de la folie sacrée, du sacrifice mystique, ne se limitent pas au contexte de l'hindouisme et du bouddhisme tantrique, mais concernent toutes les religions, en tant qu'ils désignent un niveau d'expérience mystique . On parle par exemple dans le soufisme des « qalandaris » et dans le christianisme orthodoxe des « fols-en-Christ ».

Au sein du contexte culturel hindou, on rencontre également des aghoris vaishnava, c'est-à-dire dont le culte est centré sur Vishnu, sous la forme de Narasimha, l'avatar mi-homme mi-lion du dieu, dont l’image est terrifiante. Swami Nagnath Yogeshwar, actuel mahant du temple dédié à Baba Mahasmashanath (Shiva en tant que Seigneur du crématoire) à Manikarnika Ghât (Bénarès), militant pour la cause du Gange, affirme que Vishnu est aghori en tant que Narasimha, et Varaha, avatar de la forme du sanglier, qui fouille les entrailles de la terre à la recherche de la racine du lingam.

Connaissances et pratiques des aghoris , ils sont d’après Aghoreshwar Bhagvan Ram, au-delà et en amont des traditions connues. En effet, « Aghor » est avant tout un état de conscience éveillée. Il est synonyme d’union mystique avec la divinité et se manifeste par une simplicité dans la conduite de la vie quotidienne et une compassion à l’égard de tous les êtres vivants : « Aghor désigne l’état naturel et la simplicité de la conscience. Il n’y a pas de place pour les sentiments de peur, de haine, de dégoût ou de discrimination aux yeux d’un aghori »Kumari Dikshya Gurung, Mangal Dhan, Shree Paramashwari Sewa Kendra, Kathmandu, 21st Magh 2063, pp. 109. Sa qualité principale est l’équanimité. Le saint aghori (Avadhut, Aughar, Aghoreshwar) porte un regard sur l’univers détaché des dualités, il ne différencie pas en essence le pur de l’impur. Les pratiques aghoris visent à parvenir à cette connaissance naturelle de l’équanimité notamment par la confrontation à l’impureté. L’accent est porté sur la connaissance de l’énergie universelle, Shakti, méditée et comprise à travers les trois formes traditionnelles de la déesse (Sarveshwari) : Mahakali représentant la destruction, Mahalakshmi, la préservation, et Mahasarvaswati, la création.

Les aghoris insistent particulièrement, comme les tantrikas, sur l’importance du Guru, du maître spirituel : « Personne ne traverse l’océan de la vie vers la libération sans un maître »Mahaprabhu Aghoreshwar Baba Bhagvan Ram, The book of Aghor Wisdom, Indica books, 2007, pp. 408. C’est ce dernier qui transmet la méthode nécessaire (Sadhana), afin que le disciple puisse comprendre et parcourir « la voie sans peur ». L’initiation (Diksha) consiste principalement en la transmission d’un mantra sacré (Aghor Mantra), dont la répétition (Japa) permet au disciple d’avancer dans sa compréhension de la Voie et d’obtenir des connaissances spirituelles. La dévotion ou Bhakti et la droiture du disciple occupe une place prépondérante dans ces pratiques. Différentes fêtes hindoues, dont Guru Purnima (pleine lune dédiée au Guru) et Navaratri (festival de la déesse), ont une grande importance pour les aghoris et sont vécues d'une manière ésotérique.