Aux premiers siècles de notre ère, les médecins et encyclopédistes gréco-romains sont unanimes à penser avec Dioscoride que l’ellébore « purge le bas ventre, entraînant phlegme et bile... c’est bon pour les épileptiques, les atrabiles, les fous » (MM, IV 162). Cette réputation perdurera pendant plus de deux millénaires en Europe. Bien que l’ellébore soit une plante très toxique qui, sans d’extrêmes précautions, ne peut que détériorer l’état du malade, voire le tuer, les apothicaires continueront à le prescrire jusqu’à l’époque moderne. L’idée de l’efficacité de l’ellébore a cependant perfusé profondément dans la société jusqu’au : lorsque la Tortue de Jean de La Fontaine défie à la course le Lièvre, celui-ci, pensant qu’elle a l’esprit dérangé, rétorque : « Ma commère, il vous faut purger avec quatre grains d’ellébore. »
Dans le Corpus hippocratique, l’ellébore est l’évacuant par excellence de la médecine humorale, mais il n’est en aucun cas le meilleur remède pour le traitement de la folie. La manie et la mélancolie sont des maladies humorales comme les autres, et l’excès d’humeur qu’elles manifestent se traite par divers évacuants. Un des moins forts était le petit-lait d’ânesse, le plus puissant était l’ellébore.
Nombre de plantes et remèdes de l‘Iliade et l’Odyssée amalgamaient des éléments rationnels et irrationnels. C’était le cas de l’ellébore qui, selon Théophraste, possédait une dimension magique. Aux s , le médecin hippocratique, auteur de la Maladie sacrée, est célèbre pour avoir lancé une polémique virulente contre la médecine magico-religieuse. L’opposition entre le médecin et le devin devint radicale. Mais avec le développement de l’hermétisme et de la pensée occultiste savante lors des premiers siècles de notre ère, la thérapeutique médicale aura de plus en plus de mal à résister à la contamination insidieuse de la magie. En étudiant l’histoire de l’utilisation médicinale de l’ellébore, nous allons essayer de comprendre comment le contexte culturel a pu influencer une juste évaluation de l'efficacité de ce remède.
Est-ce parce que le système explicatif créé par les médecins grecs était si habilement construit qu’il échappait à toute critique et à toute réfutation (falsification) ? Pourtant ces médecins hippocrato-galéniques étaient nourris du rationalisme philosophique grec, ils cherchaient des causes naturelles aux maladies en écartant vigoureusement les explications magiques ou religieuses. En outre, ils appuyaient leur pratique sur des observations cliniques méticuleuses. Ou bien est-ce parce que la pensée pharmacologique des hippocratiques était malgré tout contaminée par la pensée magique, tout en restant associée à des systèmes explicatifs rationnels et naturalistes ? Car à défaut d’avoir des méthodes statistiques pour tester l’efficacité des remèdes, les médecins pouvaient laisser croire à une puissance magique de certains remèdes pour renforcer la confiance de leurs patients.
Orthographe
Ellébore est un nom masculin tout comme le mot grec elleboros , ἑλλέβορος, ου (o), (ou latin elleborus ), désignant depuis l’Antiquité des plantes médicinales purgatives. L’autre orthographe hellébore est généralement utilisée en botanique. Cette variation orthographique vient, elle aussi, de l’écriture du grec ancien où les deux formes ἑλλέβορος et ἐλλέβορος avec ou sans aspiration initiale se rencontrent, marquée par un signe diacritique peu lisible ( esprit rude ou esprit doux) sur le premier ε. L'aspiration est indiquée en latin et en français par un 'h' aspiré.
Introduction
Les médecins grecs surent maîtriser les propriétés vénéneuses très énergétiques et parfois funestes de l’ellébore en définissant avec soin les doses à administrer et en signalant les constitutions auxquelles il ne saurait convenir. Passer du poison au remède n’est-ce pas une question de dose ? Mais la violence même du remède lui conférait une aura de puissance et d’efficacité qui pouvait faire croire qu’une fois que le médecin maîtrisait bien son emploi, il devenait une arme puissante pour combattre les maladies les plus rétives.
Rufus d’Éphèse ne déclarait-il pas : « l’ellébore semble être le médicament le plus redoutable par les accidents qu’il cause ; voilà pourquoi la plupart des malades et des médecins le redoutent ; mais s’il est donné par quelqu'un qui connaît très bien l’art de l’administrer, on verra qu’aucun autre n’est plus commode, et par la sûreté des purgations qu’il produit, et par l’absence complète de tout accent fâcheux. Il convient contre la folie, la mélancolie, etc. » (Oribase, Livre VII, 26. Des médicaments purgatifs – tiré de Rufus d’Éphèse (+80, +150), trad. Daremberg).
Dans la pharmacopée grecque, il existait cependant de nombreux remèdes aux mêmes propriétés pharmacologiques purgatives et pourtant beaucoup moins dangereuses. Pourquoi alors l’ellébore a-t-il continué à être utilisé pendant deux millénaires et demi ?
La pharmacopée gréco-romaine est très riche en plantes vénéneuses. Outre les ellébores (l’ellébore blanc ou Veratrum album et l’ellébore noir ou Helleborus cyclophyllus), la matière médicale de Dioscoride comporte de nombreuses plantes mortelles comme l’aconit napel (Aconitum napellus), la Grande ciguë (Conium maculatum), la colchique (Colchicum autumnale) etc. La toxicité de ces plantes était parfaitement connue des médecins et apothicaires. Ce n’est qu’avec le développement de l’analyse chimique et des techniques d’évaluations cliniques aux , que ces plantes vont être rejetées des pharmacopées européennes ou qu'au contraire, leurs principes actifs vont être extraits et utilisés pour fabriquer des médicaments modernes. Ces progrès permettront de passer de la matière médicale au principe actif, de la colchique à la colchicine, du quinquina à la quinine, de la digitale à la digitaline ou de l'écorce de saule à l'acide salicylique.
L’ellébore dans la médecine grecque traditionnelle
Le Corpus hippocratique
Les marquent un grand tournant dans le savoir médical européen. Pour la première fois un corpus d'une soixantaine de textes médicaux accordant une place considérable à l’observation clinique, est produit par un groupe de médecins que la tradition qualifie collectivement du nom d'Hippocrate ou médecins hippocratiques. En cherchant l’explication de la santé et de la maladie dans des causes naturelles situées dans l’homme même et dans son interaction avec le monde, la médecine du Corpus hippocratique tourne le dos à la médecine magique et populaireC’est un cas assez unique dans l’histoire des grandes médecines traditionnelles du monde. Par exemple, il n’y a pas eu de rupture nette entre la médecine chinoise traditionnelle véritable et la médecine magique, avant le . Des célébrités médicales comme Li Shizhen (1518-1593), Xu Dachun (1693-1771) et Sun Dejun (fl. 1826) et de nombreux autres médecins réputés, ont reconnu l’influences pathogènes des démons, semblables en ça aux shamans wu, et aux prêtes taoïstes (cf. ). Ce n'est que dans la Chine de Mao des années 1950 que la médecine chinoise a été débarrassée de tout le fatras de conceptions magiques, religieuses, cosmologiques et thérapeutiques, convoyé par la véritable médecine traditionnelle. Cette création fut appelée « médecine traditionnelle chinoise ». Outre la recherche de causes naturelles, les médecins hippocratiques manifestent une remarquable faculté d’observer et de consigner les observations avec la plus grande minutie. Dans les tomes intitulés Épidémies, l’auteur hippocratique décrit des séries de cas cliniques. Par exemple, dans Épidémie V :
(Épidémie V, livre IV).
Dans les tomes intitulés Maladies, les affections sont décrites suivant le schéma d’exposition constant suivant : chaque maladie est présentée sous une forme abrégée, donnant successivement l’identification de la maladie, la sémiologie (identification des symptômes et signes cliniques), la thérapeutique et le pronostic. Ce style concis suppose pour être décrypté par les lecteurs, de partager avec l’auteur des connaissances pratiques et théoriques.
(Maladies III, Argument 12).
Ces textes montrent que pour établir leur pronostic, les médecins hippocratiques devaient (Épidémie, VI, 43). Si la description des symptômes et des signes cliniques (la sémiologie) ne demandait qu’une discipline observationnelle relativement simple, par contre la thérapeutique requérait une méthodologie beaucoup plus sophistiquée. À défaut de pouvoir tester empiriquement leurs remèdes (ce qui ne deviendra possible qu'aux ), les médecins la plupart du temps se contentent d’asséner des jugements d'autorité qu’ils justifient parfois en donnant une explication rationnelle basée sur une théorie du corps et de la maladie. Les médecins empiriques ou plus tard Galien, penseront pouvoir juger l’efficacité thérapeutique du médicament sur la base de quelques observations sur les malades, soigneusement consignées par écrit. thumb|Le corps vu comme une boîte noire dans la théorie humorale hippocratique Cette dimension théorique de la médecine savante hippocratique est exposée dans La Nature de l’homme: le corps humain est considéré comme une « boîte noire » avec des entrées (nourriture, boissons, air inspiré) et des sorties (urine, excréments, morve, expectorations, glaire, sang venant de saignement de nez ou de blessure). En l’absence de dissection humaine, les médecins s’appuient sur l’observation de ces flux d’entrée et de sortie, pour construire un modèle théorique hypothétique du corps humain, appelé théorie des quatre humeurs, donnant l’organisation de quatre fluides intérieurs en mouvement, allant de la tête vers le bas : le phlegme, le sang, la bile jaune, et la bile noire. La santé résulte d’un équilibre entre les humeurs et la maladie d’un excès ou insuffisance d’une humeur en un lieu donné. Certains organes (schêmata σχήματα) creux, comme la tête, la vessie, l’utérus, attirent, à la façon de ventouses, les humeurs du reste du corps (Ancienne médecine, XXII, 5) ; d’autres, « spongieux et poreux telles que la rate, le poumon et les seins », absorbent seulement les liquides qui passent à proximité (XXII, 6). L’action thérapeutique va consister à diriger ses flux intérieurs vers d’autres lieux ou des portes de sortie. L’observation attentive des matières excrétées (vomis, excréments etc.) permettait de « voir » la pituite (phlegme) ou la bile rejetées. La pharmacopée hippocratique est en conséquence, très riche en remèdes purgatifsen grec, les termes construits sur καθαιρω kathairô, καθαίρειν kathairein, traduits par « purifier, purgation » avaient des usages beaucoup plus larges que les termes de leur traduction en français actuel. Ils englobaient toutes les évacuations comme vomir, évacuer par le bas, ou comme καθαίρειν προσθέτοισι « purger avec des pessaires », diurétiques, vomitifs, expectorants, sternutatoires, sudorifiques, emménagogue etc. pour évacuer les humeurs nocives par les selles, l’urine, la bouche, le nez, les pores (des glandes sudoripares), l’utérus, etc. Primitivement, ils avaient pour rôle d’éliminer la maladie, considérée comme une impureté. Et comme le fait remarquer Jacques Jouanna, les mêmes termes (famille de kathairen καθαιρειν) sont employés en grec pour désigner la purgation et la purification. Dans les deux cas, il fallait éliminer une impureté. La langue garde ainsi la mémoire d'une unité primitive entre religion et médecine.
Ce modèle très cohérent dominera la médecine européenne pendant plus de deux millénaires. Bien que dépourvu de base empirique, il permet de tenir à distance toute explication magique ou religieuse. La remise en cause de la physio-pathologie hippocrato-galénique se fera par un long processus de construction de modèles de circulation sanguine (William Harvey), de digestion (Réaumur, Spallanzani, Claude Bernard), de respiration etc, en concevant de multiples expérimentations montées dans le but d’évaluer des hypothèses explicatives d’une physiologie expérimentale d’organes précis.