La rhétorique guerrière dans la gestion de crise de la pandémie de Covid-19 est une métaphore de la guerre introduite par des discours des leaders politiques à travers le monde et ses déclinaisons civiles lors du début de la pandémie de Covid-19 entre mars et , afin d'introduire une ingénierie sociale de lutte politique sanitaire et économique dans le contexte de cette pandémie.
Choisie par la majorité des chefs d'État dans la gestion d'une crise épidémiologique, cette rhétorique est une communication organisationnelle de type nudge : l'effet de ses procédés consiste à orienter l'opinion de la société en vue de la faire agir mieux, à la fois dans le sens de l'intérêt personnel et de l'intérêt général.
Justificative de la législation d'un état d'urgence sanitaire et de mesures sanitaires sans comparaison avec des mesures politiques antérieures, cette militarisation du discours a une amplitude inédite dans l'immédiateté de son application, s'étendant synchroniquement à des populations nombreuses et à tous les secteurs confondus (libertés publiques, secteurs éducatifs, économiques).
Principalement analysé en sciences humaines : en psychologie sociale, en sémiologie et en rhétorique politique, cet usage d'une rhétorique guerrière dans la communication politique sur la covid-19 démontre qu'elle peut remplir des fonctions diverses qui ne sont pas seulement répressives mais davantage responsabilisantes de la population et cadrage en vue d'une ingénierie sociale d'adhésion aux politiques sanitaires.
Pour remédier aux limites sémantiques et défauts sémiologiques contre lesquels la métaphore guerrière se heurte, un collectif de linguistes a appelé à changer de cadrage cette désignation guerrière de l'action publique contre le virus par la campagne #ReframeCovid.
Analyses linguistiques Corpus d'allocutions Les déclarations prononcées par des leaders politiques à travers le monde lors de la pandémie de Covid-19 utilisent en effet la métaphore guerrière, comme par exemple celles de la chancelière allemande Angela Merkel, de la reine Élisabeth II. et de son Premier ministre du Royaume-Uni Boris Johnson, du président des États-Unis Donald Trump, ainsi que du Premier ministre de Grèce, Kyriákos Mitsotákis qui a également utilisé la métaphore"PM says Greece at war with 'invisible enemy' coronavirus", Reuters, 17/03/2020., ou le commissaire européen Thierry Breton qui a déclaré : « Nous sommes en guerre contre le virus. Une guerre économique. »Eszter Zalan, euobserver.com, 17/03/2020..
Cependant, certains dirigeants ont utilisé d'autres métaphores. La reine de Danemark Margrethe II a qualifié le virus d' Yasmeen Serhan, The Atlantic, The Case Against Waging ‘War’ on the Coronavirus. Leaders invoking battle terminology to galvanize national action risk achieving the opposite, 31/3/2020, ou bien, par exemple au Québec, le choix s'est porté sur un message de communication positive, diffusant le slogan « Ça va bien aller ».
Méthodologie d'analyse Une multitudes de travaux linguistiques et sémiologiques dressent des analyses structurales des lemmes guerriers et procèdent par regroupement de corpus et leurs comparaisons : extraction de lemmes et leur quantification suivant les variables suivantes : position du chef d'État suivant la chronologie de la pandémie, quantité et force de lemmes employés suivant le genre (chef / cheffe d'État), partition des lemmes et progression dans une partition distinctive des discours. Ces données permettent de faire un relevé très dense des variations entre les pays, suivant l'identité de genre de son émetteur, et suivant la progression d'un émetteur donné.
Plusieurs procédures ressortent de la stratégie communicative dont voici les plus saillantes, une ligne de pensée appelée « cadrage » en sciences sociales.
Différences selon les pays
Dans l'emploi de la métaphore guerrière contre le virus en , une différence entre l'Orient et l'Occident est relevée par Alexandra Papamanoli et Themis Kaniklidou : Alexandra Papamanoli et Themis Kaniklidou, « Covid-19 representations in political statements », dans Andreas Musolff, Ruth Breeze, Kayo Kondo et Sarah Vilar-Lluch (éds), Pandemic and Crisis Discourse, London, Bloomsbury, 2022.. Mais dans la plupart des pays la Covid-19 est considérée par les politiciens ou comme ennemi de l’État ou comme urgence nécessitant des restrictions majeures.
Sara Vilar-Lluch, confrontant un corpus en Grande-Bretagne et un corpus espagnol, montre que les deux groupes utilisent des métaphores militaires mais les britanniques se distinguent par une conception du virus comme « marchandise » et des individus comme « distributeurs »Sara Vilar-Lluch, « Social reactions to a new health threat », dans Andreas Musolff, Ruth Breeze, Kayo Kondo et Sarah Vilar-Lluch (éds), Pandemic and Crisis Discourse, London, Bloomsbury, 2022.. Pour elle, la décision du confinement montre un tournant métaphorique qui est également pivot sur le plan discursif : des deux nations analysées, la Covid-19 n'apparaît plus comme un ennemi venu de l'extérieur mais comme une menace venant de l'intérieur du pays.
Lemmes et sous-métaphores
Cette métaphore façonne notre langage dans la façon dont nous considérons la protection sanitaire comme une bataille à gagner. Elle introduit une « rhétorique de l'urgence »Stéphane Wahnich, « Introduction. La construction de la légitimité et de l’autorité : les démocraties face à la Covid-19 » dans : La légitimité et l’autorité à l’épreuve : les premières allocutions sur le coronavirus, revue Argumentation et Analyse du Discours n°28, 2022 En ligne.
Les métaphores de la guerre ont des connotations négatives et positives. Le parallèle avec le corps qui se bat contre la maladie est le premier cadrage. Mais aussi, dans une étude comparative entre les discours des dirigeants français et espagnol, Isabel Negro Alousque montre que ce cadrage métaphorique, tout en soulignant les effets dévastateurs du virus, sert à inspirer le courage et l'espérance et à faire appel à l'union nationale et à faire taire les oppositions et les critiquesIsabel Negro Alousque, « Les métaphores du virus Covid-19 dans les discours d’Emmanuel Macron et de Pedro Sanchez », Çédille, revista de estudios francese, n°19, 2021, p.595-614 en ligne. Dans ce cadrage, deux mégamétaphores : le virus est conçu comme un « être animé ou une catastrophe naturelle », d'où « l'action pour contenir le virus est une guerre ». Elles induisent ainsi la sous-métaphore (métaphore insérée dans la métaphore): « Le virus est un ennemi ». Il ressort également de la métaphore guerrière qu'elle induit une anthropologisation de la pandémie. Basée sur le schème du chemin (« le virus est un être qui se déplace », « le virus est un être qui voyage »), on prête au virus des traits humains (le virus est un ennemi, le virus se déplace, le virus voyage), liée à la conception de l'être humain en tant que membre d'une collectivité : « la nation est une famille qui lutte contre le virus ». Le médecin Léonard Dolivo va dans ce sens lorsqu'il analyse que le est de diffuser ce message : , Revue Médicale Suisse, vol. 6, n°719, 2020, pp. 2460–2460 En ligne.
Cependant, selon le médecin Rony Brauman, la métaphore de la guerre dissimule le paradoxe de l'épidémie : devient risque celui qui est contaminé par l'ennemi. Dès lors que nous sommes tous potentiellement vecteurs de contagion, chaque individu devient une menace pour la collectivité, chaque voisin est un risque potentiel. Et inversement, l'individu se sent menacé par le groupe, qui peut cacher des malades, et il va donc chercher à s'en isoler. Dire qu'on mène une guerre contre un virus serait . Le confinement demande d'être à la fois solidaires et individualistesRony Brauman, Interview. Selon lui, .
Procédures exhortatives
Le cadrage est une sollicitation dans le sens injonctif ou « mise en perspective d'aspects particuliers » qui produisent « certaines attentes et résultats sur le plan de la communication et de l'action ». Le cadrage métaphorique de guerre textuel est transmis aussi par le véhicule visuel-pictural. Par exemple, la linguiste Maria Muelas-Gil, qui pose l'hypothèse que les métaphores sont à la fois persuasives et explicatives, examine dix livres anglophones destinés aux enfants qui traite du début de la pandémie à ses débuts (de mars à ) : le dessin de la Covid-19 apparaît comme un guerrier, mais aussi comme un voyageur, elle est dessinée comme un héros aux traits négatifs contre lequel il faut se défendre ou dont il faut se protéger. Le virus occupe le devant de la scène puisque tout est situé par rapport à luiMaria Muelas-Gil, « “Covid Warriors” : the use of metaphors in children’s books », dans Andreas Musolff, Ruth Breeze, Kayo Kondo et Sarah Vilar-Lluch (éds), Pandemic and Crisis Discourse, London, Bloomsbury, 2022..
Mais à contrario, la rhétorique politique trouve un aménagement linguistique dans des signes qui suggèrent au public un comportement spécifique sans passer par l'injonction de combat. Sont repérés par les linguistes Neele Mundt et Frank Polzenhagen par exemple en Allemagne des signes visuels-picturaux (similaire aux panneaux de signalisation) qui s'accompagnent d'injonctions où prédomine seulement l'intimation, ils véhiculent les schèmes de la règle : « Respectez une distance d’un mètre et demi », « Se laver les mains », comme dans des feuilles de « Mesures générales de protection » issues d'entreprises ou assurances, d'autres avec le schème de l'avertissement » : « Protégez-vous du Covid » avec un buste d'homme de profil qui porte un masque. Il existe encore des signes avec le schème de l'offre : une affichette en vitrine « Nous vendons des masques lavables », ou enfin le schème « de l'orientation » : un arc-en-ciel dessiné sur une vitrine qui porte les mots : « Tout ira bien » accompagné d'un cœur qui exprime un espoirNeele Mundt et Frank Polzenhagen, « Coronavirus in the linguistic landscape », dans Andreas Musolff, Ruth Breeze, Kayo Kondo et Sarah Vilar-Lluch (éds), Pandemic and Crisis Discourse, London, Bloomsbury, 2022..
En Roumanie, comme en Chine, Italie, et France, la police a diffusé des messages sur ordre du gouvernement, parfois par drones. vignette|Annonces de la police en Roumanie : Stay at home! Obey the Military Ordinance! Observe the rules and curfew schedules! (Traduction : Restez chez vous ! Obéissez à l'ordonnance militaire ! Respectez les règles et les horaires de couvre-feu !), 28 mai 2020
Le suivant, à l'occasion des commémorations de la fin de la Seconde Guerre mondiale, la reine prononce un nouveau discours, diffusé sur la BBC à , dans lequel elle appelle notamment les Britanniques à ne ..
Une posture de chef des armées