La Nuit des barricades est un évènement très important de Mai 68. "Mai-68: retour sur la nuit des barricades à Paris", Récit avec le concours de l'Institut national de l'audiovisuel dans RFI Savoirs , survenu du 10 au , qui a fait basculer les manifestations de Mai 68 de quelques milliers de manifestants à une grande manifestation le en réunissant des centaines de milliers de personnes à Paris, avec des déclinaisons dans la plupart des villes de France.
Exactement une semaine plus tôt avaient eu lieu, le vendredi précédent, des affrontements spontanés entre étudiants et policiers à la suite de l'ordre, inattendu, donné à ces derniers, d'arrêter plusieurs dizaines d'étudiants qui participaient à un meeting dans la cour de la Sorbonne. Ces affrontements avaient été suivis les lundi, mardi et mercredi suivants de protestations pour obtenir la libération des personnes détenues, ce qui sera accepté par le Premier ministre Georges Pompidou dès son retour de voyage le .
Histoire Manifestations de la soirée La mobilisation des lycéens, absents des manifestations précédentes, augmente rapidement le vendredi et revient à tripler l'importance de celle des étudiants au premier jour des affrontements, alors complètement imprévus, avec la police devant la Sorbonne le .
Le , les comités d'action lycéens avaient appelé à la manifestation du et le lendemain à la grève dans les lycées, par solidarité avec les étudiants victimes de la police le au quartier latin. Le , ils sont environ selon des estimations.
La jonction des lycéens avec les étudiants s'opère vers 18h30 et forme un cortège de plus de . selon la police, qui part à l'hôpital Saint-Antoine, vérifier qu'il n’y a pas eu de morts lors des précédentes manifestations, puis scande "à l'ORTF !" pour protester contre la couverture des médias, mais elle apprend que la rive droite est bloquée par des CRS ayant pour objectif de protéger l'accès aux Champs-Élysées et au palais présidentiel.
Meetings de la Mutualité Le même soir, plusieurs meetings ont lieu au Palais de la Mutualité. L'un d'eux est organisé en soutien au journal anarchiste Le Monde Libertaire. Comme tous les ans ou presque, Léo Ferré est la tête d'affiche du "gala" donné à la Mutualité en faveur du journal . "Vers dix-huit heures trente, après avoir réglé la balance, et pour attendre le lever de rideau, Ferré s'est attablé dans un bistrot de la place Maubert""Léo Ferré, Une vie d'artiste" par Robert Belleret. Actes Sud 1996, au moment où passent des manifestants, dont un le reconnaît, et qui l'entourent aux cris de "Ferré avec nous", mais il répond qu'il doit chanter et ne participera pas à la manifestationExtrait de la biographie de Léo Ferré par Robert Belleret, évoqué sur "Franceinfo" le 31/05/2018 .
L'autre meeting de la Mutualité ce soir-là est un peu plus tard organisé par les trotskistes de la Fédération des étudiants révolutionnaires (FER) comme première étape d'une prochaine manifestation internationale en soutien aux étudiantsTract de la FER, cité par l'historienne Danielle Tartakowsky, évoqué dans Les manifestations de rue en France, 1918-1968" par Danielle Tartakowsky, aux Publications de la Sorbonne, 1998 Lettre de 13 anciens de 1968 à Romain Goupil.
À l’issue du meeting, sur le parvis de la Mutualité, plusieurs participants s’apprêtent à remonter le boulevard pour rejoindre les barricades situées un peu plus haut sur la Montagne Sainte-Geneviève, en direction du Jardin du Luxembourg et l'un des dirigeants de la FER a pris le mégaphone pour rappeler le projet de grande manifestation mais sans pouvoir décourager ses militants de rester sur place. La FER décida alors de se diriger vers le Boulevard Saint Michel pour le remonter vers les barricades et d'y aller en manifestation en scandant le slogan « travailleurs au quartier latin », jusqu’à la hauteur de Cluny, où la manifestation s'est fondue dans la foule et où une discussion a opposé, par mégaphone interposés, Claude Chisserey, leader de la FER à la Sorbonne, et Nicolas Baby, élève de philosophie au lycée Henri IV, militant pabliste et « membre du secrétariat exécutif des comités d’action lycéens », qui sera blessé à la tête par la police pendant la nuit, comme plusieurs centaines de manifestants. La direction du parti lambertiste était alors divisée : Claude Chisserey et Charles Berg voulaient participer aux barricades, tandis que Stéphane Just, François de Massot et Claude Chisserey s’y opposaient, craignant une dispersion des forces entre étudiants et syndicats.
Selon plusieurs témoignages réunis par les historiens, des participants à chacun de ces deux meetings ont ensuite rejoint les barricades, principalement situées autour de la rue Gay-Lussac, les deux sites étant distants à vol d'oiseau d'un peu plus d'un demi-kilomètre.
Censure du reportage de Panorama La première des deux chaînes de l'ORTF doit diffuser, comme tous les vendredis à 20h30, l'émission de reportages Panorama et, pour la première fois, a préparé des images des précédentes manifestations, en donnant en plus la parole, aussi pour la première fois, aux protagonistes de la crise : côté leaders syndicaux Jacques Sauvageot (UNEF) et Alain Geismar (SNESup), côtés autorités le préfet de police Maurice Grimaud et le recteur d'académie Jean Roche. Michel Honorin et Jean-Pierre Chapel ont réalisé pendant trois jours des interviews des intéressés"La légende de l'écran noir : l'information à la télévision, en mai-juin 1968" par Marie-Françoise Lévy et Michelle Zancarini-Fournel, dans la revue Réseaux. Communication - Technologie - Société en 1998 . L'équipe du magazine a appris trois-quarts d'heure avant la diffusion que le gouvernement s'y oppose, par décision des ministres de l'Information et de l'Éducation nationale. L'ORTF doit la remplacer au pied levé par un sujet sur les notaires.
Près de 65 % des Français reçoivent à cette époque la première chaîne et 42 % la seconde, lancée en 1964 et qui a tout juste commencé sa diffusion en couleur en 1967"Mai 68, un entre deux dans l’histoire des médias et de la radio en France" par Jean-Jacques Cheval Professeur à l’Université de Bordeaux, membre du Groupe de recherches et d'études sur la radio en janvier 2009 . Les producteurs de Panorama étaient passés outre les consignes de la direction de l’information et craignaient que la censure remonte à l'échelle du gouvernement.
Réaction des journalistes de l'ORTF
Le lendemain, ils feront parvenir un communiqué de protestation à l’AFP, signé aussi par ceux d'une autre institution télévisée de l'époque, Zoom (émission de télévision), qui a également prévu un reportage avec Jacques Sauvageot (UNEF) et Alain Geismar (SNESup). Les signataires incluent également les équipes de Caméra III et de Cinq colonnes à la une (Pierre Desgraupes, Pierre Dumayet, Igor Barrère, André Harris, Alain de Sédouy, Philippe Labro, et Henri de Turenne). L'ORTF accepte de diffuser le lendemain samedi le reportage de Panorama, mais sans la séquence sur les leaders étudiants, ce qui déclenche une large dénonciation de la censure"L'ORTF SOUS SURVEILLANCE" sur le site officiel de Radio France .
Colère montant chez les manifestants Durant le soir du , la colère est montée aux alentours de 20 heures. Le Monde l'évalue, à ce moment-là, . Selon lui, le lorsqu'il passe devant des lignes de CRS casqués, qui « font, de leur côté, preuve de sang-froid » et , selon les strictes consignes .
À , le cortège arrive au carrefour des boulevards Saint-Germain et Saint-Michel et remonte ce dernier, le seul où . Des manifestants s'arrangent alors pour . Personne ne parle encore de barricades. Des petits groupes arrachent grilles d'arbres et panneaux de signalisation, ou dépavent, s'opposant à d'autres manifestants attachés au pacifisme, souvent en prétextant des en cas d'attaque. Plus tard, 2 cars de police foncent dans la foule, place Edmond-Rostand, pour échapper à des pavés, mais des membres du service d'ordre apaisent les autres étudiants.
Les radios périphériques détaillent le déroulement de la nuit minute par minute, la censure de Panorama s'ajoute à leur présence remarquée, pour entraîner une focalisation de la foule sur la nécessaire impartialité télévisée, ce qui fait surgir une "hypertrophie" de la colère contre la "censure", sur laquelle va titrer Le Monde, dès son prochain numéro, jugeant "scandaleux" que de téléspectateurs soient privés du reportage attendu. À 20h40, Jacques Sauvageot (UNEF) et Alain Geismar (SNESup) demandent sur les radios privées que l’on occupe le Quartier latin "coûte que coûte".
À 21h15, la première barricade est déjà dressée à Paris au Quartier latin, à travers la rue Le Goff. Les habitants passent de l'eau aux étudiants asphyxiés par les lacrymogènes, pour nettoyer leurs yeux. Les barricades se succèdent : rue Royer-Collard, rue Saint-Jacques, rue des Irlandais, rue de l'Estrapade, angle des rues Claude-Bernard et Gay-Lussac, puis celui des rues Saint-Jacques et des Fossés-Saint-Jacques.
Tentatives de rencontre avec les représentants UNEF et Snesup Louis Joxe, ministre de la Justice depuis , est le chef de gouvernement par intérim, en attendant le retour de Georges Pompidou. Il a chargé François Sarda d'entrer en contact avec les responsables étudiants"Le Mai de la Révolution" par Pierre Andro, Alain Dauvergne, et Louis-Marie Lagoutte, respectivement journalistes à Europe 1, RTL et Les Echos en Mai 68 Edition julliard, 1968. Ce dernier a défendu Cohn-Bendit en février après les émeutes de Nanterre mais il a depuis été remplacé, comme avocat du syndicat étudiant par Henri Leclerc, car le PSU dont ce dernier est membre est à la tête de l'UNEF"Un combat pour la justice", par Henri Leclerc, Editions La Découverte, 2013 .
Alain Peyrefitte, ministre de l'éducation est lui est en contact avec le secrétaire général de la Fédération de l'Éducation nationale (FEN), James Marangé et lui a confié lui aussi une mission de conciliation, ce qu'il annonce vers 20 heuresL'Élysée en péril, 2-30 mai 1968" par Philippe Alexandre 1971, page 62 à Louis Joxe, en allant le rencontrer au ministère de la Justice .
Louis Joxe presse alors Alain Peyrefitte d'organiser une réunion avec les leaders étudiants et enseignants, ce que Peyrefitte répercute au recteur Roche, qui est sous son autorité" Mai 68: L'évènement Janus" par Jean-François Sirinelli, aux Editions Fayard, 2008. James Marangé a prévu et convenu avec Louis Joxe que le secrétaire général adjoint du SNESup, Pierre Fontaine va attendre Jacques Sauvageot dans une rue convenue. Auparavant ce dernier doit donner à la radio un signe qu'il accepte de négocier mais il ne se rend pas dans la rue convenue, où Pierre Fontaine téléphone toutes les 15 minutes puis finit par s'en aller à 23 heures.
Les rapprochements tentés par Sarda et par Marangé vont échouer et sont abandonnés vers 23 heures après les dialogues à la radio entre le vice-recteur et les représentants UNEF et Snesup"Souvenirs et secrets des années gaulliennes (1958-1969)" par Bernard Lefort, 1999.
Dialogues à la radio entre le vice-recteur et les représentants UNEF et Snesup