vignette|Nouvelle mosquée (Yeni Camii) pour les Dönme de Thessalonique, 1902-1912.
Les Dönme (prononcé ) ou sabbatéens sont des Juifs devenus musulmans au à la suite de la conversion en 1666 du kabbaliste Sabbataï Tsevi qu'ils considéraient comme le Messie. Ce groupe, bien que pratiquant extérieurement l'islam, a conservé des coutumes juives (crypto-judaïsme).
Adeptes de la Kabbale et du Zohar, lesquels affirment l'existence d'une loi, ou d'une interprétation de la loi, cachée et secrète, les sabbatéens ont interprété la conversion de leur chef à l'islam comme un commandement à pratiquer une religion cachée et secrète. Leur conversion à l'islam ou au christianisme fut volontaire, nourrie par une interprétation mystique particulière.
Dönme, qui signifie les « retournés » en turc, est le seul groupe sabbatéen encore actif, vivant en Turquie et également appelés Avdétis, les « ralliés » en turc.
Par ailleurs le mot sabbatéen peut aussi désigner soit d'autres groupes sortis du judaïsme comme les « frankistes » disciples de Jacob FrankFormé par les Dönme ottomans, Jacob Frank mena une partie de ses disciples à la conversion au catholicisme en lieu et place de la conversion à l'islam ; son surnom de « Franc » désigne les occidentaux en Orient (son patronyme d'origine était Lejbowicz). Cf. Encyclopedia of Jewish Life (2001), ., soit des groupes chrétiens orthodoxes qui y sont revenus : les sabbatéens russesMichael Freund, « Save the Subbotniks », dans The Jerusalem Post, 17/02/2005, Save the Subbotniks..
Terminologie Le mot turc Dönme signifie retournement, et par extension converti. Une traduction littérale du mot dönmeh signifierait « vestes retournées », faisant ainsi allusion à l'apostasie de certains juifs, et de leur fausse conversion à l'islam . En turc ottoman, on employait également le terme Avdetî (de l'arabe عودة retour). En Turquie le terme se réfère plus spécifiquement au groupe de musulmans historiquement liés à Sabbataï Tsevi. Les termes Selânikli (Saloniciens), ou Sabbatéens (du nom de Sabbataï Tsevi, leur inspirateur) sont également utilisés. Les Dönme eux-mêmes préfèrent s'appeler (hébreu) Ma'amīnīm ou (turc) Mü'minler, les deux termes signifiant « les Croyants »..
Histoire Le messianisme de Sabbataï Tsevi et sa conversion à l'islam droite|vignette|Sabbataï Tsevi – portrait par un témoin oculaire, Smyrne, 1666.
Sabbataï Tsevi, un Juif né à Smyrne (aujourd'hui Izmir, en Turquie) dans une famille respectable de commerçants du Péloponnèse probablement d'origine ashkénazeMichel Abitbol, Histoire des Juifs de la Genèse à nos jours, Perrin, 2013, ., se proclama le Messie attendu par les Juifs en 1648, à l'âge de . Il s'appuyait sur une interprétation contestée du Zohar (un livre de mystique juive), selon laquelle l'année 1648 devait voir la rédemption du peuple juif. L'année 1663 est une année de bascule pour l'action de Sabbataï Tsevi. Jusqu'alors meneur d'un petit groupe suspect aux yeux des rabbins, il obtint à compter de cette année un retentissement croissant à travers le monde juif. En 1665, un de ses proches, Nathan de Gaza, annonça que l'année suivante verrait le début de l'ère messianique et que Sabbataï Tsevi ramènerait les dix tribus perdues d'Israël en Terre d'Israël (la Terre promise). L'exaltation religieuse atteignit son comble dans des masses juives souvent misérables, rêvant d'une libération et d'une vie transfigurée. À l'inverse, les autorités rabbiniques restaient généralement réticentes ou hostiles.
En 1665, Sabbataï Tsevi fut reçu comme le Messie par les Juifs d'Alep, puis de Smyrne, sa ville natale. Son pouvoir sur les masses juives devenait immense. Il déposa le grand-rabbin de Smyrne, Aaron Lapapa, et le remplaça par Haïm Benveniste. Des rabbins se rallièrent.
Dénoncé aux autorités ottomanes par les responsables de la communauté juive locale comme étant un fauteur de troubles, Sabbataï Tsevi fut arrêté par les autorités ottomanes en 1666. En , pour sauver sa vie, il accepta de se convertir à l'islam sous le nom d'Aziz Mehmet Efendi. Sabbataï Tsevi eut par la suite une attitude ambigüe, justifiant sa conversion par un ordre divin, mais conservant certaines pratiques juives et kabbalistes qui lui vaudront finalement son exil par les autorités ottomanes à Ulcinj, une petite ville albanophone de l'actuel Monténégro, où il meurt seul en 1676. vignette|Sabbataï Tsevi, prisonnier à Abydos, et les Juifs le suivant lui rendant hommage. Gravure v. 1701. Le choc à l'annonce de la conversion de Tsevi fut immense, et la déception fut à la hauteur de l'espoir indescriptible qu'il avait soulevé. Beaucoup attendirent quelque temps, pensant à un bref épisode. Mais progressivement, la plupart de ses fidèles abandonnèrent Sabbataï Tsevi. En Europe, les espoirs nés de la prédication de Sabbataï Tsevi n'avaient pas totalement disparu, et ce sont ces souvenirs qui expliquent la résurgence partielle du mouvement, dans l'Europe orientale du , sous la conduite d'un nouveau messie auto-proclamé : Jacob Frank.
En Turquie, certains décidèrent de rester fidèles à Sabbataï Tsevi et le suivirent dans sa conversion, devenant ainsi des Dönme. Bien que Tsevi soit généralement présenté comme leur inspirateur, et qu'eux-mêmes le considèrent ainsi, il ne semble pas que Tsevi ait joué un rôle direct dans l'émergence du groupe.
Un groupe distinct centré autour de Salonique gauche|vignette|Les Juifs de Salonique font pénitence pour avoir suivi le pseudo-messie. Jewish Encyclopedia, 1901-1906. À la suite de leur conversion, les Dönme ont quitté les communautés juives organisées et ont créé leurs propres communautés. . Cette prédominance de la ville dans l'histoire des sabbatéens jusqu'en 1924 explique qu'en turc moderne, ceux-ci soient encore souvent appelés Selânikli.
Le groupe a par la suite connu une lente augmentation démographique, largement par croissance interne. . À cette date, ils auraient représenté un tiers de la population formellement musulmane de la ville. Des groupes moins importants vivaient à Constantinople ou Izmir.
Il y avait un double système de nom, en liaison avec la double identité du groupe. Le nom public était turc, le nom secret était juif, généralement d'origine séfarade.
À Salonique, bien que les Sabbatéens aient toujours maintenu un extérieur turc et musulman officiel, les différentes communautés sabbatéennes avaient un quartier spécifique qui leur était commun, situé entre les quartiers juifs et turcs. Si le quartier (et le cimetière) étaient communs aux différents groupes dönme, chacun de ceux-ci .
Du fait de la vie dans un quartier spécifique de Salonique, l'altérité des Dönme, si elle n'était pas officielle, était connue de leur voisinage et des autorités. Le caractère secret et ambigu de la religion pratiquée entraînait des accusations plus ou moins récurrentes d'apostasies de la part des religieux juifs et musulmans, ainsi que divers soupçons comme celui de l'échangisme sexuelYitzchak Kerem, The Deunmeh: From Catholicism to Judaism to Islam, dans Troubled Souls, publié par Charles Meyers et Norman Simms, New Zealand, 2001), , cité par Landau.. Le nom même de Dönme, donné par l'environnement turc, indique que l'origine juive de ce groupe de « musulmans » n'était pas oubliée. Cette situation et ces soupçons n'ont cependant pas entraîné de grandes persécutions spécifiques.
Scissions vignette|Mise en garde (Azharah Aharonah) de rabbi Jacob Joshua Falk contre le sabbatéisme de Jonathan Eybeschùtz, Amsterdam, 4 juin 1751 (11 Sivan 5511). Les Dönme ne sont pas restés unifiés sur le plan religieux, et plusieurs groupes sont apparus à la suite de scissionsFrançois Georgeon (sous la direction de Gilles Veinstein), Salonique 1850-1918, la "ville des Juifs" et le réveil des Balkans, Autrement, série Mémoires, Paris, 1992. , ..
On connaît au moins les İzmirli formé à Izmir, semble-t-il le groupe originel.
Plus tard apparaîtront les Yakubi, fondés par Jacob Querido (« le bien-aimé »), un successeur de Tsevi qui affirmait être la réincarnation de celui-ci. Un autre groupe est celui des Lehli, d'origine polonaise, qui vécurent en exil à Salonique (moderne Thessalonique, Grèce) et à Constantinople (moderne Istanbul).
On recense aussi, vers 1700, les Karakaşi, suivant l'enseignement d'Osman Baba (né Barukhiya Russo et converti à l'islam), un responsable qui proclamait lui aussi être la réincarnation de Tsevi. . Ce groupe aurait enseigné Jacob Frank, autre messie auto-proclamé, qui affirma plus tard avoir hérité de l'âme de Russo, et qui prêcha en Pologne au . Les communautés d'Europe centrale et orientale deviendront les Frankistes, mouvement fondé par Jacob Frank, après avoir embrassé le sabbataïsme des Karakaşi. Ils ont feint d'intégrer le catholicisme par une fausse conversion afin de poursuivre leurs visées messianiques. Les frankistes finirent par s'intégrer ainsi dans la noblesse polonaise catholique, dont ils forment la branche « d'ascendance juive ».
On peut trouver des traces de descendants de Frankistes jusqu'à nos jours.
Les pratiques et croyances frankistes sont les plus extrêmes de toutes, et l'historien Gershom Scholem a montré qu'ils enseignaient en secret l'inversion totale de toutes les valeurs morales (mensonge, vol, meurtre, inceste…). C'est le concept de la Rédemption par le péchéGershom Scholem, Mitsvah ha-ba'ah ba-averah, Knesset 2 (1937), . Version anglaise Redemption through Sin, traduction par Hillel Halkin, dans The Messianic Idea in Judaism (1971)..
Assimilation à partir du Dès la fin du , la bonne intégration des Dönme à leur environnement turco-musulman (duquel ils ne se distinguaient extérieurement pas) a entraîné une augmentation des mariages mixtes. Le rythme de l'assimilation a été assez largement connecté au niveau social, les plus riches et les plus éduqués étant en même temps les plus laïcs, les mieux intégrés, et finalement les plus amenés à se marier à l'extérieur de la communauté. vignette|Le ministre Mehmet Djavid Bey, descendant de Barukhiya Russo (successeur de Tsvi), en 1918 (il sera pendu en 1926). vignette|Villa Ahmet-Kapandji, L'une des résidences familiales des Kapandji, membres de la communauté Dönme. Les premiers à connaître ce phénomène, à la fin du , ont été les İzmirli, parce qu'ils étaient aussi le groupe le plus riche et le mieux intégré. On trouve en effet parmi eux de grands marchands et des banquiers importants.
Les Yakubi formaient plutôt un classe moyenne d'employés, et les Karakaşi formaient le groupe le plus modeste, constitué d'artisans ou de porteurs. Ces deux groupes, plus repliés sur leur vie communautaire, ont mis plus longtemps à connaître le phénomène de l'assimilation.
Au , beaucoup de Dönme, surtout chez les plus éduqués, ont entamé un processus d'européanisation culturelle, couplé à un rapprochement croissant avec les élites turques modernistes. C'est ainsi que certains s'engageront dans le mouvement nationaliste Jeunes-Turcs (formé en 1889, et largement basé à Salonique), puis après le succès de celui-ci en 1908, participeront au nouveau pouvoir pour établir une société laïque et progressiste. C'est ainsi que .
En 1900, lors de la construction de la mosquée-synagogue Yeni de Salonique, les Dönmeh comptent entre - un groupe fermé de personnes instruites et aisées, ayant une grande influence économique et politique.
En 1912, Salonique, ville à majorité juive, et où vivent des minorités grecques et turques d'égale importance ( Juifs, Turcs, Grecs) est conquise par les Grecs. Certains Dönme, parmi les plus liés à la Turquie quittent alors la ville pour la Turquie, mais la majorité de la population reste sur place.