Le bombardement de Tokyo du 10 mars 1945 est un raid aérien mené par les United States Army Air Forces (USAAF) dans la nuit du 9 au . Cette attaque, baptisée « » par l’USAAF, est connue au Japon sous le nom de « Grand raid aérien de Tokyo » (. Les bombes larguées par Boeing B-29 détruisent une grande partie de l’est de la ville et tuent plusieurs dizaines de milliers de personnes (entre et ), civiles pour la plupart. De plus, un million de personnes se retrouvent sans abri, ce qui en fait l’attaque aérienne la plus destructrice de l’histoire, surpassant même les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki.

Les défenses anti-aériennes et civiles japonaises se révèlent largement insuffisantes pour faire face à l'attaque américaine, puisque seuls américains et d'équipages sont perdus au cours de l'opération. L’attaque de Tokyo marque une intensification des raids aériens sur le Japon, amorcés en . Avant l', l’USAAF concentre ses efforts sur une campagne de bombardements de précision visant les installations industrielles japonaises. Ces attaques échouent généralement, ce qui conduit à la décision de recourir aux bombardements incendiaires, nettement plus meurtriers et destructeurs. L’opération menée aux premières heures du constitue le premier grand raid incendiaire contre une ville japonaise. Les unités de l’USAAF adoptent des tactiques très différentes de celles employées lors des raids de précision, notamment en bombardant de nuit à basse altitude. Les destructions massives causées par le raid entraînent l’adoption de ces tactiques comme norme pour les B-29 de l’USAAF jusqu’à la fin de la guerre.

La moralité du bombardement incendiaire du est un sujet de débat depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce raid est souvent cité en exemple dans la critique des campagnes de bombardements stratégiques menées par les Alliés. De nombreux historiens et commentateurs ont estimé qu’il est inacceptable au regard de la moralité et du droit que l’USAAF vise délibérément des civils tandis que d’autres ont soutenu que l’USAAF n’avait d’autre choix que de recourir aux tactiques de bombardement de zone, la campagne de bombardements de précision s’étant révélée inefficace. Malgré les considérations morales et les immenses pertes civiles, le bombardement de Tokyo et les autres opérations de ce type menées plus tard sont considérés comme des succès par l'armée américaine.

Le bombardement est commémoré au Japon par deux mémoriaux officiels, plusieurs mémoriaux de quartier et un musée privé.

Contexte La doctrine de l'USAAF d'avant-guerre mettait l'accent sur le bombardement de précision des installations industrielles essentielles de l'ennemi plutôt que sur le bombardement de zones urbaines à grande échelle. Les premières attaques stratégiques américaines contre l'Allemagne utilisent ainsi des tactiques de précision, les équipages des bombardiers cherchant à identifier visuellement leurs cibles. Au-delà de la théorie, la pratique révèle cependant les difficultés de cette approche : au cours des vingt derniers mois de la guerre en Europe, les attaques non-visuelles représentent environ la moitié des missions de bombardement stratégique contre l'Allemagne. L'armée américaine se résout notamment à bombarder des villes comme Berlin ou Dresde, ou à mener l'opération Clarion. alt=Photo noir et blanc montrant une rue en ruine et plusieurs personnes debout parmi des cadavres.|gauche|vignette|Ruines et victimes civiles du bombardement incendiaire anglo-américain de Dresde en . Les attaques américaines contre l'Allemagne ont principalement utilisé des bombes explosives, les bombes incendiaires ne représentant que 14 % de celles larguées par la 8th Air Force. Le Bomber Command britannique s'est concentré pour sa part sur la destruction des villes allemandes du début de l'année 1942 jusqu'à la fin de la guerre, et les bombes incendiaires ne représentent tout de même que 21 % du tonnage des bombes larguées par les avions britanniques. Ces bombardements intensifs des villes allemandes par les forces alliées ont causé la mort de centaines de milliers de civils et provoqué des incendies gigantesques (tempête de feu) dans des villes telles que Hambourg et Dresde.

Les forces japonaises ont elles aussi mené des bombardements sur les villes chinoises tout au long de la seconde guerre sino-japonaise. Peu d'attaques japonaises ont visé des installations industrielles, l'objectif de la campagne aérienne étant surtout de terroriser les civils et de couper les forces chinoises de leurs sources d'approvisionnement. Chongqing, la capitale provisoire de la Chine, a ainsi été fréquemment attaquée par des avions utilisant des bombes incendiaires et explosives qui ont détruit la majeure partie de la ville. alt=Photo noir et blanc d'un avion en train de larguer des grappes de bombes|vignette|Un B-29 larguant des bombes conventionnelles sur le Japon. Les bombes sont dispersées par le vent, un phénomène courant qui rend difficile le bombardement de précision. Le raid de Doolittle, le , est la première attaque aérienne contre Tokyo, mais il cause peu de dégâts à la ville. En , le XX Bomber Command de l'USAAF lance une campagne contre le Japon à l'aide de bombardiers B-29 Superfortress décollant d'aérodromes situés en Chine. Tokyo se trouve à ce moment hors de portée et ne subit donc aucune attaque. La situation change en , lorsque les B-29 du XXI Bomber Command commencent à se déployer sur les aérodromes des îles Mariannes, suffisamment proches du Japon pour permettre de mener une campagne de bombardements soutenue contre Tokyo et la plupart des autres villes japonaises. Le premier vol de Superfortress au-dessus de Tokyo a lieu le , lorsqu'un avion de reconnaissance photographie les installations industrielles et les zones urbaines dans les quartiers ouest de la ville. Le reste de Tokyo est photographié lors de vols de reconnaissance ultérieurs, et ces images seront ensuite utilisées pour planifier le raid du et d'autres attaques sur les zones urbaines.

Le plan global de la campagne de bombardements stratégiques envisagée contre le Japon prévoit qu'elle débute par des raids aériens de précision contre des installations industrielles clés, puis se poursuive si nécessaire par des bombardements incendiaires sur les villes. La première directive relative aux cibles émise à l'intention du XXI Bomber Command par son unité mère, la Twentieth Air Force, le , précise que les cibles principales sont les usines japonaises de construction aéronautique et de moteurs d'avion, qui doivent être attaquées par des bombardements de précision. Les villes japonaises sont, elles, désignées comme cibles secondaires, et les bombardements de zone sont autorisés à leur encontre. La directive indique également que des bombardements incendiaires seront probablement ordonnés contre les villes afin de tester l'efficacité de cette tactique. Il est à noter que la Twentieth Air Force a une structure de commandement inhabituelle, car elle est dirigée personnellement par le général Henry H. Arnold, également commandant en chef des United States Army Air Forces.

Les raids de B-29 sur Tokyo commencent le . Le premier vise une usine de moteurs d'avion située dans la banlieue de la ville et cause peu de dégâts. Les raids suivants du XXI Bomber Command sur la capitale japonaise et d'autres villes utilisent principalement des tactiques de bombardement de précision et des bombes explosives, mais sont en grande partie infructueux en raison des conditions météorologiques défavorables et d'une série de problèmes mécaniques qui affectent les B-29. Ces échecs conduisent à la destitution du chef du en . Le major général Curtis LeMay, commandant du XX Bomber Command, remplace alors le général Haywood S. Hansell. Henry Arnold et le quartier général de la Twentieth Air Force considèrent la campagne contre le Japon telle qu'elle est menée jusqu'alors comme un échec, et LeMay comprend qu'il sera également relevé de ses fonctions s'il ne parvient pas à obtenir de meilleurs résultats que son prédécesseur. Face à ces difficultés, LeMay choisit d'abandonner le bombardement de précision pour passer au bombardement de zone, qu'il juge plus à même d'atteindre les objectifs qui lui sont assignés.

Préparation

Premiers raids incendiaires contre le Japon Les planificateurs de l'USAAF commencent à évaluer la faisabilité d'une campagne de bombardements incendiaires contre les villes japonaises dès 1943. Les principales installations industrielles du Japon de l'époque sont vulnérables à de telles attaques, car elles sont concentrées dans plusieurs grandes villes, généralement directement dans des zones résidentielles ou au cœur des zones urbaines. Les planificateurs militaires estiment alors que des bombardements incendiaires sur les six plus grandes villes du Japon pourraient causer des dommages matériels à près de 40 % des installations industrielles du pays et entraîner la perte de de de travail. Ils ont également estimé que ces attaques tueraient plus de , feraient environ de sans-abris et entraîneraient près de d'évacuations. Les plans de l'offensive de bombardement stratégique contre le Japon élaborés en 1943 prévoyaient que celle-ci passerait de la tactique du bombardement de précision de cibles industrielles à celle du bombardement de zone à partir du milieu de la campagne, prévu pour : c'est globalement ce qui se passe en pratique. alt=Photo couleur de deux objets métalliques longs et de forme vaguement hexagonale|gauche|vignette|Deux bombes incendiaires M69 exposées au Musée préfectoral d'histoire de Niigata. Les préparatifs des raids incendiaires contre le Japon commencent bien avant . En 1943, l'USAAF teste l'efficacité de ses bombes incendiaires sur des allemandes et japonaises au Dugway Proving Ground. Ces essais démontrent que les bombes incendiaires M-69 sont particulièrement efficaces pour déclencher des incendies incontrôlables. Ces armes sont larguées par grappes depuis des avions et utilisent du napalm comme charge incendiaire. Une fois la bombe tombée au sol, un détonateur allume une charge qui pulvérise d'abord le napalm contenu dans l'arme, puis l'enflamme. Avant , des stocks de bombes incendiaires sont constitués dans les îles Mariannes, dans l'intention de les utiliser en masse dans une campagne dédiée.

Plusieurs raids sont menés pour tester l'efficacité des bombardements incendiaires contre les villes japonaises. Une attaque incendiaire de faible envergure est lancée contre Tokyo dans la nuit du , mais elle ne cause que peu de dégâts. Des bombes incendiaires sont également utilisées dans le cadre de plusieurs autres raids. Le , du XX Bomber Command mènent un raid incendiaire sur la ville chinoise de Hankou (occupée par les Japonais), qui cause d'importants dégâts. Le même jour, la Twentieth Air Force ordonne au d'envoyer pour un raid de bombardement incendiaire contre Nagoya. Une première attaque a lieu le , qui vise une usine aéronautique et implique utilisant des tactiques de bombardement de précision. Peu de bombes incendiaires atteignent cependant la cible. Le , sont envoyés bombarder Nagoya une nouvelle fois. Cette attaque déclenche plusieurs incendies, rapidement maîtrisés. Cette intervention efficace des pompiers conduit les autorités japonaises à surestimer leur capacité à protéger leurs villes contre les bombes incendiaires. Le raid suivant est dirigé contre Kobe le , et les bombes larguées par déclenchent des incendies qui détruisent ou endommagent . alt=Photo noir et blanc d'un groupe de pompiers en train de projeter de l'eau sur un immeuble en feu.|vignette|Des pompiers luttent contre les flammes dans le quartier de Ginza, après le raid américain du .