Le néo-bouddhisme (également appelé modernisme bouddhiste, bouddhisme moderneLopez (2002), p. 10 ou encore bouddhisme modernistePrebish/Baumann, 2002) est une appellation qui regroupe un ensemble de nouveaux mouvements caractérisé par des réinterprétations modernes du bouddhisme.. David McMahan relève que le modernisme qui imprègne le bouddhisme est similaire à celui que l'on trouve dans d'autres religions. Les sources d'influence sont multiples : l'engagement des communautés et des enseignants bouddhistes dans de nouvelles cultures et méthodologies telles que le monothéisme occidental, le rationalisme et le naturalisme scientifique ; ou encore ce que Charles Taylor appelle l’« expressivisme romantique », à savoir le mouvement à la fois littéraire, artistique et philosophique qui se manifeste comme une critique de la rationalisation, de la mécanisation et de la désacralisation croissantes du monde occidentale, induites par l'industrialisation et la révolution scientifique.. Ainsi, sous l'influence du monothéisme, le néo-bouddhisme a intériorisé ses dieux, afin de les rendre acceptables dans l'Occident moderne. tandis que le naturalisme scientifique et le romantisme ont mis en avant la vie quotidienne, l'empirisme, la raison, l'étude de questions liées à l'amélioration de l'individu sur le plan de la santé physique et psychologique..
Les doctrines et les pratiques des mouvements néo-bouddhistes diffèrent des traditions bouddhistes traditionnelles que sont le Theravada, le Mahayana et le Vajrayana. Co-création d'orientalistes occidentaux et de bouddhistes asiatiques réformistes, le modernisme bouddhiste a été une reformulation des concepts bouddhistes qui a réduit l'importance des doctrines bouddhistes traditionnelles, de la cosmologie, des rituels, du monachisme, de la hiérarchie cléricale et de la dévotion aux images. Le terme a été mis à la mode par les études sur les religions asiatiques de l'époque coloniale et post-coloniale, et se trouve dans des sources telles que l'article de Louis de la Vallée-Poussin sur le Vedanta et le Bouddhisme de 1910, Citation, p. 134 : « Une étude historique du néo-bouddhisme serait très intéressante, en tant qu'épisode de la conquête intellectuelle de l'Est par l'Ouest et vice versa. ».
Comme exemples de mouvements et de traditions du modernisme bouddhiste, on peut citer le bouddhisme humaniste, le Bouddhisme séculier, le bouddhisme engagé, le mouvement dalit de Navayana (le nouveau véhicule), les nouvelles organisations laïques fondées par les Japonais du bouddhisme Nichiren telles que la Soka Gakkai, la Ligue de la jeunesse pour la revitalisation du bouddhisme de Girō Seno'o, le mouvement Dobokai et ses descendants tels que le bouddhisme unifié, la nouvelle tradition kadampa et l'activité missionnaire des maîtres bouddhistes tibétains en Occident (menant à une croissance rapide du bouddhisme en France), le mouvement Vipassana, la Communauté bouddhiste Triratna, les mouvements Fagus Shan, Fo Guang Shan, le bouddhisme Won, le Grand Véhicule de l'Ouest (Great Western Vehicle), le Tzu Chi (Soulagement de la compassion bouddhiste) et la Juniper Foundation (pour la promotion de la méditation dans la vie moderne).
Vue générale Le modernisme bouddhiste, ou néo-bouddhisme, a émergé à la fin du et au début du en tant que co-création d'orientalistes occidentaux et de bouddhistes réformistes. Il s'est approprié certains éléments de la philosophie occidentale, des idées psychologiques ainsi que des thèmes de plus en plus perçus comme laïques et compatibles. Il a minimisé voire nié les éléments rituels, la cosmologie, les dieux, les icônes, la renaissance, le karma, le monachisme, la hiérarchie cléricale et d'autres concepts bouddhistes. En lieu et place de cela, le bouddhisme moderniste a mis l'accent sur l'exploration intérieure, la satisfaction dans la vie actuelle et des thèmes tels que l'interdépendance cosmique. Certains défenseurs du modernisme bouddhiste affirment que leurs nouvelles interprétations sont des enseignements originaux du Bouddha, et relève que les doctrines fondamentales et les pratiques traditionnelles que l'on trouve dans les bouddhismes Theravada, Mahayana et Vajrayana sont des accrétions étrangères qui ont été interpolées et introduites après la mort de Bouddha. Selon McMahan, la forme de bouddhisme que l'on trouve aujourd'hui en Occident a été profondément influencée par ce modernismeLopez, Jr. 2008..
Les traditions bouddhistes modernistes constituent des reconstructions et une reformulation qui mettent l'accent sur la rationalité, la méditation, la compatibilité avec les recherches de la science moderne sur le corps et l'esprit. Dans les présentations modernistes, les pratiques bouddhistes Theravada, Mahayana et Vajrayana sont « détraditionnalisées », en ce sens que la présentation que l'on en fait masque souvent leur construction historique. Laissant de côté ces constructions, les modernistes bouddhistes recourent souvent à une description essentialiste de leur tradition dont les principes clés sont reformulés en termes universels, à quoi s'ajoute que les pratiques modernistes diffèrent considérablement de celles des communautés bouddhistes asiatiques aux traditions séculaires..
Histoire C'est à des voyageurs européens du et à des missionnaires chrétiens que l'on doit les premiers comptes rendus occidentaux sur le bouddhisme. Selon James William Coleman, ces premiers travaux présentent le bouddhisme comme une « religion païenne avec des dieux étranges et des cérémonies exotiques », et le but premier de leurs auteurs n'est pas tant de comprendre cette religion que de la démystifier. Vers le milieu du , les savants européens en donnent une image nouvelle, mais qui reste construite au moyen de concepts occidentaux. Ces différents auteurs décrivent le bouddhisme comme une « foi qui nie la vie » et qui rejette les idées chrétiennes telles que « Dieu, l'homme, la vie, l'éternité » ; ils y voient une religion asiatique exotique qui enseigne le nirvana, compris alors comme un « anéantissement de l'individu ». En 1879, le livre d'Edwin Arnold, La Lumière de l'Asie, offre un exposée plus engageant du bouddhisme à travers la présentation de la vie du Bouddha, tout en relevant les parallèles entre le Bouddha et le Christ.
Dans l'Europe de la fin du et du début du , les transformations sociopolitique et la montée de théories scientifiques telles que le darwinisme, suscitent l'intérêt pour le bouddhisme et d'autres religions orientales. Toutefois, les personnes qui étudient cette religion sont des produits du système éducatif occidental et de ses prémisses culturelles ainsi que du modernisme ambiant... Il faudra attendre 1966 pour que paraisse la première étude complète du modernisme bouddhiste dans la tradition Theravada en tant que phénomène distinct, due bouddhologue allemand . Celui-ci considérait le modernisme bouddhiste comme un « revivalisme bouddhiste moderne » dans des sociétés postcoloniales comme le Sri Lanka. Il a identifié plusieurs caractéristiques du modernisme bouddhiste : nouvelles interprétations des premiers enseignements bouddhistes, démythologisation et réinterprétation du bouddhisme comme « religion scientifique », philosophie sociale ou « philosophie d'optimisme », accent mis sur l'égalité et la démocratie, « activisme » et engagement social, soutien du nationalisme bouddhiste ainsi que renouveau de la pratique de la méditation.
Le néo-bouddhisme au Japon Dans le contexte des interactions bouddhistes japonaises et occidentales, les termes néo-bouddhisme et modernisme apparaissent dans les publications de la fin du et du début du . On retrouve par exemple ces expressions sous la plume d'André Bellessort en 1901, ou encore celle de Louis de la Vallée Poussin dans un article de 1910. Selon James Coleman, les premiers à avoir présenté un bouddhisme moderniste devant un public occidental ont été Anagarika Dharmapala et Soyen Shaku, à l'occasion du Congrès mondial des religions de 1893 à Chicago. À cette occasion, D.T. Suzuki, disciple de Shaku, mais également écrivain prolifique parlant couramment l'anglais présenta le bouddhisme zen aux occidentaux.
« Nouveau bouddhisme » et nationalisme japonais Des chercheurs comme Martin Verhoeven et Robert Sharf, ou encore le moine zen rinzai canado-japonais Victor Sogen Hori, ont relevé que la forme de zen qui a été propagée par les idéologues du Nouveau Bouddhisme que sont Imakita Kosen et Soyen Shaku n'était pas caractéristique du zen japonais de leur époque, et qu'elle ne l'est pas du zen qui se pratique aujourd'hui. Malgré les importantes modifications que le zen a connues à la suite de la restauration Meiji, la tradition monastique du zen japonais est toujours bien établie. Dans ce pays, cette tradition — exception faite de la tradition liée au courant du Nouveau Bouddhisme — exigeait de la part des moines une ferme discipline et beaucoup de temps, deux choses qui n'étaient pas à la portée des laïcs. Les moines zen étaient ainsi supposés consacrer plusieurs années à l'étude approfondie de la doctrine, mémorisant les sutras et se plongeant dans leurs commentaires, avant même d'intégrer un monastère pour étudier les koan et participer aux dokusan sous la direction d'un rōshiSatō 1973.. Le fait que D.T. Suzuki ait pu se former dans un monastère sans être ordonné moine est dû en grande partie à l'influence du Nouveau Bouddhisme.
Au début de la période Meiji, en 1868, lorsque le Japon rejoignit dans la communauté internationale et entama, à un rythme stupéfiant, son industrialisation et sa modernisation, le bouddhisme connut une période, plutôt brève, de persécution, au prétexte qu'il s'agissait d'« une croyance corrompue, décadente, antisociale, parasite et superstitieuse, hostile au besoin, pour le Japon, de progrès scientifique et technologique »Sharf 1993, p. 3Josephson 2006. Le gouvernement japonais s'est donc efforcé d'éradiquer cette tradition considérée comme étrangère, et incapable de nourrir les sentiments essentiels à la cohésion nationale et idéologique. De plus, l'industrialisation a également eu des répercussions sur la caste dirigeante bouddhiste, car elle entraînait l'effondrement du système de paroisses qui avait financé les monastères pendant des sièclesSharf 1993, p. 4. En réponse à cet état d'agitation apparemment sans issue, un groupe de dirigeants néo-bouddhistes a commencé à plaider la cause bouddhiste, tout en se montrant d'accord avec la persécution du gouvernement à l'encontre du bouddhisme du fait qu'à leurs yeux, les institutions bouddhistes étaient en effet corrompues et avaient besoin d'être revitalisées.
Ce mouvement japonais est connu sous le nom de shin bukkyo, ou « nouveau bouddhisme ». Ses dirigeants étaient des intellectuels universitaires qui avaient été en contact avec un vaste corpus d'essais et de publications parus en Occident. Cela explique que ce qui a été présenté en Occident comme un zen japonais a été si conforme à la critique par les Lumières de la religion en tant qu'institution s'appuyant sur des « superstitions » et basée sur le rituel: ces critiques ont directement influencé la création de cette nouvelle tradition, et amené à un travail de reformulation. Celui-ci trouve ses racines dans les écrits d'Eugène Burnouf, qui a exprimé à Max Muller son goût pour « les brahmanes, les bouddhistes, les zoroastriens » et son aversion pour « les jésuites ». Imakita Kosen, qui deviendra le maître zen de D.T. Suzuki jusqu'à sa mort en 1892, est une figure importante de ce mouvement. Répondant en grande partie à la critique réformiste de l'institutionnalisme d'élite, il a ouvert le monastère d'Engakuji à des pratiquants laïcs, ce qui permettra à des étudiants comme Suzuki d'avoir un accès sans précédent à la pratique zen.