Le mouvement social contre les ordonnances sur la sécurité sociale, débuté au printemps 1967, a mobilisé selon les syndicats près d'un million de salariés dans les secteurs public et privé en France, l'année d'avant Mai 68. L'opposition de gauche, PCF et FGDS, estime ce projet socialement injuste et anti-démocratique mais la résistance est surtout menée par les deux principaux syndicats français : la CGT, la CFDT, qui ont organisé des journées de grèves et de manifestations au printemps puis à l'automne 1967. Après Mai 1968, certains hommes politiques de droite et certains commentateurs accuseront le tandem Debré-Jeanneney, à l'origine de cette réforme, d’avoir « vissé la cocotte » qui va exploser quelques mois plus tard lors de la grande grève générale, selon l'historien Éric Kocher-Marboeuf dans son ouvrage consacré à ce dernier. Lors du meeting de la fin mai au stade Charléty, l’abrogation des ordonnances figurera sur des banderoles et lors de la négociations des accords de Grenelle, les syndicats réclameront l’abrogation des ordonnances de 1967. L'automne 1967 a vu la contestation de cette réforme rejoint par l'embryon de syndicats lycéens qui se met en place, et le principal syndicat étudiant de l'époque, l'UNEF. L'objet immédiat est de protester contre des risques de déremboursement de la santé. Le gouvernement veut alors mettre en place une approche par réduction des dépenses publiques (retraites et santé) car il s'inquiète des comptes de la sécurité sociale à l'horizon 1970.

Après la grève générale qui a fait suite aux événements de mai 1968, l'auteur de la réforme de 1967 participera, avec le Premier ministre Georges Pompidou et son secrétaire d’État Jacques Chirac, à la négociation du protocole des "accords de Grenelle" qui sont réunis au ministère des Affaires sociales. Il en présente le résultat devant l’Assemblée nationale le .

Il faudra attendre ensuite les grèves de 1995 et le Mouvement social contre la réforme des retraites en France de 2010, soit 33 ans, pour assister à des manifestations syndicales d'ampleur réunissant toutes les fédérations et tous les secteurs professionnels du même type.

Contexte politique Lors de la constitution du second gouvernement Pompidou, le général de Gaulle a nommé Jean-Marcel Jeanneney, un fidèle, au poste de ministre des Affaires sociales, en le plaçant à la tête d'un grand ministère regroupant le ministère du Travail et celui de la Santé, qu'il s'agit d'intégrer l'un à l'autre. Il occupe ce poste jusqu'aux événements de Mai 68. Dans la mouvance du "gaullisme de gauche", il s'oppose au conservatisme du cabinet du Premier ministre, au premier rang d'Édouard Balladur.

Jean-Marcel Jeanneney doit cependant s'incliner sur plusieurs points concernant une réforme qui porte son nom, les "ordonnances Jeanneney", sur le fond comme sur la forme. Il aurait préféré une procédure parlementaire normale, mais s'incline devant le choix du Premier ministre.

Rapports et projets de réforme Trois rapports avaient été, les années précédentes, commandés à des experts des questions de protection sociale : en 1964 (Friedel), en 1966 (Bordaz) et en (Canivet) Institut d’études sociales et économiques du monde du travail, Les ordonnances de 1967 du gouvernement de Gaulle contre la sécurité sociale, 3 novembre 2016.. La situation financière future est le principal souci du troisième des trois rapports sur l'avenir de la sécurité sociale. Ces rapports se sont succédé en quelques années, sur la base de projections montrant que de 1965 à 1970, la croissance des dépenses au rythme anticipé de près de 9% par an entraînera une charge supplémentaire de l'ordre de 9 milliards en francs constants. Le rapport de , souligne qu'entre 1956 et 1964, la part de la consommation médicale des ménages par rapport à leur consommation globale a progressé de moitié pour passer de 6,5 % à 9,8 % et dénonce une forme de , qu'elle veut freiner et responsabiliser. La consommation de produits pharmaceutiques est la plus visée car elle augmente en particulier de 9 %, et celle des soins dentaires de 5 %.

L'objectif est d'éliminer certaines dépenses jugées inutiles pour le malade, pour éviter d'augmenter les charges de l'assurance-maladie à un moment où les pouvoirs publics s'inquiètent de la poussée démographique, mais aussi de voir l'appareil de distribution des soins évoluer , ce qui contribue à une croissance annuelle des dépenses de santé d'environ 12 %, dont le coût représentait 11,67 % des salaires, mesurés par les cotisations, en 1964 contre 8,73 % en 1956.

La commission d'experts livre son diagnostic en et propose dans le rapport Canivet : l'individualisation comptable de l'assurance-maladie pour en finir avec la cotisation unique et commune aux trois régimes ; un dispositif de renseignement sur la consommation des soins ; évaluer la productivité de l'appareil sanitaire, privé et public ; porter, la durée minima de travail exigée pour l'ouverture des droits à indemnisation au tiers de la durée normale moyenne du travail dans l'industrie (soit par trimestre, au lieu de ; instaurer un "ticket modérateur" correspondant à une motion de "maladie coûteuse" plutôt qu'à celle de "longue maladie" ; ne plus accorder l'avantage du "tiers payant" qu'aux établissements de soins les moins coûteux pour la Sécurité sociale (hôpitaux publics, établissements de soins privés conventionnés) ; instituer une information économique et une information pharmaceutique pour les médecins ; imposer des contrôles plus sévères pour éviter l'abus des postcures ; peser sur le prix des spécialités afin de limiter la consommation des médicaments, et simplifier les règles de remboursement des produits pharmaceutiques ; dans les hôpitaux, effectuer le remboursement pour les malades externes aux mêmes taux que dans le secteur privé et généraliser la pratique du tiers payant. Déroulement Annonce du projet Deux mois après les élections législatives de 1967, qui ont eu lieu les 5 et , à l'issue desquelles le pouvoir gaulliste n'a plus qu'un siège de majorité absolue à l'Assemblée nationale, le Premier ministre Georges Pompidou annonce une réforme de la Sécurité sociale. Elle a été préparée dans la discrétion, afin de créer trois caisses nationales au lieu d'une, pour la maladie, la famille, et les retraites, en les dotant d'une gestion paritaire, incluant désormais à égalité le patronat.

Le conseil des ministres du demande au parlement que soient donnés les pleins pouvoirs au gouvernement pour décider par ordonnances (sans passer par le débat parlementaire) d’une réforme en profondeur de la sécurité sociale. Le gouvernement annonce par la suite qu'il va accorder en une avance budgétaire à la Sécurité sociale comme en 1966, d'environ 1,5 milliard, pour pallier un déficit total qu'il estime supérieur à 3 milliards de francs. Les syndicats redoutent de leur côté que la réforme ne ramène le régime général à un simple système de prévoyance au détriment des catégories les plus défavorisées, le reste des risques étant couvert volontairement pour les salariés, par des mutuelles ou des compagnies d'assurances privées .

Grève générale du 16 mai 1967 Cette annonce déclenche la grève générale du , que beaucoup d'historiens considèrent comme un prélude à Mai 68, avec celle qui a suivi en , car elle se traduit par une mobilisation bien plus forte que les précédentes journées nationales d'action des syndicats. Elle a lieu « à l'appel de la CGT, de la CFDT, de FO et de la FEN »Une de l'Humanité du 17 mai 1968. En région lyonnaise, elle est suivie aux usines Berliet, et sert de prélude à Mai 68 à Lyon, dans l'un des bastions locaux du mouvement. La date est choisie pour avoir lieu exactement un an après la journée d'action du et aussi protester le blocage des salaires et contre l'attribution des pleins pouvoirs au gouvernement. La manifestation à Paris part de la Gare de l'Est et passe par les Boulevard Magenta et Boulevard Beaumarchais, jusqu'à la place de la République, où un rapide accrochage oppose des manifestants à un groupe de jeunes "prochinois".

La CFDT avait été la principale force derrière la journée nationale intersyndicale d'action du , qui donne un contenu à l'alliance nationale que son leader Eugène Descamps a noué pour la première fois au début de 1966 avec la CGT, dans le sillage du congrès de 1964 qui donne naissance à la CFDT déconfessionnalisée et combative qui va suivre.

L'année 1967 sera celle qui comptabilise le plus de journées de grève depuis l'instauration de la Ve République. Après celles du et , de nouvelles « journées d'action » unitaires ont lieu ainsi le , le , puis le et le "Histoire des mouvements sociaux en France: De 1814 à nos jours" par Michel PIGENET et Danielle TARTAKOWSKY - 2014 . Ces « journées d'action » unitaires d'un type nouveau pour l'époque ont pour conséquence une progression des « jours perdus pour fait de grève » : de en 1965 à en 1966 et en 1967, soit un quadruplement en deux ans, ces grandes journées d’action servant de rendez-vous, progressivement, aux salariés de petites entreprises, même si fin 1967 et durant les premiers mois de 1968 elles laissent place plutôt à des affrontements entre grévistes et forces de l’ordre, à la Saviem de Caen, au Mans, à Mulhouse. André Jeanson, président de la CFDT et futur négociateur des accords de Grenelle, écrit dans Témoignage chrétien du à leur sujet , même si en Edmond Maire, futur secrétaire général déclare : .

André Bergeron, le leader de Force ouvrière, exprime cependant des craintes que la grève et les manifestations ne soient trop politiques. La CGT et la CFDT contournent cette difficulté en déléguant leurs organisations partout sur le territoire à leurs unions départementales . Dans de nombreuses régions, cette tactique permet de s'assurer le soutien des syndicats étudiants et des fédérations départementales d'agriculteurs , avec lesquelles sont tissés des liens qui seront parfois utiles en Mai 68. FO participe cependant au mouvement tout en répétant ses réticences, surtout par la voix d'André Bergeron , qui lance des appels du pied aux déçus de la scission du syndicalisme chrétien. La CFTC menace ainsi de retirer ses consignes de grève si les autres centrales décident « une grève générale ayant un caractère politique » et le débat se déplace sur la pertinence du syndicalisme "interprofessionnel".

Par égard pour ces préoccupations, il est décidé que les personnalités politiques soient non au premier rang des délégations, mais mêlées aux autres participants, par localité. Les manifestants se groupent ainsi par ville de banlieue, profession ou entreprise, des métallurgistes aux chauffeurs de taxi, en passant par les postiers, les communaux ou les infirmiers, avec une banderole de tête simple et fédératrice disant . Cette volonté de rester indépendant se traduit par le fait que les syndicats soulignent qu'ils attendent de l'opposition des propositions concrètes et par une affluence plus forte qu'en janvier, où les réticences exprimées par FO avaient pesé. La gauche tente effectivement d'accompagner le mouvement social sur le plan politique et propose alors une motion de censure pour renverser le gouvernement. Le , ses différents leaders défendent la grève et expriment leur indignation : François Mitterrand pour la FGDS et Waldeck Rochet, pour le parti communiste. Le PSU est le plus enthousiaste et voit ces manifestations communes comme un moyen de dépasser les divergences au sein de la gauche mais aussi entre les différents milieux sociaux, dans une logique d'efficacité face au gouvernement. Les évaluations vont de soixante mille selon la préfecture de police, " à plusieurs centaines de milliers " selon les organisateurs et le nombre rapporte Le Monde, selon qui dès 14 heures, de nombreux autocars étaient venus déposer des syndicalistes aux alentours de la place de la Bastille. et qui note . Parmi les slogans relevés :

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