La bataille de Rovno ou de Rivne est une opération de la Première Guerre mondiale sur le front de l'Est, survenue pendant l'automne 1915 dans le secteur de Rivne (Rovno), à la frontière de la Galicie austro-hongroise et de la Volhynie russe, en Ukraine actuelle. Elle oppose l'Autriche-Hongrie, soutenue par l'Empire allemand, à l'Empire russe. L'offensive de l'armée austro-hongroise, qui cherche à exploiter ses succès de l'été 1915, se heurte à une forte contre-attaque de l'armée russe et elle n'est sauvée de la déroute que par l'intervention de renforts de l'armée allemande.
Contexte thumb|redresse=0.7|gauche|Les empereurs Guillaume II et François-Joseph célébrant la reprise de la forteresse de Przemyśl en Galicie, carte postale de 1915. L'offensive de Gorlice-Tarnów, menée par l'armée impériale et royale avec un fort soutien allemand à partir de , a permis à l'Empire austro-hongrois de reconquérir la plus grande partie de la Galicie prise par les Russes pendant la bataille de Lemberg de l'été 1914 ; coordonnée avec l'offensive allemande en Pologne centrale, elle provoque la débâcle de l'armée russe qui doit abandonner d'importantes forteresses et plusieurs grands centres industriels. Mais la première année de guerre a été terriblement coûteuse pour l'Autriche-Hongrie qui a perdu officiers et 2,5 millions d'hommes tués, blessés ou disparus dont capturés ou disparus. La double monarchie est menacée de perdre son statut de grande puissance pour devenir un satellite de son puissant allié allemand qui ne se gêne plus pour négocier en son nom, offrant le Trentin à l'Italie et plusieurs districts de Transylvanie à la Roumanie pour prix de leur neutralité. À la fin du mois d', le chef d'état-major général austro-hongrois Franz Conrad von Hötzendorf pense pouvoir sortir de cette impasse par une grande offensive « noire et jaune » (les couleurs du drapeau austro-hongrois) : une forte avance en direction de Rivne et Kiev, conjointe avec une offensive allemande dans le nord du front, permettrait d'encercler 25 divisions russes et de marquer un avantage décisif sur le front de l'Est. Pour maintenir son effectif, l'armée austro-hongroise doit mobiliser tous les réservistes et tous les hommes nés à partir de 1897 ; elle parvient à rassembler 38 divisionsHolger H. Herwig, The First World War: Germany and Austria-Hungary 1914-1918, A&C Black, 24 avril 2014, p. 150.. En outre, les troupes sont mal remises de leurs efforts des mois précédents : par exemple, la d'infanterie a marché plus de 950 km depuis maiHolger H. Herwig, The First World War: Germany and Austria-Hungary 1914-1918, A&C Black, 24 avril 2014, p. 151.. Le chef d'état-major allemand Erich von Falkenhayn, qui ne fait guère confiance à l'esprit combatif de ses alliés austro-hongrois, leur fait savoir qu'il ne poursuivra pas son avance en Russie au-delà d'une ligne Boug - Brest-Litovsk - Hrodna ; il compte dissoudre le groupe d'armées von Mackensen pour redéployer ses forces sur le front de Serbie afin de rétablir une liaison terrestre avec l'Empire ottomanManfried Rauchensteiner, The First World War and the End of the Habsburg Monarchy, 1914-1918, Böhlau Verlag Wien, 2014, p. 448.. Les commandants des deux armées s’efforcent de masquer leur mésentente en public alors qu'elle s'exprime de plus en plus amèrement dans leurs correspondances personnellesManfried Rauchensteiner, The First World War and the End of the Habsburg Monarchy, 1914-1918, Böhlau Verlag Wien, 2014, p. 449-450..
L'offensive austro-hongroise thumb|gauche|Carte du gouvernement de Volhynie, Dictionnaire encyclopédique Brockhaus et Efron, 1890-1906, avec principales villes reportées en graphie moderne. thumb|gauche|Mitrailleurs austro-hongrois à Lawoczne (Galicie) en |alt=Mitrailleurs. thumb|Déplacement d'un mortier lourd austro-hongrois Skoda 305 mm Model 1911 à Berejany, 1915-1916. À la fin du mois d', en faisant appel à toutes les réserves disponibles, Conrad arrive à rassembler 38 divisions et demi d'infanterie et 8 et demi de cavalerie aux confins de la Galicie et de la Volhynie. Tous les civils sont mobilisés dans des compagnies de travailleurs pour réparer les routes et creuser des tranchées. En Volhynie, territoire russe, il n'y a pratiquement plus d'hommes valides, tous ayant été mobilisés ou évacués, et ce sont des femmes qui sont réquisitionnées.
Le , la (Eduard von Böhm-Ermolli) lance son offensive, suivie par la () et lArmeegruppe ). Les instructions de Conrad prescrivaient d'éviter le choc frontal et de chercher à tourner l'adversaire mais cela se révèle impraticable : la russe (Alexeï Broussilov) se replie au-delà du Styr en abandonnant Loutsk, prise par les Austro-Hongrois le . Conrad, furieux du manque de dynamisme de ses subordonnés, ordonne à la de l'archiduc Joseph-Ferdinand de se joindre à la manœuvreManfried Rauchensteiner, The First World War and the End of the Habsburg Monarchy, 1914-1918, Böhlau Verlag Wien, 2014, p. 452.. Plus au sud, l'Armée du Sud sous commandement allemand (Felix von Bothmer) franchit la Zolota Lypa de part et d'autre de la ville de Berejany et poursuit son avance, malgré une forte résistance russe, vers la frontière d'avant-guerre entre la Galicie et la Russie. Le 30 août, elle a fait prisonniers russes et s'approche de Ternopil. Pour soutenir l'offensive austro-hongroise, le général August von Mackensen, chef de la armée allemande, ordonne une attaque vers Volodymyr-Volynsky, dans le nord de la GalicieAllen L. Churchill, The Story of the Great War, Volume 4, WWI Centenary Series, 2016.. Cependant, l'avance austro-hongroise, face à un ennemi en infériorité numérique, est moins rapide qu'espéré et la pluie vient bientôt contrarier l'offensiveManfried Rauchensteiner, The First World War and the End of the Habsburg Monarchy, 1914-1918, Böhlau Verlag Wien, 2014, p. 453..
Les villes de Loutsk, Rivne et Doubno forment un ensemble fortifié qui protège l'accès de l'Ukraine russe tout en servant de base d'opérations vers la Galicie. Mais l'armée russe n'est pas encore remise de ses énormes pertes en hommes et en matériel de l'été 1915. Brody, sur la voie ferrée reliant Lemberg à Rivne, est prise par la austro-hongroise le septembre. Après de durs combats les 6 et 7 septembre autour de Radyvyliv, les Russes doivent se replier en abandonnant prisonniers. Le , la s'empare de Doubno. Le général Nikolaï Ivanov, chef du Front du Sud-Ouest, s'inquiète à la perspective de perdre Rivne et peut-être Kiev. Il écrit au tsar Nicolas II une lettre de 11 pages pour demander des renforts, faisant valoir qu'il serait très grave de perdre Kiev Norman Stone, The Eastern Front, 1914-1917, Scribner, 1975, p. 190.. Plus au sud, la austro-hongroise (Karl von Pflanzer-Baltin) repousse les Russes jusqu'au Dniestr entre Zalichtchyky et Boutchatch. À l'extrémité sud-est du front, les Germano-Austro-Hongrois atteignent la triple frontière de la Galicie, de la Bessarabie russe et de la Roumanie, encore neutre. Cependant, le commandement austro-hongrois sait, par l'écoute des messages radio ennemisPritt Buttar, Germany Ascendant: The Eastern Front 1915, Osprey, 2015., que le temps lui est compté et que les Russes ne vont pas tarder à rassembler des troupes pour la contre-attaque : il fait acheminer de nouveaux renforts vers la Galicie au détriment des fronts des Balkans et d'ItalieManfried Rauchensteiner, The First World War and the End of the Habsburg Monarchy, 1914-1918, Böhlau Verlag Wien, 2014, p. 454-455.. Le 8 septembre, l'archiduc Joseph-Ferdinand, qui commande le groupe d'armées comprenant les et , ordonne une nouvelle attaque en direction de Rivne en tournant le flanc nord de la russe de Broussilov : l'archiduc aligne 14 divisions contre une demi-douzaine pour Broussilov mais les fortes pluies rendent le terrain impraticable et l'offensive s'enlise dès le . Le large mouvement tournant ordonné par Conrad ne peut être réalisé par des troupes exténuées et, en l'absence de routes transversales, les canons restent bloqués dans la boue. La concentration des forces austro-hongroises dans ce secteur dégarnit dangereusement le reste de leur front.
Le , le corps, confié à , reçoit l'ordre d'éliminer le saillant russe de Ternopil qui représente une menace potentielle pour l'avance austro-hongroise. Les forces austro-hongroises sont largement supérieures à celles des Russes avec un effectif triple et une supériorité en artillerie mais Csicserics demande un délai pour permettre à ses hommes de se reposer et déplacer l'artillerie nécessaire. Felix von Bothmer, commandant allemand de l'Armée du Sud, réclame une attaque immédiate pour ne pas laisser aux Russes le temps de se renforcer. Conrad donne raison à Bothmer et , chef du corps, est désigné pour conduire l'offensive à la place de Csicserics. L'attaque est lancée le 9 septembre, par un temps pluvieux et brumeux qui rend la préparation d'artillerie inefficace. Après une pénible avance dans la boue, le , les forces austro-hongroises échouent devant la dernière ligne de défense de Rivne, sur la rivière . Le seul gain de cette offensive est d'obliger le corps russe (partie de la ) à reporter son offensive sur le flanc de l'Armée du Sud.
Contre-offensive russe et intervention allemande thumb|gauche|Le général Alexeï Broussilov (debout, tête nue) saluant le grand-duc Georges Mikhaïlovitch au Q.G. de la en 1915. thumb|upright=0.6|Soldats russes tirant une fusée en Volhynie, 1915. thumb|Soldats russes aménageant une chaussée de rondins en Galicie, Le Miroir, . thumb|Pont sur les marais de la Lipa près de Horokhiv, 1917. thumb|Caserne russe de Loutsk avec l'église de la garnison après la prise de la ville par les Austro-Hongrois, . Malgré la difficulté des communications, Ivanov fait parvenir de nouvelles divisions à la de Broussilov à travers les marais de RokytneManfried Rauchensteiner, The First World War and the End of the Habsburg Monarchy, 1914-1918, Böhlau Verlag Wien, 2014, p. 455.. Le général , chef du corps qui est à la pointe extrême de l'avance austro-hongroise, note dans son journal : Cité par Manfried Rauchensteiner, The First World War and the End of the Habsburg Monarchy, 1914-1918, Böhlau Verlag Wien, 2014, p. 455..
Le , tandis que l'offensive austro-hongroise s'enlise plus au nord, le corps russe (général Vladimir Dragomirov), partie de la , lance une attaque rapide contre le corps austro-hongrois. Celui-ci, très affaibli (il a perdu hommes depuis le début de la campagne), doit reculer d'une dizaine de kilomètres. Eduard von Böhm-Ermolli, chef de la austro-hongroise, envoie des renforts pour soutenir l'Armée du Sud tout en ordonnant de poursuivre l'offensive contre le saillant de Ternopil : ses chefs de corps, Trollmann et Goglia, chef du corps, répondent que leurs troupes sont incapables de poursuivre leur effort sans un considérable soutien d'artillerie, ce qui est impossible à cette datePritt Buttar, Germany Ascendant: The Eastern Front 1915, Osprey, 2015..
Le , le général Broussilov écrit à Ivanov : . Ivanov, réticent, n'autorise qu'une offensive limitée pour Cités par Pritt Buttar, Germany Ascendant: The Eastern Front 1915, Osprey, 2015..