Jean Kourkouas (en grec : , fl. 915-946) est l'un des plus importants généraux de l'histoire de l'Empire byzantin. Ses succès lors de batailles contre les musulmans en Orient permettent de renverser définitivement le cours des guerres arabo-byzantines et marquent le début de l'« Âge des Conquêtes » byzantines tout au long du .
Kourkouas appartient à une famille d'origine arménienne qui a fourni plusieurs généraux à l'Empire byzantin. En tant que commandant de l'un des régiments de la garde impériale, il est parmi les plus fervents partisans de l'empereur Romain Lécapène et il facilite l'arrivée sur le trône de ce dernier. En 923, il est nommé commandant en chef des armées situées le long de la frontière orientale, faisant face au califat abbasside et aux émirats musulmans frontaliers semi-autonomes. Il conserve ce poste pendant plus de vingt ans et connait plusieurs succès militaires décisifs qui modifient l'équilibre des forces dans la région.
Au cours du , les Byzantins recouvrent peu à peu leurs forces et l'instabilité interne de l'empire se résorbe. Dans le même temps, le califat abbasside perd progressivement de sa puissance en même temps qu'il se divise. Sous la direction de Kourkouas, les armées byzantines progressent profondément au sein du territoire musulman. Pour la première fois depuis près de deux cents ans, ils repoussent la frontière impériale vers l'orient. Les émirats de Mélitène et de Qaliqala sont conquis, ce qui permet d'étendre le contrôle byzantin sur le haut Euphrate et sur l'Arménie occidentale. Les princes arméniens et ibères deviennent des vassaux de Constantinople. Kourkouas joue aussi un rôle majeur dans la victoire contre l'important raid Rus' de 941 et récupère le Mandylion d'Édesse, une célèbre relique sur laquelle serait imprimée le visage du Christ. Finalement, Jean Kourkouas est écarté en 944 du fait des machinations des fils de Romain Lécapène mais il retrouve les faveurs impériales sous Constantin VII qui le nomme comme ambassadeur impérial en 946. Son sort ultérieur est inconnu.
Biographie
Premières années
Jean est un membre de la famille arménienne des Kourkouas (la forme hellénisée de Gurgen, le nom originel). Cette famille a peu à peu gagné en importance lors du et s'est établie comme l'un des plus grands propriétaires terriens d'Asie Mineure et membres de l'aristocratie militaire. Le grand-père homonyme de Jean est le commandant du régiment d'élite des Hikanatoi sous Basile . Son frère Théophile devient un général important, tout comme après eux son fils Romain et son grand-neveu Jean Tzimiskès. thumb|left|Solidus en or représentant Romain Lécapène et son fils aîné Christophe Lécapène, couronné coempereur en 921. Peu de choses sont connues sur ses premières années. Son père est un riche dignitaire du palais impérial. Quant à Jean, il est né à Dokeia (aujourd'hui Tokat) dans la région de Darbidos au sein du thème des Arméniaques et il est éduqué par Christophe, un de ses parents qui est aussi évêque de Gangra. Au moment de la régence de Zoé Carbonopsina, lors de la minorité de son fils Constantin VII, Jean est nommé commandant de la tagma de la Vigla, le régiment de la garde du palais. Depuis ce poste, il soutient l'amiral et rebelle arménien Romain Lécapène et arrête plusieurs officiers qui s'opposent à lui. Cela ouvre la voie à la nomination de Lécapène comme régent à la place de Zoé en 919. Lécapène accapare de plus en plus de pouvoirs au point d'être couronné empereur en décembre 920. En récompense de son soutien, Romain Lécapène promeut Jean Kourkouas au rang de domestique des Scholes vers 923. Ce poste équivaut à celui de commandant en chef des armées byzantines en Anatolie. Selon la chronique de Théophane le Confesseur, Kourkouas occupe cette fonction durant 22 ans et sept mois sans interruption, un record dans l'histoire byzantine.
À cette époque, peu après la désastreuse bataille d'Anchialos en 917, les Byzantins sont principalement occupés par les Bulgares dans les Balkans. De fait, la première mission de Kourkouas en tant que domestique d'Orient est de mettre fin à la révolte de Bardas Boilas, le stratège (gouverneur) du thème de Chaldée, une région stratégiquement importante située sur la frontière nord-est de l'empire. Il ne tarde pas à vaincre cette rébellion et Théophile Kourkouas, son propre frère, est nommé gouverneur de Chaldée à la place de Boilas. Comme commandant du secteur nord-est de la frontière orientale byzantine, Théophile Kourkouas, qui est un général compétent, est d'une aidé précieuse lors des campagnes de son frère.
Première soumission de Mélitène, campagnes en Arménie
Après les conquêtes musulmanes au milieu du , les guerres arabo-byzantines se composent de raids et de contre-raids constants autour d'une frontière dont le tracé change peu, suivant la ligne des monts Taurus et Anti-Taurus. Jusqu'aux années 860, la supériorité des armées musulmanes contraint les Byzantins à adopter une posture défensive. C'est seulement à partir de 863 et la bataille de Poson remportée par les Byzantins que ces derniers regagnent progressivement du terrain contre les Arabes. Ils lancent alors des raids en Syrie et Mésopotamie et annexent la principauté paulicienne autour de Téphrikè (aujourd'hui Divriği). Selon l'historien Mark Whittow, . Cela encourage les Arméniens à se détourner du califat pour faire allégeance aux Byzantins et ils commencent à entrer en masse au service de l'empire. Le regain byzantin est facilité par le déclin progressif du califat abbasside qui ne peut plus coordonner la lutte contre les chrétiens. L'affaiblissement du pouvoir central permet en effet l'émergence de dynasties locales semi-autonomes. En outre, après la mort du tsar Siméon en 927, un traité de paix est signé avec les Bulgares, ce qui permet aux Byzantins de retourner leur attention et leurs ressources du côté de la frontière orientale.
En 925, Romain Lécapène considère qu'il est suffisamment puissant pour exiger le paiement d'un tribut aux cités musulmanes situées sur la rive ouest de l'Euphrate. Quand ces dernières refusent en 926, Kourkouas traverse la frontière avec une armée. Soutenu par son frère Théophile et un contingent arménien dirigé par Mélias, le stratège du Lykandos, Kourkouas s'empare la cité de Mélitène (aujourd'hui Malatya), la capitale d'un émirat qui a longtemps été un adversaire coriace. La citadelle ennemie tient toujours lorsque Kourkouas conclut un traité par lequel l'émir accepte de verser un tribut. thumb|Carte de l'Arménie et des États du Caucase au milieu du . En 927-928, Kourkouas lance un raid important contre l'Arménie aux mains des Arabes. Après avoir pris Samosate (aujourd'hui Samsat), une importante forteresse sur l'Euphrate, les Byzantins progressent jusqu'à Dvin, la capitale de l'Arménie. Une contre-offensive arabe les forcent à quitter Samosate quelques jours plus tard. Dvin, défendue par le général sajide Nasr al-Subuki, résiste au siège byzantin jusqu'à ce que leurs pertes augmentant, les assiégeants ne soient contraints de se replier. Au même moment, les Arabes de Tarse conduisent plusieurs raids fructueux au sud de l'Anatolie. Les Byzantins se tournent ensuite contre les régions contrôles par les Kaysites, au sud de l'Arménie. Ils pillent la région autour du lac de Van et après avoir pris les villes de Khliat et de Bitlis, ils auraient remplacé le minbar de la mosquée par une croix. Les Arabes de la région demandent l'aide du calife en vain, ce qui entraîne un exode de la population musulmane de la région. Cette incursion de plus de au sein du territoire arabe est très éloignée de la stratégie défensive byzantine traditionnelle envers les Arabes. Elle démontre les nouvelles capacités militaires de l'armée impériale. Toutefois, une famine en Anatolie et les exigences des campagnes au sud de l'Italie affaiblissent les forces de Kourkouas. Son armée est vaincue et repoussée par Muflikh, un Ghulam sajide et le gouverneur de l'Azerbaïdjan.
En 930, l'offensive de Mélias contre Samosate est lourdement défaite. Parmi d'autres officiers importants, l'un de ses fils est capturé et envoyé à Bagdad. Plus tard dans la même année, Jean et son frère Théophile assiègent Théodosiopolis (aujourd'hui Erzurum), la capitale de l'émirat de Qaliqala (le nom arabe de Théodosiopolis). Cette campagne est rendue plus difficile par les machinations de leurs alliés, les dirigeants ibères du royaume des Kartvels. Ces derniers s'inquiètent des progrès byzantins à proximité de leurs propres frontières et ils ont déjà envoyé des vivres aux assiégés. Une fois que la ville est investie, ils demandent que les Byzantins leur donnent le contrôle de plusieurs des villes conquises. Toutefois, quand l'une d'entre elles, le fort de Mastaton est remis aux Ibères, ces derniers la rendent aux Arabes. Kourkouas a besoin d'apaiser les Ibères et est conscient que son attitude est soigneusement observée par les princes arméniens, il ne réagit donc pas à cet affront. Après sept mois de siège, Théodosiopolis tombe aux mains des Byzantins au printemps de l'année 931 et devient tributaire de l'empire. Selon le De Administrando Imperio, tout le territoire au nord de la rivière Araxe est confié au roi ibère David II. Tout comme à Mélitène, le maintien du contrôle byzantin sur la cité s'avère difficile et la population y reste hostile. En 939, elle se révolte et chasse les Byzantins ; Théophile Kourkouas ne parvenant à en redevenir maître qu'en 949. Elle est alors pleinement intégrée au territoire de l'Empire byzantin et la population musulmane est expulsée et remplacée par des colons grecs et arméniens.
Conquête définitive de Mélitène
Après la mort de l'émir Abou Hafs ibn Amr en 928, Mélitène rejette son allégeance à Byzance. Après plusieurs tentatives de reprendre la cité par la force ou par la ruse sans réussite, les Byzantins établissent un réseau de forteresses sur les collines environnant la plaine de Mélitène et ravagent méthodiquement la région. Au début de 931, les habitants de Mélitène sont contraints de négocier : ils acceptent de devenir tributaires de l'empire et même de lui fournir un contingent militaire.
Les autres émirats musulmans ne sont pas inactifs. En mars, les Byzantins sont frappés par trois razzias successives en Asie Mineure, organisées par le général abbasside Mu'nis al-Khadim. En août, un raid de grande envergure conduit par Suml, l'émir de Tarse, atteint Ancyre et Amorium avant de revenir avec des prisonniers et un butin valant . Au cours de cette période, les Byzantins sont engagés au sud de l'Arménie pour soutenir Gagik Ier de Vaspourakan qui a rassemblé les princes arméniens contre l'émir d'Azerbaïdjan. Ils lancent un raid contre le territoire des Kaysites et détruisent Khliat et Berkri avant de marcher vers la Mésopotamie et de prendre à nouveau Samosate. Cependant, Gagik ne parvient pas à exploiter ces succès et Muflih lance immédiatement un raid contre son royaume en représailles. Mélitène décide au même moment de faire appel aux Hamdanides de Mossoul. En réponse, le prince hamdanide Sa'id ibn Hamdan attaque les Byzantins et les repousse. Samosate est abandonnée et en , la garnison byzantine se retire aussi de Mélitène. Néanmoins, Sa'id ne peut rester dans la région ou y laisser une garnison suffisante et dès qu'il repart vers Mossoul, les Byzantins reviennent et remettent en place le blocus de Mélitène ainsi que leur stratégie de la terre brûlée. thumb|left|La chute de Mélitène telle que présentée dans le manuscrit Skylitzès.