Les grèves générales sénégalaises de 1945-1946 et de 1947-1948 sont les principaux mouvements sociaux de l'Afrique coloniale sub-saharienne française.

Le mouvement ouvrier sénégalais commence à se structurer dans l'entre-deux-guerres, avec plusieurs grèves de cheminots au Sénégal. Après la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle de nombreux Africains combattent aux côtés de la France libre, le gouvernement français n'entend pas accorder l'indépendance à ses colonies africaines. Il promet plus d'autonomie sans se lancer dans une politique de résorption des inégalités économiques marquées entre métropoles et colonies.

Fin 1945, les habitants de l'Afrique occidentale française (AOF) souffrent d'une grande précarité, en particulier en milieu urbain. À Dakar, les enseignants rejoints par les métallurgistes se mettent en grève à partir de décembre. Cette grève s’étend en jusqu’à Saint-Louis. Malgré la pression des autorités, l’aide des unions locales de la CGT et le soutien populaire permettent au mouvement d'obtenir début février une hausse des salaires et la reconnaissance du droit syndical.

Malgré ce premier succès, les différences salariales subsistent en fonction de la couleur de peau du travailleur. Cette différence est telle que lors de l’annonce en 1946 de la privatisation de la Régie ferroviaire, les licenciements ne concernent que les travailleurs africains. Les négociations se multiplient, le une immense masse de cheminots se mettent en grève. Un protocole de fin de grève est signé, mais la Régie décide de passer outre et de maintenir son plan. Le démarre à l’appel des syndicats de cheminots une grève reconductible qui touche quasiment tous les salariés de la Régie. Les mesures de rétorsions prises par l’entreprise et les autorités coloniales n’enrayent pas le mouvement. Après 160 jours de grève, 62 % des salariés restent mobilisés. Les négociations s’ouvrent et débouchent sur un statut unique pour les salariés sans distinction raciale et une hausse des salaires de 20 %.

Ces deux mouvements de grève marquent profondément la population. Ils marquent la réaction de la population à l’exploitation coloniale et aux inégalités qu’engendre ce système, tout en participant au développement du mouvement ouvrier sénégalais, associé dès sa naissance à l'anticolonialiste. Dans les années qui suivent, le mouvement ouvrier d'AOF poursuit son développement, jusqu'à la formation de l'Union générale des travailleurs d'Afrique noire en 1957. L’écart entre colons et colonisés continue cependant à se creuser, ouvrant la voie à la formation de groupes politiques indépendantistes. Le Sénégal devient indépendant en 1960.

L'émergence du syndicalisme au Sénégal La situation des travailleurs La classe ouvrière au Sénégal se développe à partir de la seconde abolition de l’esclavage en 1848. Cette croissance, liée aux projets d'infrastructures du gouvernement colonial, en particulier de chemin de fer, s’appuie sur le travail forcé afin de développer le salariat urbain. Le recours au travail forcé et aux contrats oraux caractérise la classe ouvrière naissante au Sénégal, et plus largement en Afrique occidentale française (AOF).

Cette précarité fragilise les salariés qui dans les années 1930 subissent la Grande Dépression et la baisse des budgets coloniaux. Un cinquième des travailleurs sont licenciés. Le patronat profite de la mauvaise conjoncture afin de revoir les salaires à la baisse. Malgré l’amélioration de la situation économique à la fin des années 1930, les employeurs refusent d’augmenter les salaires. Selon eux, l’ouvrier « resté à l’usine, fait cultiver par ses enfants et plus fréquemment par des Soudanais un jardin potager dont la femme allait vendre les produits au marché », lui assurant ainsi un niveau de vie correct.

La fragilité des classes laborieuses se retrouve également dans l’étude de leur alimentation. La consommation de riz ayant sextuplé entre 1913 et 1937, la question de son prix devient brûlante. Celui-ci augmente fortement tandis que les salaires baissent, au mieux stagnent ; par conséquent, le niveau de vie du prolétariat colonial décroît. Durant la Seconde Guerre mondiale, le blocus allié, puis les réquisitions pour les troupes amplifie le phénomène de sous-alimentation. Sur le chantier de l’aéroport de Dakar-Yoff en 1943, les ouvriers ne reçoivent que 50 g de viande par jour au lieu des 330 alors considérés comme nécessaires. 75 % d'entre eux perdent entre un et sept kilogramme, beaucoup sont victimes d'ulcère et certains décèdent.

Cette situation est à mettre en parallèle avec la législation mise en œuvre par Marcel de Coppet, le gouverneur-général de l'AOF nommé par le Front populaire, qui malgré les avancées ne permet pas une évolution favorable des conditions de vie.

Après guerre, les salaires connaissent une hausse qui compense légèrement le coût toujours plus élevé du riz. Les conditions de vie des salariés restent cependant difficiles. L’embauche de manouvriers, salariés peu formés avec un emploi instable, reste majoritaire. En 1948, 70 % des salariés de l’AOF sont des manouvriers, et 50 % à Dakar, capitale et principal pôle économique de la colonie. Ces salariés résident généralement en milieu rural, d'où de nombreuses mobilités pendulaires qui s'ajoutent à la difficulté à trouver un emploi pérenne.

Apparition des premiers syndicats La destruction de l’économie sénégalaise domestique et rurale au profit de l’essor de la production marchande et d’une entrée dans le système capitaliste mondial favorise l’émergence des syndicats. En effet ce passage d’une économie de services comme le ménage, le jardinage ou encore les services « à la personne » et d’une économie rurale (c’est-à-dire agricole) à une économie de marché centrée sur des pôles urbains en développement (Dakar, Abidjan, Conakry, etc.) cause de nombreux bouleversements.

La liberté syndicale est introduite en 1920 pour les citoyens français des Quatre communes. Le gouvernement colonial refuse cependant de l'étendre à l'ensemble de Afrique occidentale française. Les grèves de l'entre-deux-guerres sont réprimées durement. Il faut attendre le décret du qui autorise les syndicats et les associations de travailleurs dans toute l'AOF pour voir l’émergence d’un front syndical mené par des fonctionnaires non citoyens comme Mathurin Diakhaté, ancien instituteur.

Cette évolution s'explique d'une part par le désir de Français soutenant les idéaux du Front populaire de promouvoir le progrès social dans les colonies. Elle est également liée à une volonté de « dompter » en l'organisant un prolétariat africain inorganisé et en expansion qui, en risquant de bousculer voire de détruire l’ordre social, menace la présence française et les intérêts financiers des investisseurs coloniaux.

L'AOF à la sortie de la Seconde Guerre mondiale En , se tient la Conférence de Brazzaville qui préconise aux habitants des colonies de s’organiser en partis politiques et syndicats tout en refusant l'indépendance aux colonies françaises d'Afrique. Et si la suppression du travail forcé en Afrique-Occidentale française est adoptée par l'Assemblée nationale le (loi Houphouët-Boigny), la loi Lamine Gueye qui abolit le « code de l'indigénat » et accorde la citoyenneté à tous les ressortissants de l'Union française ne leur confère en fait pas le droit de vote. Cela alimente les frustrations des autonomistes et indépendantistes, qui multiplient les revendications et s'organisent à l'échelle de l'AOF après le premier rassemblement démocratique africain à Bamako en . Cette agitation politique accompagne le développement du syndicalisme en Afrique francophone.

La grève de l'hiver 1945-1946 L’Afrique occidentale française d'après-guerre est marquée par une importante inflation que ne compense pas la hausse des salaires. Les Sénégalais ont encore en tête le massacre à Thiaroye des tirailleurs sénégalais par l’autorité coloniale le . Dans ce contexte particulier, il ne manque plus qu’une étincelle pour provoquer l’explosion sociale.

Les enseignants et les métallurgistes du port de Dakar donnent le signal de départ en . Les grévistes demandent une hausse des salaires de façon à rattraper l’inflation et d’obtenir une égalité entre salaires européens et africains. Les unions locales CGT tout juste installées à Saint-Louis et Dakar vont participer fortement à l’extension de la grève en diffusant les informations, en organisant des réunions publiques, etc. Les autorités coloniales tentent d’enrayer le mouvement : le , le gouverneur publie un arrêté de réquisition des salariés du port, de l’électricité, des transports et de l’eau. Les réquisitionnés refusent de retourner à leur poste.

Sous l’impulsion de l’union CGT de Dakar, un grand meeting est organisé le . Amadou Lamine Diallo, secrétaire général de l’Union, déclare « à travail et rendements égaux, salaire égal » et menace de lancer un appel à la grève générale si l’administration ne répond pas favorablement aux revendications. À cette date, Dakar compte grévistes. Le , la contestation atteint Saint-Louis, où elle est rejointe par les postiers suivis par les employés des commerces, banques et industries. Le premier port fluvial du Sénégal, Kaolak, est bloqué.

La population, qu’elle soit travailleur domestique chez les colons, vendeur sur le marché, boulangers, syndiqués non-gréviste, apporte son soutien moral, matériel et financier aux grévistes. L’administration cède aux salariés du public un minimum vital, ce qui conduit l’Union à appeler à la reprise dès le . À Dakar, les employés du commerce, de l'industrie, des banques et des assurances poursuivent la grève jusqu’au afin d’obtenir la même avancée. À Saint-Louis, les salariés des secteurs privé comme public restent en grève 21 jours jusqu'à ce que ces employés obtiennent également ce qu'ils demandent. L’administration finit par céder face à la pression, et garantit le que les grévistes ne subiront pas de rétorsion.

En plus d’une première hausse des salaires, ce mouvement assoit la reconnaissance réelle du droit syndical aux salariés qui ne subissent pas de représailles après la grève. Alors que les grèves de l'entre-deux-guerres s'étaient soldées sur des échecs parfois sanglants (voir tuerie de Thiès), celles-ci montrent aux travailleurs que les conquêtes sociales sont possibles même en contexte colonial.

Le mouvement généralisé d'octobre 1947 à mars 1948 En , peu après cette grève qui avait agité les centres urbains, l’administration coloniale sénégalaise annonce la privatisation effective au de la Régie fédérale des chemins de fer de l'AOF, organisme industriel et commercial responsable du réseau ferroviaire de l’AOF. Elle emploie alors , dont 9,6 % de salariés africains sous statut occupant des fonctions subalternes, 2,7% d'employés blancs, et une grande majorité (87,7%) d'auxiliaires africains en condition précaire. Cette privatisation prévoit la suppression du statut, le licenciement de et une augmentation des coûts de transport.

La Fédération des travailleurs indigènes des chemins de fer de l'Afrique-Occidentale française, organisation syndicale des cheminots, impulse la rédaction en d’un cahier de revendications. Les trois mots d’ordre qui ressortent sont : hausse des salaires, cadre unique garantissant l’égalité entre travailleurs africains et européens, intégration des auxiliaires dans ce cadre statutaire. La pression commençant à monter, une commission paritaire consultative est réunie et reçoit les revendications. Les responsables de la Régie en accord avec les syndicats des salariés européens rejettent cependant l’intégralité des revendications et annoncent que les 3000 licenciements se feront uniquement parmi les auxiliaires africains.