L’Anarchie militaire, dans l'histoire de l'Empire romain, désigne la succession rapide d'empereurs issus des rangs de l'armée et portés au pouvoir par un coup d’État. Elle s'ouvre par l'assassinat d’Alexandre Sévère en 235 et la fin de la dynastie des Sévères ; culmine avec les trente tyrans ; et perdure jusqu’à l'arrivée au pouvoir de Dioclétien, en 284, qui réforme en profondeur les institutions romaines, réunifie l'Empire et rétablit la situation sur les frontières.

Outre les militaires qui réussirent à prendre le pouvoir, nombre de généraux tenteront de l’usurper, certains sans y réussir, d’autres ne régnant que sur une fraction de l’empire (par exemple, l’Empire des Gaules). Ajoutée aux défaites militaires en Germanie, à la pression des Parthes en Orient et aux graves troubles internes à l'empire, la période s'inscrit dans la « crise du troisième siècle », durant laquelle l’empire subit plusieurs fragmentations temporaires, de lourdes défaites et une perte de contrôle sur ses provinces.

À l’extérieur, des royaumes barbares envahissent l’empire, qui ne peut plus défendre ses frontières. Surtout soucieux de protéger le limes danubien, clé de l’Italie et de Rome, les empereurs doivent dégarnir certaines frontières pour défendre celles qui sont le plus en danger. Dans les provinces comme en Gaule et en Orient, les légions acclament alors leurs généraux comme empereurs non pour faire sécession, mais pour protéger leur région qui devient à leurs yeux le noyau d’un nouvel empireVeyne (2005) ..

S’ensuit, sur le plan intérieur, une crise économique et sociale sans précédent : la valeur de la monnaie s’effondre, et des épidémies déciment le pays. La montée du christianisme remet en cause la religion traditionnelle et ses valeurs. Les empereurs, issus de l’armée ou nommés par elle, auront avant tout soin du bien-être des soldats, leur octroyant de généreuses donations, au détriment de l’économie : les villes s’appauvrissent et les routes, essentielles au commerce, cessent d’être entretenuesMeulot (1976) .Marcet, « Anarchie du IIIe Siècle », http://www.empereurs-romains.net/emp81.02.htm..

Depuis l’assassinat de Caligula en 41 qui avait porté Claude au pouvoir, l’armée et plus spécifiquement la garde prétorienne, avait commencé à jouer un rôle important dans le choix des empereurs en faisant fi de l’autorité du Sénat. Sous les dynasties des Flaviens, Antonins et Sévères (69 à 235), les empereurs réussissent à contenir les tentatives de la Garde prétorienne et à gouverner l’empire. Cependant, après l’assassinat de Sévère Alexandre en 235, l’armée réussit à s’imposer, mettant sur le trône les candidats de son choix, quitte à les remplacer dès que ceux-ci ne correspondent plus à ses attentes.

À côté des empereurs légitimes, qui sont reconnus comme tels par l’ensemble de l’armée, se lèvent nombre d’usurpateurs, généraux commandant une ou plusieurs légions dans diverses provinces de l’empire. Cela perdure jusqu’à ce que Dioclétien, pourtant lui-même porté au trône par les légions de Rhétie et de Norique, mette fin à cette périodeJay, « The Barracks Emperors », http://jaysromanhistory.com/romeweb/empcont/empcont.htm..

Les usurpateurs (235-268) Les coups d'État et usurpations se multiplièrent durant cette période. L'auteur anonyme de l'Histoire Auguste fit une chronique sur ceux qu'il nomme les « Trente Tyrans », dont plusieurs sont inventés.

Six empereurs marquent cette première période : Maximin le Thrace (235-238), Gordien III (238-244), Philippe l'Arabe (244-249), Trajan Dèce (249-251), Valérien (253-260) et Gallien (253-268). De nombreux usurpateurs tenteront pendant cette période de s'emparer du pouvoir.

Maximin le Thrace thumb|right|Maximin , dit "le Thrace"

Après l'assassinat de Caracalla en 217 et celui d'Héliogabale en 222 par la garde prétorienne, le successeur de celui-ci, Sévère Alexandre (Marcus Aurelius Severus Alexandre, ), devint la victime des tensions grandissantes entre le Conseil impérial dominé par sa grand-mère et sa mère, et les chefs militaires. Opposé à toute politique belliciste engloutissant les recettes de l'État, il préféra, au terme d’une campagne militaire où, après avoir vaincu les Alamans, une paix déshonorante en leur versant un tribut, à une dernière offensive qui aurait assuré la victoire définitive. Furieuses, les troupes se mutinèrent, acclamèrent Maximin le Thrace comme empereur, et assassinèrent l’empereur et sa mère, mettant ainsi fin à la dynastie des SévèresMeulot (1976) .Zosso (2009) .Scarre (1995) .Bunsen (1994) ..

Né en Thrace vers 173, Maximin (Gaius Julius Verius Maximinus, 235-mi-avril 238)Les chiffres entre crochets renvoient au tableau chronologique dit « le Thrace » en raison de ses origines, fils d’un paysan goth et d’une mère alane, semi-illettré, s’était enrôlé jeune dans l’armée et était responsable de la formation des recrues de l’armée du Rhin lorsque Sévère Alexandre lança sa campagne contre les Alamans Hérodien, Histoire des empereurs romains de Marc Aurèle à Gordien III, VI, 7-8.. Jouissant de la confiance des troupes, ce géant à la force peu commune, devenu membre de l’ordre équestreEutrope, IX, 1., fut acclamé empereur le 18 mars 235. C’était la première fois que quelqu’un n’appartenant pas à l’ordre sénatorial et n’ayant d’autre expérience que militaire accédait au pouvoir.

Renversant la décision de Sévère Alexandre, Maximin se mit immédiatement à la poursuite des Alamans qu’il harcela pendant trois ans, sans se donner la peine de retourner à Rome faire confirmer son acclamation par le Sénat avec lequel il entretint par la suite des relations tendues ; ce dernier n’acceptant ni le meurtre du dernier empereur, ni les taxes levées par Maximin pour la poursuite de ses guerres. Aussi, lorsqu’une mutinerie éclata en Afrique du Nord et que Gordien fut proclamé empereur, le Sénat prit fait et cause pour ce dernier Zosso (2009) .Scarre (1995) .Bunsen (1994) ..

De Gordien à Gordien III thumb|left|Buste de Gordien

Gordien (Marcus Antonius Gordianus Sempronianus Romanus Africanus, janvier 238 [pendant environ 3 semaines]) venait d’une famille équestre et avait fait carrière dans l’administration. Âgé de près de 80 ans, il était proconsul en Afrique du Nord lorsqu’une révolte éclata, dirigée contre le procurateur romain chargé de lever les impôts. Gordien se vit intimer l’ordre par les autorités locales de se déclarer empereur. C’est en vain que celui-ci, prétextant son grand âge, commença par refuser. Un message fut immédiatement envoyé au Sénat en 238, lequel saisit l’occasion et confirma cette nomination en prononçant la déchéance de Maximin déclaré « ennemi de l’État ».

Deux réactions s’ensuivirent. D’une part, Maximin toujours en campagne se hâta de marcher sur Rome, mais fut arrêté devant Aquilée (région du Frioul-Vénétie julienne en Italie) qui résista pendant un mois. Furieux, Maximin accusa ses soldats d’incompétence; outrés, quelques-uns d’entre eux s’introduisirent dans sa tente et assassinèrent l’empereur de même que son fils dont ils envoyèrent les têtes au Sénat. D’autre part, en Afrique du Nord, le légat de la province voisine de Numidie où étaient stationnées les troupes décida de rester fidèle à son collègue Maximin et marcha contre Gordien. Réfugié dans Carthage, celui-ci ordonna à son fils, (Marcus Antonius Gordianus Sempronianus Romanus Africanus, janvier 238) qu’il avait pris soin de nommer coempereur en raison de son âge de marcher contre la légion alors qu’il ne pouvait compter que sur une milice locale. Dans une bataille hors des murs de Carthage, Gordien II, périt; son père, optant pour la traditionnelle méthode du suicide, se pendit après seulement trois semaines de règneZosso (2009) .Scarre (1995) .Bunson (1994) ..

thumb|right|Buste de Gordien III (Musée de Berlin)

Le Sénat crut le moment venu de rétablir son autorité. Il nomma deux des siens à la tête de Rome et de l’Empire. Balbin (Decimus Caelius Calvinus Balbinus, avril à mai 238) se vit confier l’administration civile à Rome, alors que Pupien (Marcus Clodius Pupienus Maximus, avril à mai 238) qui avait déjà remporté des succès contre les barbares avec ses troupes composées essentiellement de mercenaires germains, reçut comme mission d’arrêter Maximin dans sa marche vers Rome. Pupien put entrer sans encombre dans Aquilée où Maximin venait d’être assassiné et retourner à Rome en triomphateur sans avoir eu à combattre. Toutefois, militaire habitué à commander, il ne put s’entendre avec son collègue et bientôt les deux hommes furent à couteaux tirés. C’est alors que la garde prétorienne, craignant d’être remplacée par les troupes étrangères de Pupien, se révolta et, entrant dans le palais où se disputaient les deux hommes, assassina l’un et l’autreZosso (2009) .Scarre (1995) .Bunson (1994) ..

La nomination de Balbin et Pupien comme empereurs n’avait toutefois guère plu au peuple de Rome, lequel s’était soulevé et exigeait que le petit-fils de , aussi appelé Gordien, soit nommé coempereur. Les deux empereurs avaient alors envoyé la garde prétorienne contre la foule, mais avaient tout de même nommé Gordien « César ». Le jeune (Marcus Antonius Gordianus Pius, 238 - 11 février 244) n’avait que 13 ans à son avènement. Sous l’influence de sa parenté et du Sénat, il se hâta en 240 de dissoudre la légion III Augusta qui avait maté la révolte de son grand-père et de son oncle à Carthage, mais dut bientôt faire face à une autre révolte au cours de laquelle le nouveau proconsul d’Afrique, Sabinianus, se proclama empereur. Comme dans le cas de Gordien le légat de la province voisine qui disposait de troupes vint mettre fin à l’usurpation et envoya Sabianus prisonnier à Rome.

L’année suivante, le souverain sassanide, (ou ), envahit la province de Mésopotamie et s'attaqua à la Syrie. Gordien, à la tête d’une imposante armée, se porta à sa rencontre et, dans un premier temps, repoussa les Perses à la bataille de Rhesaina. À Rome, il remplaça l’impopulaire préfet du prétoire, Timésithée, par deux nouveaux préfets : Gaius Julius Priscus et le futur Philippe l'Arabe. Il repartit ensuite pour l’Orient et, en février 244, les forces de Gordien et de Sapor s’affrontèrent à Misiche (aujourd’hui Fallujah en Irak). Gordien y fut mortellement blessé et l’armée romaine mise en dérouteZosso (2009) .Scarre (1995) .Bunson (1994) ..

On ignore le rôle véritable que joua Philippe dans la mort de l’empereur. Chose certaine toutefois, il fut acclamé par les troupes sur le champ de bataille et, anxieux de retourner le plus vite possible à Rome, négocia avec Sapor un traité humiliant versant une énorme rançon pour racheter les prisonniers et laissant les mains libres aux Perses en Arménie.

Philippe l’Arabe thumb|left|Buste de Philippe , dit l'Arabe (Musée de l'Hermitage)

Philippe (Marcus Iulius Philippus, r. 244-249)était né dans une famille de rang équestre, au sud de Damas dans la province d’Arabie. Après avoir été acclamé par les troupes d’Orient, il revint à Rome faire confirmer sa nomination par le Sénat et recevoir les titres de Parthicus Adiabenicus, Persicus Maximus et Parthicus Maximus. Mais dès 245/246, il dut retourner sur le Danube où sa décision de cesser de payer le tribut promis par Gordien aux Germains avait poussé les CarpesTribu faisant partie des Daces et vivant dans ce qui est aujourd’hui la Moldavie à envahir la Mésie et à piller la péninsule balkanique ; la dynastie arménienne des Arsacides refusait quant à elle de ratifier le traité établi sans son accord entre Rome et les Sassanides. Il réussit toutefois, deux ans plus tard à revenir à Rome pour célébrer avec faste le millénaire de Rome et profiter de ses succès pour faire nommer coempereur son fils âgé de neuf ou dix ans, Philippe II (Marcus Julius Severus, « règne » à côté de son père de 244 à 249) Eutrope, Breviarum, IX.3..