L’affaire du Laconia est une série d’événements entourant le naufrage d’un navire de transport de troupes britannique dans l’océan Atlantique le durant la Seconde Guerre mondiale, et des attaques aériennes consécutives de l’aviation américaine contre des sous-marins allemands et italiens intervenant pour tenter de sauver les victimes. Le Royal Mail Ship Laconia, transportant , passagers, soldats et prisonniers de guerre italiens, est torpillé et coulé par le U-156, un sous-marin allemand, au large des côtes ouest-africaines. Répondant aux anciennes règles de prise, le commandant du navire allemand, le capitaine de corvette Werner Hartenstein lance immédiatement les opérations de sauvetage. Le U-156 diffuse sa position sur des canaux radio ouverts à toutes les puissances alliées, et est rejoint par les équipages de plusieurs autres U-Boote à proximité.
Après avoir fait surface et récupéré les survivants, qui se trouvaient sur le pont avant, le U-156 remonte à la surface sous les bannières de la Croix-Rouge pour retrouver des navires de l’État français pour procéder au transfert des survivants. Sur le chemin, le sous-marin est repéré par un bombardier B-24 Liberator de l’armée de l’air américaine. L’équipage, après avoir signalé au commandement américain l’emplacement du U-Boot, ses intentions et la présence de survivants, reçoit l’ordre d’attaquer le sous-marin. Le B-24 tue des dizaines de survivants du Laconia avec des bombes et mitraillages, forçant le U-156 à abandonner les survivants à la mer et à plonger en urgence pour éviter d’être détruit.
D’autres navires poursuivent les opérations de sauvetage. Un autre sous-marin, le U-506, est également attaqué par des avions américains et forcé à plonger. Un total de ont été sauvés mais périssent, principalement des prisonniers de guerre italiens. L’événement a conduit au changement d'attitude générale du personnel naval allemand à l’égard du sauvetage de marins alliés en péril. Les commandants de la Kriegsmarine émettent rapidement le signé par le grand-amiral Karl Dönitz, qui interdit spécifiquement toute tentative de secours semblable, conduisant à la guerre sous-marine à outrance pour le reste de la guerre.
Les pilotes du B-24 ont prétendu à tort qu’ils avaient coulé le et ont reçu des médailles pour bravoure. Ni les pilotes américains ni leur commandant n’ont été punis, ni soumis à une enquête, et l’affaire a été discrètement oubliée par l’armée américaine. Lors des derniers procès de Nuremberg, un procureur a tenté de citer le comme preuve de crimes de guerre commis par Karl Dönitz et ses sous-mariniers. Le stratagème a échoué et a causé beaucoup d’embarras aux États-Unis après la publication du rapport complet de l’incident.
Le RMS Laconia vignette|Carte postale du Laconia au temps de la Cunard Line, vers 1921 Le RMS Laconia a été construit en comme paquebot transatlantique. Durant la Seconde Guerre mondiale, il est réquisitionné dans le cadre de l’effort de guerre et converti en 1942 en navire de transport de troupes. Au moment de l’incident, il transportait essentiellement des prisonniers de guerre italiens du Cap à Freetown, sous le commandement du capitaine Rudolph Sharp. Le navire transportait , , , assurant la garde des prisonniers, et .
Sharp avait précédemment assuré le commandement du RMS Lancastria, coulé par des bombes allemandes le au large du port de Saint-Nazaire, lors de l’opération Ariel destinée à évacuer de France des ressortissants britanniques et des troupes, deux semaines après l’évacuation de Dunkerque.
Événements vignette|L armement du Laconia, comme ce canon BL 6 pouces Mk VII, en faisait une cible militaire.
Attaque contre le Laconia À , le , le U-156 patrouille au large des côtes de l’Afrique de l’Ouest, à mi-chemin entre le Liberia et l’île de l’Ascension. Le commandant du sous-marin, le Werner Hartenstein repère le navire britannique naviguant seul et l’attaque. Les navires armés constituaient des cibles légitimes d’attaque sans avertissement. Armé tel qu’il l’est, le Laconia relève de cette catégorie. À , le Laconia transmet un message sur la longueur d'onde de () : . « SSS » était un code signifiant . Des messages supplémentaires sont transmis, mais aucun trace ne montre qu’ils aient été reçus par un autre navire ou une autre station.
Le Laconia disposait d’assez de canots de sauvetage pour l’ensemble des passagers du navire, y compris les prisonniers italiens, mais une gîte prononcée empêche la mise à l’eau de la moitié des canots. Les prisonniers italiens étaient enfermés dans des cales verrouillées. Le navire coulant, la plupart réussissent à s’échapper en cassant les écoutilles ou en grimpant dans les puits de ventilation. Les soldats polonais, armés de fusils à baïonnette mais sans munitions, sont chargés de les empêcher d’accéder aux canots afin que les passagers britanniques puissent embarquer en priorité. Lorsqu’un groupe de prisonniers parvient à s’emparer d’un canot de sauvetage, les Polonais l’en délogent à la baïonnette : les témoins indiquent que peu de prisonniers ont été abattus, mais que plusieurs ont été tués à la baïonnette.
Au moment du lancement des derniers canots de sauvetage, la plupart des survivants sont déjà dans l’eau, de sorte que certains canots de sauvetage comptent peu de passagers. Un seul radeau de sauvetage quitte le navire avec des prisonniers à bord ; les autres ont plongé dans l’océan. Les survivants italiens ont raconté plus tard que des prisonniers dans l’eau ont été abattus ou ont eu les mains coupées à la hache quand ils tentaient de monter dans un canot de sauvetage. Le sang a rapidement attiré les requins. Le caporal Dino Monte, l’un des survivants italiens, a déclaré : . Alors que la Laconia sombre, le U-156 fait surface pour capturer les officiers supérieurs survivants du navire. À leur grande surprise, ils aperçoivent plus de se débattant dans l’eau.
Opération de sauvetage Réalisant que les passagers sont principalement des prisonniers de guerre italiens et des civils, le capitaine Hartenstein met en place leur sauvetage en déployant le drapeau de la Croix-Rouge. Le Laconia coule à , plus d’une heure après l’attaque. Le à , le capitaine Hartenstein envoie un message radio codé au Befehlshaber der U-Boote pour les alerter de la situation. Il déclare : .
Le chef des opérations sous-marines, l’amiral Karl Dönitz, ordonne immédiatement à sept sous-marins du Rudeltaktik , rassemblés pour participer à une attaque surprise planifiée contre Le Cap, de se détourner sur les lieux pour récupérer des survivants. Dönitz informe ensuite Berlin de la situation et des mesures qu’il a prises. Hitler, furieux, ordonne que le sauvetage soit abandonné. L’amiral Erich Raeder ordonne à Dönitz de désengager les navires Eisbär, dont le U-156 de Hartenstein, et de les envoyer au Cap conformément au plan d’origine. Raeder commande au U-506, commandé par le Kapitänleutnant , le U-507, commandé par le capitaine de corvette , et le sous-marin italien Commandante Cappellini de rallier Hartenstein pour récupérer ses survivants et ensuite se rendre sur le site du Laconia pour sauver tous les Italiens qu’ils pourraient trouver. Raeder demande également au gouvernement français d’envoyer des navires de guerre de Dakar et de la Côte d’Ivoire pour récupérer les survivants italiens des trois sous-marins.
La France, en réponse, envoie le croiseur Gloire () de Dakar et deux sloops, le rapide Annamite de , au départ de Conakry, en Guinée française, et le plus lent Dumont-d’Urville de , partant de Cotonou au Dahomey. Dönitz désengage les bateaux Eisbär et informe Hartenstein des ordres de Raeder, mais il substitue le U-159 du Kapitänleutnant au U-156 du groupe Eisbär et envoie l’ordre suivant : .
Le U-156 voit rapidement s’entasser, au-dessus et au-dessous des ponts, près de , dont , et autres remorqués à bord de quatre canots de sauvetage. À , le , Hartenstein diffuse un message en anglais sur la bandes des - en texte clair - à toutes les navires œuvrant dans le secteur, donnant sa position, demandant de l’aide pour les efforts de sauvetage et promettant de ne pas attaquer. Il déclare : .
À Freetown, des Britanniques interceptent ce message mais, croyant qu’il pourrait s’agir d’une ruse de guerre, refusent d’y croire. Deux jours plus tard, le , un message est transmis aux Américains selon lequel le Laconia a été torpillé et que le navire marchand britannique Empire Heaven est en route pour récupérer les survivants. Le implique que le Laconia n’a été coulé que ce jour-là et ne mentionne pas que les Allemands sont engagés dans une tentative de sauvetage en vertu d’un cessez-le-feu ni que des navires français neutres sont également en route.
Le U-156 reste à la surface sur les lieux pendant les deux jours et demi suivants. À le , il est rejoint par le U-506, et quelques heures plus tard par le et le Commandante Cappellini. Les quatre sous-marins, avec des canots de sauvetage en remorque et des centaines de survivants debout sur leurs ponts, se dirigent vers le littoral africain et un rendez-vous avec les navires de surface français partis du Sénégal et du Dahomey.
Première attaque américaine Pendant la nuit, les sous-marins se séparent. Le à , le U-156 est repéré par un bombardier B-24 Liberator américain parti d’une base aérienne secrète sur l’île d’Ascension. Le sous-marin voyage avec un drapeau de la Croix-Rouge drapé sur son canon de pont. Hartenstein contacte le pilote en morse et en anglais pour demander de l’aide. Un officier britannique envoie également un message à l’avion : .
Le lieutenant James D. Harden des forces aériennes de l’armée américaine ne répond pas aux messages. Il se détourne et informe sa base de la situation. L’officier supérieur de service ce jour-là, le capitaine , qui a affirmé qu’il ne savait pas qu’il s’agissait d’une opération de sauvetage allemande validée par la Croix-Rouge, ordonne au B-24 de . Richardson a prétendu plus tard qu’il croyait que les règles de guerre de l’époque ne permettaient pas à un navire de combat d’arborer des drapeaux de la Croix-Rouge. Il craignait que le sous-marin allemand n’attaque les deux cargos alliés détournés par les Britanniques vers le site. Il a supposé que le sous-marin allemand ne sauvait que les prisonniers de guerre italiens. Dans son évaluation tactique, il pensait que le sous-marin pourrait découvrir et bombarder l’aérodrome secret de l’Île de l'Ascension et les réservoirs de carburant, coupant ainsi une route aérienne critique de ravitaillement des Alliés aux forces britanniques en Égypte et aux forces soviétiques en URSS.
Harden retourne sur les lieux du sauvetage, et, à , il attaque en utilisant des bombes et des charges de profondeur. L’une atteint les canots de sauvetage derrière le U-156, tuant des dizaines de survivants, tandis que d’autres touchent le sous-marin lui-même, causant des dommages mineurs. Hartenstein lâche à la dérive les canots de sauvetage encore à flot et ordonne aux survivants sur le pont de se jeter à l’eau. Le sous-marin se submerge lentement pour donner à ceux qui étaient encore sur le pont une chance d’entrer dans l’eau et de s’échapper. Selon son rapport, Harden effectue quatre descentes contre le sous-marin. Durant les trois premières, les charges de profondeur et les bombes n’ont pas pu être lâchées. À la quatrième, il a largué deux bombes. L’équipage du bombardier a, par la suite, reçu des médailles pour avoir coulé le U-156, alors qu’il n’a en fait coulé que deux canots de sauvetage.
Ignorant la demande du capitaine Hartenstein de rester dans la zone pour être secouru par les Français, deux canots de sauvetage décident de se diriger vers l’Afrique. L’un des deux, qui a commencé son périple avec , atteint la côte africaine plus tard et seulement . L’autre a été secouru par un chalutier britannique après en mer. Seuls quatre de ses étaient encore en vie.