Publié en 1982 aux éditions du Seuil, dans la collection "Fiction & Cie", Le Théâtre des métamorphoses succède à quatre livres de théorie et à quatre livres de fictionProblèmes du nouveau roman (1967), Pour une théorie du nouveau roman (1971) Le Nouveau Roman (1973) et Nouveaux problèmes du roman (1978) ; L'Observatoire de Cannes (1962), La Prise de Constantinople (1965), Les Lieux-dits (1969) et Révolutions minuscules (1971). Mais, à la différence des précédents, ce neuvième livre opère un changement remarquable dans l'œuvre de Jean Ricardou. L'ouvrage inaugure en effet un genre inédit: l'entreprise s'affiche cette fois comme un mixte. Déroutante à première vue, cette enseigne marque clairement un nouveau départ.
Un genre inclassable : un « mixte » ? Le Théâtre des métamorphoses, écrit Ricardou, "prétend à un statut de mixte. Ce qu'il dispose, entre autres, sur la scène où il se livre, c'est l'apparent hétéroclite d'un concours d'éléments variés"Le Théâtre des métamorphoses, p. 278. À ce titre, le livre a pu être qualifié de "mutant scriptural""Entretien de J. Ricardou avec Mireille Calle-Gruber, "Le tout-à-lire", Micromégas, no spécial Nouveau Roman, Rome 1981, p. 24. Et cette variété, qui s'accrédite à différents niveaux du texte et qui implique, sous des formes diverses, une pluralité de modes de représentation, "entend textualiser l'hétérogène" selon "le cohérent tressage d'une réunion de composants divers"Le Théâtre des métamorphoses, p. 283.
Et, sans doute, au premier abord, cette désignation générique (un mixte ?) ne laisse pas en effet de surprendre: "Le livre se rend inclassable au regard de l’usuelle identification des œuvres, que ce soit d’un point de vue générique ou de celui de l’histoire récente"Michel Sirvent, Jean Ricardou, de Tel Quel au Nouveau Roman textuel, Amsterdam/New York, Rodopi, 2001, section "Vers le mixte", p. 21. Face à cette incertitude générique, dès la quatrième de couverture, le prière d'insérer offre un premier éclaircissement: d'une part, relatant diverses histoires, notamment "un strip-tease circonstancié .... Voici donc un ouvrage de fiction"; et, d'autre part, offrant une "étude" qui oppose, notamment, "la presse et le texte" .... Voici donc un ouvrage de théorie". Cependant, s'il n'est guère courant de mêler ainsi deux régimes distincts, le mixte ne se réduit nullement à cette dualité: celle d'un texte fictio-théoriqueJ. Ricardou, "Un habitant de la couronne", Conséquences 4, aut. 84, p. 46; voir aussi Le Théâtre des métamorphoses, p. 60 et, de Michel Sirvent, "La voie de son mètre : petite introduction à l'art dit 'mixte'", Protée n° 18, n. 1, Université du Québec à Chicoutimi, hiver 1990, p. 114-115. De façon en quelque sorte pléthorique, s'y croisent encore maints autres genres qui semblent aussi variés qu'inconciliables : pamphlet, pièce radiophonique, dialogues, autobiographie, descriptions, sonnets. Outre mesure, composé d'une pluralité de genres, le mixte mêle encore texte et image: Davantage, romancier de la Prise de Constantinople, théoricien des Problèmes du Nouveau Roman, Jean Ricardou élargit en effet sa palette: il implique des strophes et des images; il multiplie les parallélismes et les rimes. Bref, il croise tout un assortiment de registres selon une manière de Fiction & Cie (quatrième de couverture). Ou, comme Ricardou l'explique dans un entretien, il s'agit d'un mixte scripto-plastique: "Le théâtre des métamorphoses se présente non seulement comme un mixte scriptural (une polygraphie), mais encore comme un mixte scripto-plastique (un poly-art)""Le tout-à-lire", art. cit., p. 28. thumb|400px|Quatrième de couverture Théâtre des métamorphoses de Jean Ricardou Bref, entremêlant divers régimes et registres relevant à la fois de l'écrit verbal et de l'art plastique, le mixte propose, ainsi que le manifeste la bande-annonce de couverture, "Une nouvelle éducation textuelle":Une "nouvelle éducation textuelle" nous est proposée non sous la forme d'une fiction ou d'études théoriques mais d'un "mixte" qui allie selon une précise stratégie écriture à dominante théorique, écriture à dominante fictionnelle, scription et graphismes, production et réflexion sur cette créationJean-Pierre Goldenstein, "Chassez le naturel, il ne revient pas', in Pratiques : linguistique, littérature, didactique, n°34, 1982, compte rendu aussi disponible sur le Site du fonds Jean Ricardou. Cela dit, il faut se garder d'un éventuel contre-sens: avec tel assemblage, il ne s'agit aucunement d'"un mélange (un simple recueil d'éléments disparates): il est un mixte (un précis tissage de composants divers" (prière d'insérer). Autrement dit, la façon dont s'agencent les régimes d’écriture, notamment la fiction et la théorie, n'est point celle d'une simple juxtaposition ou d'un collage aléatoire: le mixte "croise tout un assortiment de registres". Il procède ainsi d'une figure typiquement ricardolienne: celle de l’entrecroisementJan Baetens signale "les injonctions de croisement universel réitéré tout au long du volume", "Procédures d'appel", Urgences, no 31, mars 1991, p. 64. "Combiner", et non pas "assembler". Loin du simple mélange, il s'agit d'une "diversité calculée""Lire ce qui change", entretien avec Bernard Magné, Affaires de style, n°3, Bruxelles 1983, p. 22. Ou encore: "à l'opposite du pêle-mêle de pratiques autonomes, le mixte [...] est ce qui tisse toutes sortes de liaisons entre ses composantes"Daniel Fleury, "Quatre aspects d'un texte mixte", Micromegas n° 20 spécial Nouveau Roman, Bulzoni, Rome 1981, p. 119. Tout en entrelaçant fiction et théorie, texte et graphisme, le mixte ne se limite pas non plus à cette pluralité de régimes, de genres et de registres. Il intègre en outre une variété d'écrits allographes, autrement dit "une pluralité textuelle". Mais, là encore, loin d'un simple agglomérat de matières ou d'écrits disparates, ce qui réunit l'ensemble, ce sont de précises opérations de croisements intertextuels. Ricardou signale divers "types d'enchaînements", élaborant, notamment, à partir d'autres textes, "un ensemble de liaisons" qui procèdent de "l'intertissage" et, en particulier, du métissage qui "associe l'archipel textuel selon l'entrelacs dit « mixte »""Le Tout-à-lire", art. cit., p. 27-28: Mixant genres et régimes hétérologiques, il se compose de surcroît à partir de fragments citationnels variés (Poe, Mallarmé, Proust, Roussel, par exemple). Progressant sur un même site où se noue, selon une "diversité" aventureuse, une variété de citations, le mixte, s'il ne veut être réduit au mélange, entend mettre en œuvre des procédures d'intertissages et d'intratissagesM. Sirvent, "La voie de son mètre", art. cit., p. 115. Ricardou explique ainsi sa façon de procéder à partir de sa réécriture du sonnet de Mallarmé, "Le Vierge, le vivace et le bel aujourd'hui": une des caractéristiques de ce Théâtre des métamorphoses consiste à métamorphoser quelques-uns de ces textes. [...] On peut montrer avec un côté ludique, mais aussi peut-être avec certaine rigueur, que le sonnet que j'en obtiens, après métamorphoses, et je vais dire quelque chose de curieux, est meilleur que celui de Mallarmé dans ce livre-là, c'est-à-dire que la citation, le texte de S. Mallarmé est moins relié, moins tissé et fonctionne moins bien dans ce livre que la version apocryphe que j'en ai construitEntretien Radio belge 1982, Le théâtre des métamorphoses, 3/4, consultable sur https://jeanricardou.org/mediatheque/ [archive]. Ainsi, à la sortie du livre, un compte rendu (Magazine littéraire) souligne le "caractère inoui de l’entreprise" laissant, face à ce livre inclassable, le lecteur quelque peu interdit : […] j’avais là du texte dont certaines pages étaient tout simplement fulgurantes [...]./ Au fond, avec cela, c’était ma position de lecteur qui était atteinte. […] 'je l’aimais mais je ne savais comment le prendre' [...] Je me rappelai aussi de Barthes lorsqu’il évoque les textes qu’on est incapable d’écrire mais qu’on sent savoir exister. […] Ce livre, en quelque sorte, est un ‘avant-livre’ ou un ‘à-côté-du-livre’: espace fini, il préfigure un texte inachevéGérard de Cortanze, "Cuistre", Le Magazine littéraire, mars 1982, p. 50, consultable sur https://jeanricardou.org/archives-de-presse/.
Un mixte de fiction et de théorie Quand paraît Le théâtre des métamorphoses, Ricardou rappelle ce qui le différencie de maints écrivains contemporains : Ce que ma propre bibliographie déclare en somme, d'elle-même, c'est: "Ce romancier est aussi un théoricien, ce théoricien est aussi un romancier". Et c'est même dans le "Nouveau Roman", dont l'art est plutôt réfléchi, que je fais exception: loin, comme pour les autres, d'y voir la portion congrue, l'effort théorique, pour ce qui me concerne, s'est développé au moins à parité avec l'invention romanesque. À la différence des purs théoriciens ou poéticiens d'un côté, des stricts romanciers ou poètes d'un autre, on saisit mieux combien cette démarche implique une position d'exception. Elle ne tient pas au fait qu’un romancier se prenne au risque d’avancer certaines propositions théoriques: dans sa Correspondance, Flaubert expose certaine idée sur l’écriture; ou encore, dans À la recherche du temps perdu, Proust dissèque avec minutie le fonctionnement même du texte qu’il est en train d’écrire. Dans un autre genre, il y a encore les écrits théoriques de Mallarmé tels que Crayonné au théâtre ou ceux de Ponge comme Pour un Malherbe. Jusqu'au Théâtre des métamorphoses, ce qui distingue l'aventure ricardolienne de l'écriture est donc cette relation de "parité" ou encore, une "répartition équilibrée" entre les deux domainesMatinées de France Culture, entretien avec Georges Charbonnier, Paris 1982, consultable sur https://jeanricardou.org/mediatheque/ [archive], entre les phases où domine "l'effort théorique" et celles qui privilégient "l'invention romanesque". Même au sein du Nouveau Roman, les essais critiques de Robbe-Grillet et de Sarraute ont eu, certes, un impact retentissant, mais ils restent des tentatives foncièrement épisodiques ou circonstancielles. Entre 1971 et 1982, au vu des publications, le travail de Ricardou semblait encore poursuivre ces "deux voies distinctes". Dans le sillage des Lieux-dits (1969) et des Révolutions minuscules (1971), la seule recherche théorique sous la bannière du Nouveau Roman semblait ouvertement dominerNotamment depuis le colloque du Nouveau Roman de 1971, voir les entretiens avec Amir Biglari La constitution et l'esprit du Nouveau Roman. En réalité, la conception du Théâtre des métamorphoses naît au cours de ces mêmes années. Ricardou le signale dans son entretien de 1982 avec B. Magné: "le travail [sur Le théâtre des métamorphoses] a commencé il y a une dizaine d'années". Ainsi, le double régime qu'intègre Le théâtre des métamorphoses en est la directe conséquence, "à sa manière, en continuité" avec cet incessant va-et-vient entre les expérimentations d'ordre romanesque et les réflexions conceptuelles ou critiques qui en sont issues. Si cet alliage peut a priori déconcerter, le mixte apparaît manifestement comme la poursuite de cette systématique alternance entre les deux genres d'ouvrages, alternance en laquelle les périodes théoriques succèdent systématiquement aux phases d'expérimentation créativeRicardou souligne encore cette "alternance" à propos de son livre de 1982: "D’abord un volume expérimental, puis une phase de réflexion qui s’efforce d’en saisir les implications et les conséquences, même si, pour des motifs sur lesquels je passe, d’autres livres que les seuls miens doivent être alors sollicités. La Prise de Constantinople, en 1965, puis Le Théâtre des métamorphoses, en 1982, ont formé les deux principales expériences qui ont chacune ouvert, pour moi, une longue période théorique", “How to Reduce Fallacious Representative Innocence, Word by Word", art. cit., p. 280.