vignette|Jürgen Habermas, philosophe allemand à l'origine de la notion d'eugénisme libéral. L'eugénisme libéral (ou néo-eugénisme ; nouvel eugénisme) est une forme d'eugénisme non-autoritaire, reposant sur une demande des futurs parents, au contraire de l'eugénisme développé historiquement dans le cadre de régimes politiques autoritaires. L'eugénisme libéral s'appuie sur la notion de liberté en matière de procréation, proposant des possibilités d'« amélioration génétique » des enfants à naître aux parents qui les souhaitent, et qui ont la possibilité de les financer. La modification anténatale des individus pourra .
La notion d'eugénisme peut être mobilisée différemment en fonction des maladies ou handicaps considérés. Certains entraînant des besoins médicaux lourds et une souffrance continue qui justifient moralement le recours à cet eugénisme, d'autres relèvent d'une particularité physique ou cognitive éloignée de la norme d'une société donnée, qui rendent cet eugénisme condamnable en termes de droits humains. Les questionnements sociaux dans ce champ voient s'affronter de nombreuses visions, impliquant des professionnels de santé, des philosophes et éthiciens, des parents et futurs parents, et les personnes malades ou handicapées elles-mêmes.
L'eugénisme libéral remet en cause la définition de l'être humain, en le faisant passer du statut d'individu naturel à celui de projet médical conforme aux choix de ses parents. Des pratiques médicales modernes telles que le diagnostic préimplantatoire (DPI) et l'avortement sélectif peuvent relever d'une forme d'eugénisme libéral, dans la mesure où elles comportent un « tri » visent à éviter les naissances de personnes définies comme porteuses de handicaps détectables, tels d'une ou une spina bifida.
Définition Il existe de grandes divergences dans la définition de cet eugénisme, allant d'un refus du qualificatif d'« eugénisme » pour désigner les actes médicaux concernés, jusqu'à l'assimilation entre ces actes médicaux et la notion d'eugénisme historique génocidaire.
Les partisans de l'eugénisme libéral estiment que c'est aux parents de décider de modifier ou de sélectionner les embryons, plutôt qu'à l'État, comme cela peut être le cas avec les politiques d'eugénisme autoritaires.. L'eugénisme libéral se différencie des politiques eugénistes historiques par l'importance accordée à la notion de choix parental, lequel devrait prévaloir sur la contrainte coercitive exercée par l’État..
La notion d'eugénisme est déjà divisée entre « eugénisme négatif » (décourager ou empêcher les personnes considérées comme inférieures de se reproduire) et « eugénisme positif » (encourager ou forcer les personnes considérées comme supérieures à se reproduire).. La notion d'eugénisme libéral se distingue par la présence ou l’absence d’intervention coercitive ; si les politiques eugénistes imposées par l’État sont éthiquement et moralement difficiles à défendre, il n'en est pas de même concernant l'eugénisme libéral, qui repose sur une demande des futurs parents :
Habermas souligne le problème posé par l'abolition de la frontière entre le « naturel » et le « fabriqué », ce qui modifiera la perception que l'être humain a de lui-même, ne pouvant plus se définir en tant qu'individu, mais seulement en tant que projet conçu par d'autres (en l'occurrence, par ses parents et par des professionnels médicaux de la gestation).. Pour le biologiste français Jacques Testart, la notion fondamentale définissant l'eugénisme est l'existence d'un « tri » sur la base d'une caractéristique médicalement définie, au sein d'une population humaine donnée.
L'eugénisme libéral s'inscrit dans un processus de de l'humain, puisqu'il s'agit de rendre l'enfant conforme aux attentes de ses parents, tel un .. La pression sociétale (norme sociale) joue un rôle important dans l'acceptation de cet eugénisme : bien que le néo-eugénisme soit basé sur la notion de liberté de choix des futurs parents, ce « choix » est en réalité conditionné par l'environnement social : le « choix » de mettre au monde un enfant trisomique plutôt qu'un enfant sans trisomie n'est pas libre dans la mesure où il est plus simple de céder à la pression de la norme que de revendiquer sa différence ou celle de son enfant, et où la société ne garantit pas d'assistance pour les familles des personnes handicapées..
Actes médicaux concernés
vignette|Henri Atlan (ici, en 2011) récuse que des actes médicaux ciblés et individuels, tels qu'une interruption médicale de grossesse, puissent être qualifiés d'eugénisme.
Les pratiques qui entrent potentiellement dans le champ de l'eugénisme libéral incluent : le diagnostic préimplantatoire, la sélection des embryons., la reproduction sélective., la recherche de l'humain augmenté grâce à l'usage des biotechnologies génétiques., les interventions sur l'embryon, et la thérapie génique.. L'élimination prénatale en fonction du sexe de l'enfant à naître (avortement sexo-sélectif), de même que l'interruption volontaire de grossesse et la réduction embryonnaire, n'entrent pas dans ce champ de définition, dans la mesure où des individus des deux sexes sont nécessaires à la continuité de l'espèce humaine d'une part, et où les deux pratiques suivantes ne comportent pas de tri particulier des enfants à naître, d'autre part.
Pour le philosophe et médecin Henri Atlan, le qualificatif d'« eugénisme » ne concerne que l'élimination collective et sous contrainte de personnes déjà nées, et ne peut s'appliquer aux interruptions médicales de grossesse ni aux diagnostics préimplantatoires, reposant sur le consentement individuel des futurs parents de l'embryon ou du fœtus concerné.. Pour Jacques Testart, au contraire, ces deux arguments qui réfutent que les interventions médicales anténatales modernes soient de l'eugénisme sont invalides : si la forme la plus visible d'eugénisme est une élimination de masse sans consentement, les pratiques individuelles appuyées sur le consentement d'ayant-droits pour l'embryon ou le fœtus concerné entrent elles aussi dans le champ de définition de l'eugénisme. Testart estime aussi qu'il est . L'anthropologue et professeur des universités Charles Gardou rejoint cette définition, notant que les actes médicaux proposés dans les centres de dépistage prénatal rejoignent une notion d' du point de vue sociétal.
Jean-Marie Le Méné note que la notion d'« eugénisme médical », telle que présentée en opposition à celle d'« eugénisme criminel », est définie comme un eugénisme justifié par de « bonnes intentions » et par une organisation dans l'intérêt des personnes concernées, mais il estime que rien ne la distingue, dans son application, d'un eugénisme criminel ou génocidaire . .
Diagnostic prénatal (DPN) Le DPN pose une problématique éthique aux professionnels de la santé qui le pratiquent, celle des particularités detectées dont il est légitime d'informer les futurs parents, sachant que cette information peut conditionner une décision d'interruption de grossesse d'une part, et que les particularités detectables par cette technique sont de plus en plus nombreuses, d'autre part.
Examen invasif, l'amniocentèse est à bien différencier d'une échographie. Par ailleurs, l'embryoscopie et la fœtoscopie constituent des techniques invasives de DPN, par repérage visuel anténatal de particularités de la tête ou des membres. Les progrès des techniques de DPN sont beaucoup plus rapides que ceux des soins et traitements des maladies et handicaps détectés.
Diagnostic préimplantatoire Pour Jaques Testart, le diagnostic préimplantatoire (DPI) constitue la pratique médicale dont la potentialité eugénique est la plus menaçante, puisqu'il permet un tri préimplantatoire entre des embryons considérés comme « normaux » et des embryons considérés comme ayant un « handicap », sans exclure de géniteurs : Jacques Testart estime que cette technique poussera à rendre la définition du handicap . Il évoque un potentiel de tri des naissances bien plus important via cette technique qu'avec le DPN, puisque la femme engagée dans une démarche de DPI reçoit un traitement hormonal, potentiellement plusieurs fois en une année, donnant cinq à dix ovules à chaque collecte. Le DPI supprime aussi la résistance à l'eugénisme naturellement induite par l'épreuve que constitue un avortement pour une femme enceinte. Pour le philosophe Pierre Le Coz, au contraire, le DPI est un « bienfait », qui « permet à des couples accablés par un destin maudit de retrouver un projet de grossesse possible, alors que leur passé familial ou le handicap sévère d’un premier-né les aurait conduits à y renoncer ». Il ajoute que .. Pour le philosophe et politologue Pierre-André Taguieff, le DPI est une technique médicale sans risque d'eugénisme, comparable à un DPN pratiqué plus tôt durant la grossesse. Pour le médecin Yves Dumez, le DPI ne présente pas de risque eugénique tant qu'il n'est pas proposé à la population générale. Pour Catherine Bachelard-Jobard, le DPI deviendrait une technique clairement eugéniste s'il était pratiqué par complaisance, en sélectionnant les embryons selon les désirs des futurs parents ; par ailleurs, il entre par nature dans la définition de l'eugénisme négatif, dans la mesure où son application vise à réduire la présence de gènes considérés comme défectueux chez les enfants à naître.
Dans le cadre de la procréation médicalement assistée, une sélection des embryons peut avoir lieu avec ce diagnostic préimplantatoire.
Henri Atlan considère le recours au DPI comme éthiquement acceptable, notamment dans le cas de parents d'un enfant gravement handicapé souhaitant éviter la naissance d'un second enfant gravement handicapé.
Histoire Comme le précise Jacques Testart, , ce qui le conduit à postuler que l'attitude eugéniste soit . Dès l'Antiquité, l'élimination physique des nouveau-nés présentant une difformité est pratiquée, notamment, à Sparte, en mobilisant une justification médicale, après examen du bébé par son père ou par un . D'après lui, l'eugénisme négatif s'est transformé et médicalisé, en passant de l'élimination physique (infanticide) à l'empêchement des individus concernés d'accéder à des droits reproductifs, que ce soit par la contrainte (Stérilisation contrainte) ou par le conseil médical (conseil génétique, certificat prénuptial en France...), ou bien en proposant aux parents d'éviter de mener la grossesse à son terme en alléguant de raisons médicales (Interruption médicale de grossesse en France). Le philosophe Bernard Andrieu note que la pratique de la stérilisation eugénique des personnes handicapées, qui a eu cours durant la seconde moitié du dans des pays occidentaux considérés comme démocratiques et avancés, a souvent été réalisée à la demande de leurs parents..
La notion d'eugénisme libéral est définie par le philosophe allemand Jürgen Habermas, dans son ouvrage L'avenir de la nature humaine : vers un eugénisme libéral ?, publié en 2001 en Allemagne, et depuis traduit dans de nombreuses langues, dont le français... Certains de ses principes sont énoncés antérieurement : en 1962, le biologiste et historien Jean Rostand s'oppose aux prises de décisions eugénistes de la part des États dans son ouvrage L'homme, assurant que de telles demandes si elles doivent entrer en vigueur. .
Interrogé en 2002 à propos de ce concept d'eugénisme libéral vis-à-vis duquel il se montre très critique, Jürgen Habermas explique qu'il s'agit d'une .. Il décrit dans son livre les attentes de nombreux parents pour autoriser l'application et la diffusion sur le libre marché de techniques génétiques afin d'améliorer le génome de leurs enfants, citant en exemple le concept américain de « shopping in the genetic supermarket » (courses dans le supermarché génétique).