L'Exode québécois, 1852-1925 (sous-titré Correspondance d'une famille dispersée en Amérique) est un livre de Mario Mimeault publié à Québec aux éditions du Septentrion en 2013, à partir de sa thèse de doctorat. Historien spécialiste des pêcheries et de la Gaspésie« Mario Mimeault », Presses de l’Université Laval, s.d., [en ligne], https://www.pulaval.com/auteurs/mario-mimeault. Consulté le 16 février 2020., Mimeault propose une étude approfondie de la correspondance privée de Théodore-Jean Lamontagne (1833-1909), un entrepreneur canadien-français établi à Sainte-Anne-des-Monts, en Gaspésiep. 14.. Bien que ce fonds d’archives soit constitué de plusieurs milliers de documents écrits, l’auteur ne retient que 1 057 lettres personnelles échangées entre Théodore-Jean Lamontagne et ses neuf enfants expatriés en Amérique du Nord entre 1852 et 1925. Grâce à la correspondance des Lamontagne, l’auteur analyse différents parcours et expériences migratoires ainsi que l’évolution des relations familiales dans ce contexte.

Pour l’excellence de la thèse de doctorat à la base de ce livre, Mario Mimeault a remporté le prix Louise-Dechêne 2013 de l’Institut d’histoire de l’Amérique française. L'Exode québécois, lui, a reçu le Prix Clio 2014 de la Société historique du Canada décerné aux meilleurs livres d’histoire régionaleMaude-Emmanuelle Lambert, « Mimeault, Mario, L’exode québécois, 1852-1925. Correspondance d’une famille dispersée en Amérique (Québec, Septentrion, 2013), 450 p. », Revue d’histoire de l’Amérique française, 69, 3 (2016), p. 104.. L’ouvrage a été relativement bien accueilli par la presse et par les spécialistes de l'histoire de l'Amérique du Nord. Pour plusieurs, l’auteur apporte un regard neuf, basé sur l'étude des relations intimes, à l’historiographie des migrations canadiennes-françaises grâce à l'utilisation de la correspondance comme outil d’analyse historique.

Contexte historiographique La thèse de doctorat à la source de ce livre a été réalisée sous la direction d’Yves Frenette et de Martin Pâquet et déposée en 2011 à l’Université Laval, à QuébecMario Mimeault. La correspondance de la famille de Théodore-Jean Lamontagne (1852-1925) : la lettre, véhicule d'une expérience migratoire. Thèse de doctorat, Québec, Université Laval, 2011, 346 p.. Les méthodes mobilisées par l’auteur se retrouvent à la croisée de plusieurs courants historiographiques et perspectives analytiques.

L'Exode québécois s’inscrit dans l’histoire des migrations des s, période critique pour ce phénomène désormais mondial et urbaniséPaul-André Rosental, « Une histoire longue des migrations », Regards croisés sur l'économie, 8, 2 (2010), p. 77.. Les historiens ont longtemps pratiqué une analyse globale centrée sur les caractéristiques de groupe des migrants. L'image du migrant qui en ressortait était presque monolithique et surtout masculine. À partir de la fin du , la migration est abordée d'une manière davantage centrée sur l'individu, ce qui permet de mieux montrer la complexité des parcours migratoires et du vécu de la mobilitéVoir : Sylvie Schweitzer, Renaud Chaplain, Dalila Berbagui et Émilie Elongbil-Ewane. « Regards sur les migrations aux XIXe et XXe siècles en Rhône-Alpes », Hommes & migrations, 2 (2009), p. 32-46.. C’est le choix de Mimeault, ainsi que d'autres historiens francophones des migrations, dont Paul-André Rosental dans son ouvrage Les sentiers invisibles. Espaces, familles et migrations dans la France du paru en 1999Paul-André Rosental. Les sentiers invisibles. Espaces, familles et migrations dans la France du XIXe siècle. Paris, Éditions de l'École des hautes études en sciences sociales, 1999, 256 p. . Maude-Emmanuelle LambertMaude-Emmanuelle Lambert est une historienne spécialiste de l’histoire sociale, des femmes et du genre au Canada. montre d'ailleurs les similitudes entre ces deux analyses intimes des phénomènes migratoires vécus par une famille.

Depuis les années 1960, l’histoire des migrations des populations francophones en Amérique du Nord a fait l’objet de recherches souvent menées par des spécialistes issus d’autres domaines que l’histoire; leurs ouvrages sont toutefois devenus des cadres de référence en la matièreBruno Ramirez, « Émigration et Franco-Américanie. Bilan des recherches historiques », dans Dean Louder (dir.), Le Québec et les Francophones de la Nouvelle-Angleterre. Québec, Presses de l’Université Laval, 1991, p. 3-12.. On peut penser au géographe Ralph D. ViceroVoir : Ralph D. Vicero. « The Immigration of French Canadians to New England, 1840-1900: A Geographical Analysis ». Thèse de doctorat, Madison, University of Wisconsin, 1968, 449 p. aux États-Unis, ou au Québec, à Albert FaucherVoir : Albert Faucher. « L'émigration des Canadiens français au : position du problème et perspective ». Recherches sociographiques, 5, 3 (1964), p. 277-317. qui a mis en évidence l’importance historique, jusqu’alors marginalisée, de l’émigration des Canadiens-français. C'est lui qui a proposé son cadre chronologique classique à partir de 1850Gilles Paquet et Wayne R. Smith, « L’émigration des Canadiens français vers les États-Unis, 1790-1940 : problématique et coups de sonde », L'Actualité économique, 59, 3 (1983), p. 423. ; L'Exode québécois ne fait pas exception à la règle. Pour l’historien Bruno Ramirez, la production historiographique a véritablement pris de l’ampleur en Amérique du Nord dans les années 1960 avec le développement de la nouvelle histoire sociale qui accordait plus d’importance à la notion d’ethnicité, comme dans l’article de Tamara HarevenVoir : Tamara K. Hareven. « The Laborers of Manchester, New Hampshire, 1900-1940 : The Role of Family and Ethnicity in Adjustment to Industrial Life ». Labor History, 16 (1975), p. 249-265. considéré aujourd’hui comme un élément fondateur de ce courant, toutefois circonscrit aux historiens américains ou au cadre de référence des États-UnisBruno Ramirez, p. 4-6. . Même si l’historiographie québécoise accusait un certain retard à cette époque, les travaux de Frances EarlyVoir : Frances Early. « The French-Canadian Family Economy and the Standard of Living in Lowell, Massachusetts, 1870 ». Journal of Family History, 7, 2 (1982), p. 180-200., de Pierre AnctilVoir : Pierre Anctil. A Franco-American Bibliography : New England. Bedford, National Materials Development Center, 1979, 137 p. et « La Franco-Américanie ou le Québec d’en bas ». Cahiers de géographie du Québec, 23, 58 (1979), p. 39-52., mais surtout d’Yves RobyVoir : Yves Roby. « L’évolution économique du Québec et l’émigrant (1850-1929) », dans Claire Quintal (dir.), L’émigrant québécois vers les États-Unis: 1850-1920. Québec, Conseil de la vie française en Amérique, 1982, p. 8-20 et « Un Québec émigré aux États-Unis : bilan historiographique », dans Claude Savary (dir.), Les rapports culturels entre le Québec et les États-Unis. Québec, IQRC, 1984, p. 103-130. à partir des années 1980 ont posé ses premiers jalons dans le milieu universitaire québécoisYves Frenette, « L’historiographie des Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre, 1872-2015 » Bulletin d'histoire politique, 24, 2 (2016), p. 85-86. . Bruno Ramirez a été l’un des premiers historiens, au Québec comme aux États-Unis, à avoir traité la migration franco-américaine à partir d’un angle multisitué, reliant les deux nations en jeu dans un même récitp. 20.. Aujourd’hui, au Canada, Yves Frenette, professeur à l’Université de Saint-Boniface, est l’un des principaux spécialistes de l’histoire des migrations des groupes ethniques francophones« Yves Frenette », Presses de l’Université Laval, [en ligne], https://www.pulaval.com/auteurs/yves-frenette. Consulté le 25 mars 2020.. Il a établi l’idée que la mobilité est un élément fondamental de l’identité canadienne-française, conception d’ailleurs adoptée par Mimeault. Frenette déplore néanmoins un manque d’intérêt patent pour ce domaine depuis les années 2000, en dehors d’un cercle restreint de chercheurs et chercheusesYves Frenette, « L’historiographie des Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre, 1872-2015. », p. 87-89.. Parmi ces derniers, plusieurs pratiquent une histoire des expériences migratoires fondée sur l’analyse des corpus épistolairesVoir : Leslie Choquette. « Les rêves américain et canadien des Jobin. Une famille bourgeoise de Québec aux États-Unis, 1890-1990 ». Revue internationale d’études canadiennes, 44 (2011), p. 111-118.. L’ouvrage collectif Envoyer et recevoir : lettres et correspondances dans les diasporas francophones, dans lequel Mario Mimeault a écrit un chapitre sur Emma Lamontagne, rend compte de l’aptitude des lettres à donner corps à l’imaginaire transculturel des migrants et à donner voix aux problématiques vécuesYves Frenette, Marcel Martel et John Willis (dir.), Envoyer et recevoir : lettres et correspondances dans les diasporas francophones. Québec, Presses de l’Université Laval, 2006, 298 p. (Le chapitre de Mario Mimeault se retrouve dans la deuxième partie)..

Si, en général, le champ de recherche sur l’épistolaire est toujours fortement marqué par un intérêt prépondérant pour les personnalités célèbresVoir : Bernard Andrès. « De l’histoire littéraire aux facultés des lettres ». Voix et Images, 18, 3 (1993), p. 641–648. , comme l'attestent les études sur l’épistolaire français et québécois regroupées dans le livre La Faculté des lettres dirigé par Benoît Melançon et Pierre PopovicBenoît Melançon et Pierre Popovic. La Faculté des lettres. Recherches récentes sur l'épistolaire français et québécois. Montréal, Centre universitaire pour la sociopoétique de l'épistolaire et des correspondances, Département d'études françaises, Université de Montréal, 1993, 241 p., l’intérêt accru des historiens pour la notion de « culture » a favorisé le déplacement du curseur vers les « sensibilités quotidiennesCécile Dauphin, « Les correspondances comme objet historique. Un travail sur les limites », Sociétés & Représentations, 13, 1 (2002), p. 44. ». Ainsi, même si le choix des correspondances « comme objet historique » ne va pas de soi selon Michel de Certeau, certains historiens ont préconisé, dès les années 1980, l’étude d’un corpus épistolaire élaboré par des correspondants dits ordinaires. Selon eux, ce corpus permet d’appréhender l’articulation des subjectivités, de l’intimité quotidienne et des réalités sociales et langagières de l’époque étudiéeCécile Dauphin, p. 44-48., ce que vise à faire l'ouvrage de Mimeault.