Les blocus et manifestations anti-gazoduc de 2020 au Canada constituent une série de protestations contre le projet de construction du gazoduc Coastal GasLink sur les territoires du peuple Wet'suwet'en dans la province de la Colombie-Britannique.

Le projet et ses contestations

Le gazoduc Coastal GasLink (CGL) a pour objectif d’acheminer du gaz provenant de Dawson Creek, au nord-est de la Colombie-Britannique jusqu’à Kitimat, située au nord-ouest de la province. Il s'agit d'un gazoduc long d’environ 670 km, dont le trajet passe par les territoires ancestraux des peuples autochtones Wet'suwet'en. Parmi l’ensemble des gazoducs construits au Canada, il est celui dont le coût est le plus élevé : de 6,2 à 6,6 milliards de dollars canadiens, selon les sources.

Voir ici pour une représentation du passage du gazoduc en territoire Wet'suwet'en.

Depuis plusieurs années, ce projet fait l'objet de vives critiques, non seulement au sein des Wet'suwet'en, mais plus largement au Canada et dans le reste du monde, où de nombreuses actions de protestation sont menées par des groupes autochtones ainsi que des militants et des experts, autochtones et allochtones. Les protestations prennent plusieurs formes, notamment des blocages, des campements, des occupations et des marches.

Les acteurs du projet et de la contestation

Les Wet'suwet'en Les Wet’suwet’en constituent un peuple autochtone que les mécanismes de gouvernance divisent en deux groupes : les Wet’suwet’en Nations et les Wet’suwet’en First Nations.

Les Wet’suwet’en First Nations sont formés, en tant que groupe, à la suite de la Loi sur les Indiens de 1876. Ils ont à leur tête des chefs de bande élus, qui soutiennent tous la construction du gazoduc.

Les Wet’suwet’en Nations, quant à eux, sont composés de cinq clans, répartis sur une superficie d’environ . Dans chaque clan, il y a deux ou trois maisons. C’est au niveau de la maison qu’est nommé un chef héréditaire, selon un processus traditionnel. Au total, il y a 13 maisons, dont quatre sièges de chefs héréditaires vacants. Neuf maisons ont donc un chef héréditaire à leur tête, et huit de ces chefs ont désapprouvé le projet de gazoduc. Seul Samooh (Herb Naziel), chef héréditaire des Kayex (Birchbark house) est demeuré neutre.

Au sein des Wet’suwet’en Nations, des divergences de points de vue font émerger la formation d’une coalition matrilinéaire menée par trois femmes, Gloria George, Darlene Glaim et Theresa Tait-Day. Ces femmes qui, se sont vues privées de leur titre de chef héréditaire à la création de leur coalition, désapprouvent le processus de prise de décision des Wet'suwet'en Nations : elles réclament une plus grande ouverture à la discussion de la part des chefs héréditaires, et déplorent la domination masculine en leur sein. Ces femmes sont favorables à la réalisation de projets sur le territoire Wet’suwet’en. Elles sont toutefois contestées par d’autres femmes, qui soutiennent les chefs héréditaires dans le projet de gazoduc.

Les principales institutions publiques et politiques canadiennes impliquées dans le projet Le gouvernement de la Colombie-Britannique est impliqué dans la controverse actuelle car le tracé du gazoduc se trouve entièrement dans sa province. De plus, les manifestations contre le projet ont débuté en Colombie-Britannique, bien avant de s'élargir dans le reste du pays.

Le gouvernement fédéral canadien est concerné par la controverse actuelle en raison de la dimension fédérale et internationale prise par la protestation, ainsi que des engagements du premier ministre Justin Trudeau en faveur de la Réconciliation avec les peuples autochtones du Canada : il est attendu du gouvernement fédéral qu’il se prononce et aide à une sortie de crise.

La Gendarmerie royale du Canada (GRC) est une actrice majeure dans la crise actuelle. Elle est intervenue à plusieurs reprises pour déloger les blocages et occupations des manifestants. Ses interventions armées sont par ailleurs fortement critiquées.

Les cours suprêmes de Colombie-Britannique et du Canada ont rendu plusieurs jugements, de portée contradictoire, sur la poursuite du projet CGL.

TC Énergie et les investisseurs dans le projet CGL TC Énergie (anciennement société TransCanada) est la compagnie chargée de la mise en œuvre du projet CGL. Elle est fondée en 1951 afin de construire le gazoduc de TransCanada, qui transporte du gaz provenant des provinces de l’Ouest vers l’Est du Canada. Au fil du temps, la compagnie s’est diversifiée (pipelines, pétrole, production d'électricité) tout en demeurant dans le secteur de l'énergie. En 2019, TC Énergie se défait de la majorité de ses parts dans le projet de gazoduc; plusieurs investisseurs se sont par conséquent impliqués, notamment Shell Canada, Aimco, et LMG.

Événements Chronologie La chronologie suivante résume les principaux événements depuis la délivrance de l’injonction judiciaire de la Cour suprême faite à l’entreprise TC Énergie, de mener à terme le projet Coastal Gaslink : : la Cour suprême de Colombie-Britannique délivre une injonction judiciaire provisoire à Coastal GasLink. Les protestataires sont sommés de libérer le passage pour la compagnie CGL : la GRC démantèle les barrages de protestation en territoire Wet'suwet'en et procède à l'arrestation de 14 personnes autochtones : la Cour suprême de Colombie-Britannique délivre une seconde injonction judiciaire interdisant aux Wet'suwet'en d'approcher le périmètre du chantier de construction : les négociations entre le gouvernement de Colombie-Britannique et les chefs héréditaires débouchent sur une impasse : les Wet'suwet'en en appellent à un mouvement de protestation solidaire à travers le Canada : les barrages ferroviaires se mettent en place à travers le Canada : la GRC procède au démantèlement de barrages et à l'arrestation de 47 protestataires : le premier ministre canadien Justin Trudeau demande l'arrêt des blocages et l'application des injonctions judiciaires de Colombie-Britannique - : nouvelles vagues de protestation à travers le Canada : nouvelles négociations entre les chefs héréditaires et le gouvernement fédéral; les activités de CGL sont suspendues. : l'annonce d'un possible accord par un chef héréditaire déclenche une nouvelle vague de protestations. Depuis mi- : les protestations sont suspendues en raison de la pandémie de Covid-19. La construction du gazoduc considérée comme une activité essentielle, se poursuit.

Évolutions récentes Le , la ministre fédérale des Relations Couronne-Autochtones Carolyn Bennett, et le ministre des Relations autochtones et de la Réconciliation de la Colombie-Britannique Scott Fraser entament des négociations avec les chefs héréditaires Wet’suwet’en. Ces négociations permettent un apaisement du conflit : la GRC évacue le chemin menant au chantier du gazoduc Coastal GasLink, les activités de construction sont interrompues et les chefs héréditaires s'engagent à lever les barricades sur leurs territoires, « pour que leurs invités puissent passer », tout en encourageant les manifestants soutenant leur cause à lever leurs barricades également. Toutefois, des appels à protester sont formulés par certains acteurs insatisfaits.

Toutefois, alors que les mobilisations contre le projet de gazoduc sont interrompues en raison de l’arrivée de la pandémie de Covid-19 au Canada, la construction du gazoduc reprend. Alors que CGL annonce le prendre des mesures de protection de leurs équipes et des communautés environnantes, les manifestants envisagent de poursuivre leur mobilisation en ligne.

Protestations par province Les protestations contre le projet s'étendent à plusieurs endroits au pays. Ci-dessous sont détaillées les plus importantes par province.

Vancouver : l'entrée du port de Vancouver est bloquée du 8 au . À la suite d'une injonction, la police intervient le matin du 10 et procède à 48 arrestations. Le port est de nouveau bloqué les 24 et . La police intervient de nouveau et procède à 6 arrestations. Victoria : le discours du Trône de la Colombie-Britannique est prononcé pendant que des manifestants scandent des slogans anti-gazoduc. Des manifestants occupent l'entrée extérieure de l'Assemblée législative de la Colombie-Britannique.

Tyendinaga : des Mohawks de la communauté de la baie de Quinte bloquent la voie ferrée du Canadien National à partir du . La Police provinciale de l'Ontario intervient le matin du et un premier train parvient à passer. Les passages subséquents sont toutefois perturbés par les manifestants, dont certains allument des feux à proximité des rails.

Kahnawake : des Mohawks bloquent la voie ferrée du Canadien Pacifique à partir du . Le blocage entraîne l'arrêt de la ligne de train de banlieue Exo 4 - Candiac. L'entreprise ferroviaire obtient une injonction judiciaire pour lever la barricade le . Les manifestants refusent de démanteler et la barricade est renforcée. Le blocage est levé par les manifestants le .

Kanesatake : des Mohawks bloquent la route 344 le .

Listuguj : des Micmacs bloquent une voie ferrée de la Société du chemin de fer de la Gaspésie à partir du . Le gouvernement du Québec obtient une injonction judiciaire pour défaire le barrage le . Le blocage est levé par les manifestants le .

Saint-Lambert : À partir du , un blocage est maintenu pendant plus de trois jours sur la voie ferrée du Canadien National au croisement de la rue Saint-Georges () . La circulation sur la ligne de train de banlieue Exo 3 - Mont-Saint-Hilaire ainsi que des trains commerciaux est interrompue. Le campement est abandonné après des pressions policières menaçant d'appliquer par la force une injonction judiciaire. Dans leur déclaration de départ, les occupants appellent à « bloquer par tous les moyens : ports, ponts, routes et rails. Maintenant. Partout. ».

Aux racines du rejet du projet CGL La mobilisation autochtone contre le projet de gazoduc s’inscrit dans une histoire de résistance à la dépossession des terres, de rejet d’une objectification de la nature conduisant à des projets extractivistes, et de la construction d’alliances entre peuples autochtones du monde entier.

Colonialisme de peuplement et dépossession des terres La résistance au projet de gazoduc prend appui sur la souveraineté des chefs héréditaires Wet’suwet’en sur leurs terres, reconnue par un ensemble de textes juridiques. Ces textes juridiques récents s’inscrivent en contradiction avec le colonialisme de peuplement, qui est constitutif du Canada: le Canada s’est construit, à partir la doctrine coloniale terra nullius, sur la dépossession des terres des Premières Nations, par la déportation et l’éviction. L’extractivisme relève d’une seconde vague de dépossession des terres, par l’accaparement des ressources naturelles.

Le rejet autochtone d’une objectification de la nature La protestation contre le projet de gazoduc s’inscrit de plus dans un mouvement de résistance, autochtone et international, au modèle occidental d’appropriation de la nature, qui se décline dans des projets extractivistes, et dont la domination est attribuée à une logique coloniale, impérialiste et capitaliste. Les mouvements autochtones dénoncent une ontologie occidentale mortifère qui construit l’extériorité de l’homme face à l’environnement, et la nature comme objet. Julia Suárez Krabbe dénonce ainsi le « projet de mort » qui repose sur l’ensemble des « moyens systémiques par lesquels le colonialisme impose la guerre, le génocide, l'epistémicide, les attaques continues contre la nature, et la marchandisation et le brevetage de la vie (comme dans l'eau ou les semences) ». Ce qui est en jeu dans la résistance des Wet’suwet’en, c’est la préservation d’un mode de vie renvoyant à une ontologie autochtone menacée par un projet extractiviste.

Les alliances autochtones internationales