La Compagnie du Saint-Sacrement est une société secrète catholique fondée en 1630Dictionnaire de l'Ancien Régime, Paris, PUF, 1996, . par Henri de Lévis, duc de Ventadour et composée de notables (clercs ou laïcs). Elle a prospéré durant le , bien qu'officiellement dissoute en 1666. Parfois appelée « Parti des dévots »Durant tout le , plus particulièrement de 1630 à 1670, il est souvent question d'eux, avec une connotation peu favorable, due à leur silence, à leur action discrète ou secrète, et aussi à leur activité pro-espagnole, qui leur valut les foudres de Richelieu et la méfiance de Mazarin., son nom se référe au sacrement de l'Eucharistie.
Historique La création et l'œuvre de la Compagnie s'inscrivent dans le mouvement de la Contre-Réforme issue du concile de Trente au milieu du en réaction à la naissance du protestantisme et dans le contexte de la naissance de la Société de l'Oratoire de Jésus et de Marie. Si elle est officiellement un organisme de charité dont la mission est de faire « tout le bien possible et éloigner tout le mal possible », elle est soutenue par Rome dans sa politique de répression à l'égard des dissidents, notamment en luttant contre les protestants, en encourageant la dénonciation, la condamnation et l'exécution des « personnes ayant manqué de respect à la religion »..
La création des Missions étrangères de Paris en 1658 est en grande partie liée au soutien de la Compagnie, à laquelle appartenaient ses deux fondateurs, François Pallu et Pierre Lambert de La Motte. Le rôle des Missions étrangères rappelle l'importance des questions d'évangélisation pour la Compagnie. René II de Voyer de Paulmy d'Argenson a écrit qu'il « y voyait son benjamin, le plus cher enfant de sa vieillesse, l’ouvrage le plus spirituel et le plus rempli de foi qu’il eût jamais entrepris.. »
Rôle et action vignette|François Pallu, par Philippe de Champaigne. René II de Voyer de Paulmy d'Argenson, une des principales sources de l'histoire de la Compagnie, indique que celle-ci « prit pour ses armes une figure de la sainte Hostie dans un soleil ».
Son but officiel est de « s'appliquer pour le besoin du prochain dans toute l'étendue de la charité ». Ses statuts précisent qu'elle « travaille non seulement aux œuvres ordinaires des pauvres, des malades, des prisonniers, des affligés, mais aux missions, aux séminaires, à la conversion des hérétiques et à la propagation de la foi dans toutes les parties du monde, à empêcher tous les scandales, toutes les impiétés ».
vignette|redresse|Gaston de Renty. En 1656, c'est sous la pression de la Compagnie que Mazarin crée l'Hôpital général de Paris, sous direction exclusivement laïque, et dont l'action affichée comme bénéfique (les soins aux nécessiteux) a été critiquée, nombreuses preuves à l'appui, comme ayant, dans les faits, abouti à être le principal instrument de la répression des miséreux et de l'exclusion sociale des malades mentaux par le « grand enfermement », in M. Foucault, Dits et Écrits, t. II, , Gallimard, Paris, 2001..
Bossuet exprime, au fond, en 1652, le projet de la Compagnie du Saint-Sacrement : « bâtir Jérusalem au milieu de Babylone. ». Outre la charité et l'activité missionnaire, elle entend réprimer les mauvaises mœurs et limiter strictement la liberté des protestants aux droits garantis par l'édit de Nantes. Si elle cultive le secret, c'est qu'elle considère celui-ci comme « l'âme de la Compagnie… Il permet notamment de libérer les œuvres des méfaits de l'amour propre » tel Dieu caché en Jésus-Christ, véritable modèle à suivre. La Compagnie relance aussi la dévotion à l'Enfant-Jésus, modèle de charité silencieuse et de christocentrisme mystique, notamment sous la direction de Gaston de Renty..
Mais la Compagnie est avant tout un moyen de sanctification à travers les actions menées discrètement par chaque confrère. En outre, elle fonctionne comme une confrérie, les vivants se vouant à la prière pour le salut des défunts, et les morts agissant en intercession dans le ciel. La Compagnie pratique la « correction fraternelle » : chacun choisit un ami parmi ses confrères « pour se faire avertir de ses défauts et pour recevoir par son moyen les salutaires secours de la correction fraternelle. »
Attachée à faire régner les bonnes mœurs dans la société tout entière, la compagnie fait interdire les duels et s'attaque à tout ce qui peut encourager la licence, notamment le théâtre, le port de masques et les causes grasses en temps de carnaval. Elle travaille aussi à l'implantation d'un séminaire dans chaque diocèseAlfred Rébelliau, « Deux Ennemis de la Compagnie du Saint-Sacrement - Molière et Port-Royal », Revue des deux Mondes, , 1909..
Implantation et réseau La première compagnie créée est celle de Paris entre 1627 et 1629, à l'initiative du duc de Ventadour, devenu prêtre par la suite. Cette compagnie parisienne draina ensuite de nombreuses filiales créées un peu partout en France, depuis 1629 jusqu'aux années 1660.
La compagnie parisienne statue et les compagnies provinciales sont appelées à respecter sa politique. L'organisation est centralisée et ramifiée.
Recrutement L'appartenance sociale des confrères montre que cette société est élitiste. On y trouve peu de confrères issus de la cour, mais beaucoup de gens de robe et des professions libérales, et autant de clercs que de laïcs.
La Compagnie a compté parmi ses membres de nombreuses personnalités du :
Michel de Marillac ; Pierre de Bérulle ; Charles de Condren ; Henry de Lévis, duc de Ventadour ; Henri de Savoie, duc de Nemours ; Charles de Schomberg, maréchal de France ; Roger du Plessis-Liancourt, duc de La Roche-Guyon ; Charles de La Porte, duc de La Meilleraye, maréchal de France ; Antoine de Salignac, marquis de Fénelon, oncle de l'évêque de Cambrai ; Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704), qui tenta de limiter le libertinage de Louis XIV et poussa Louise de La Vallière à entrer au couvent ; Vincent de Paul (1581-1660), prêtre, canonisé en 1737 ; Armand de Bourbon, prince de Conti après sa conversion vers 1655 d'abord membre de la branche du Languedoc et admis le à celle de Paris ; Gabriel de Ciron, chancelier de l’Église et de l’université de Toulouse, chanoine de Saint-Étienne, membre très actif de la Compagnie, ami de l’évêque d’Alet, dont il partageait les tendances jansénistes ; c'est lui qui conduisit la conversion de Conti ; le baron Gaston de Renty qui fut notamment supérieur de la Compagnie dans les années 1640 ; Jean de Bernières, «Trésorier de France» pour toute la généralité de Caen ; François Fouquet, évêque de Bayonne, puis archevêque de Narbonne, frère du surintendant Nicolas Fouquet, lequel soutient financièrement la compagnie ; Guillaume de Lamoignon, Premier Président du Parlement de Paris ; Gabriel Calloet-Kerbrat, avocat général au parlement de Bretagne ; René I de Voyer d'Argenson, grand serviteur de l'État de par ses fonctions et l'un des fondateurs et des membres les plus actifs de la Compagnie ; René II de Voyer de Paulmy d'Argenson (1623-1700), ambassadeur à Venise, rédacteur vers la fin du siècle des Annales de la Compagnie du Saint-Sacrement, qui seront publiées en 1900 par le R.P. Dom Henri Beauchet-Filleau ; Jean-Jacques Olier, curé de la paroisse parisienne de Saint-Sulpice, véritable paroisse modèle ; fondateur de la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice. Henri Cauchon de Maupas du Tour, évêque du Puy, premier aumônier d’Anne d’Autriche ; Jacques de Bourges, évêque in partibus d'Auzia ; Philippe Cospéan, évêque de Nantes, puis de Lisieux ; François Perrochel, évêque de Boulogne ; Antoine Godeau, évêque de Grasse, membre de l'Académie française ; Louis Abelly, curé de Saint-Josse, puis évêque de Rodez ; Nicolas Pavillon, évêque d'Alet ; Toussaint de Forbin-Janson, évêque de Digne ; Alain de Solminihac, évêque de Cahors ; Nicolas Sévin, évêque de Sarlat, puis de Cahors ; Philibert de Brandon, évêque de Périgueux Charles de Bourlon, évêque de Soissons ; François de Laval, évêque de Pétrée et de Québec ; Jean-Baptiste Gault, évêque de Marseille ; Étienne de Puget, évêque de Marseille ; François-Étienne de Caulet, évêque de Pâmiers ; Gabriel de Roquette, évêque d'Autun ; François de La Fayette, évêque de Limoges ; Sébastien Zamet, évêque de Langres ; François Pallu, évêque d’Héliopolis, et Pierre Lambert de la Motte, fondateurs des Missions étrangères de Paris ; Vincent de Meur, premier supérieur du Séminaire des Missions étrangères de Paris ; Pierre Pingré, évêque de Toulon ; Charles de Noailles, évêque de Saint-Flour ; Guy Colombet, prêtre et créateur d'hôpitaux à Saint-Étienne ; Gaspard de Simiane, chevalier de La Coste ; Jean de Garibal, intendant d'Auvergne ; Bédien Morange, vicaire général du diocèse de Lyon ; Charles Démia, créateur d'écoles primaires à Lyon. Hippolyte Féret, curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet ; Louis de Chandenier, abbé de Tournus ; Elie Laisné de la Marguerie ; Charles Maignart de Bernières.
Comme pour se libérer de ce recrutement souvent mondain, la Compagnie du Saint-Sacrement efface en son sein les préséances liées au rang social. Si le prince de Conti arrive en retard lors d'une séance, il n'a qu'à s'asseoir là où il trouve de la place. La Compagnie se donne ainsi l'impression de renouer avec l'Église primitive. Les valets qui accompagnent les confrères le jeudi disposent d'une pièce spécifique pour catéchiser.
Le Tartuffe de Molière vignette|redresse|Costume de théâtre pour le personnage de Tartuffe, . La Compagnie du Saint-Sacrement est connue pour le conflit qui l'oppose à Molière lors de la création de Tartuffe ou l'ImposteurMikhaïl Boulgakov, « Monsieur de Molière. Suivi de La Cabale des dévots », Paris, Laffont, 1972.. Molière y dénonce les « faux dévots » et l'hypocrisie religieuse à travers le personnage de Tartuffe, qui tire profit de la faiblesse des esprits, sous couvert de la fausse vertu, et prend la direction des consciences. S'abritant derrière cette figure du « faux dévot », Molière vise en réalité le Parti dévot lui-même, qui ne s'y trompe pas. Lors de sa réunion du , la compagnie de Paris décide d'empêcher par tous les moyens la représentation de la pièce. L'archevêque de Paris, Péréfixe de Beaumont, obtient de Louis XIV qu'il fasse interdire les représentations publiques à partir de 1664, mais Molière peut faire rejouer Tartuffe sans difficulté à partir de 1669, à la suite de la dissolution officielle de la Compagnie, et avec le soutien du roi..
La pièce vise les accents particulièrement puritains de la morale défendue par le Parti dévot :
La Compagnie ne cesse de lutter contre les blasphémateurs, les duellistes, les libertins, les marchands de viande ne respectant pas le carême, les tenanciers de cabaret... Elle condamne également l'usage du tabac, les chansons des colporteurs, les toilettes trop décolletées. Ainsi, à Marseille en 1647 : « Fust résolu de travailler à supprimer ceste grande immodestie des nudités des femmesRaoul Allier, La compagnie du Très Saint Sacrement de l'Autel à Marseille, Paris, Librairie Honoré Champion, 1909, . ». Cela est confirmé par les Papiers des dévots de Lyon. Ainsi « L'état des œuvres entreprises par la Compagnie vers 1694 » précise :
Dissolution de la Compagnie vignette|Le Conseil de Conscience, toile de Jean-François de Troy représentant Vincent de Paul lisant devant Mazarin, Pierre Séguier, la reine Anne d'Autriche et .