thumb|350px|Affiche de théâtre (1898).
Le crime de Lormont est un des faits divers les plus marquants de la fin du à Bordeaux : l'assassinat crapuleux, le , d'un jeune homme, pour un vol d'environ . Baptiste Méry, un jeune ouvrier serrurier, tombe dans un piège tendu par Juliette Garnier, une prostituée de 19 ans. Son amant, Jean-Baptiste Pascal, en compagnie de Jean Bouchaut, égorge Méry sur le chemin du Rouquey (parfois orthographié Rouquet) à Lormont. Pascal est condamné à mort le et guillotiné le . Ses deux complices sont condamnés aux travaux forcés à perpétuité.
L'affaire sort de l'ordinaire en raison de la couverture par la presse locale, la foule présente au procès et lors de l'exécution de l'assassin (devant ), et la suite réservée à sa tête.
Ce fait divers devient le sujet d'une pièce de théâtre en 1898 et le souvenir de ce crime restera longtemps vivace dans la mémoire des Bordelais.
Assassinat et arrestations
Le matin du vers 10 h 30, M. Bonenfant descend du plateau de Lormont par le chemin du Rouquey (ce chemin creux est aussi connu sous le nom de chemin des Amoureux) afin de prendre une gondoleLes gondoles bordelaises étaient des bateaux-bus qui circulaient sur la Garonne. Les steamers omnibus de Bordeaux étaient au nombre de trois : Hirondelles (1865), Gondoles (1868), Abeilles (1868). à l'embarcadère pour traverser la Garonne et aller à Bordeaux.
Il découvre le cadavre d'un jeune homme. au milieu du « chemin des amoureux ». Aujourd'hui ce chemin, qui passe près des ruines de l'ermitage de Sainte Catherine, est fermé au public à cause du danger des éboulements.
L'homme gît au sol, le crâne fracassé, la gorge tranchée. La tête ne tient au corps que par un lambeau de chair. Il tient encore dans la main gauche un bout de cigare à demi consumé ; près de lui se trouve un parapluie vert. Il n'y a pas de traces de lutte. Ses vêtements sont secs, alors qu'il a plu dans la nuit. Le crime a eu lieu le matin même.
La police trouve sur le cadavre un carnet au nom de Baptiste Méry de Jonzac. La victime est bien identifiée comme étant Baptiste Méry, 18 ans, qui travaille chez ses parents dans un modeste atelier de serrurerie, 20, rue Taillefer, à Jonzac. Il est venu à Bordeaux pour visiter la ville qu'il ne connaissait pas et logeait chez une tante à Bordeaux.
Aimé Roy, gardien de la morgue de Bordeaux, quai de la Grave, expose le corps de Baptiste Méry au public..
L'instruction permet de reconstituer les faits.
Le , Mme Gaston, ayant appris l'existence du crime par les journaux, se rend chez le juge d'instruction et déclare que son neveu, Baptiste Méry, est arrivé chez elle le . Elle l'a vu pour la dernière fois le en début d'après-midi ; il avait bien précisé qu'il rentrerait le soir pour dîner, mais elle ne l'a pas revu. Elle dit aussi que son neveu avait rencontré à Bordeaux Joseph Flaget (un jeune garçon coiffeur), un ami de Jonzac. Ce dernier était dépositaire d'une information capitale : Méry avait renoué, à l'occasion des fêtes d'octobre aux Quinconces, avec une certaine Juliette Jean, dit Garnier, une fille aux mœurs légères, de Jonzac comme lui, et avec laquelle il avait rendez-vous le soir du .
La police n'a aucun mal à retrouver Juliette Garnier. Elle est bien connue des services de police, car elle a été compromise l'année précédente dans une tentative d'assassinat par noyade. Son amant de l'époque, le sieur Mazet, a été condamné à deux ans de prison. Elle est inscrite au registre des filles publiques sous le nom d'Arazza. Juliette Garnier vit à Bordeaux avec sa mère et ses deux sœurs.
Le juge d'instruction interroge la jeune femme. Elle a un solide alibi : elle travaillait ce jour-là, sa patronne peut en témoigner. Juliette Garnier nie tout et, faute d'aveux ou de preuves, le juge doit la relâcher. Mais la veille du crime elle a fait des confidences à une amie, Marie Joubert () et cette dernière s'empresse de les rapporter à la police. Juliette Garnier est arrêtée une deuxième fois et, mise en face de ses contradictions, elle finit par avouer le nom de ses deux complices : Jean-Baptiste PascalJean-Baptiste Pascal est âgé de 24 ans. Il a déjà été condamné deux fois pour vol à six mois et quinze mois d'emprisonnement. Il est également né à Jonzac, de père inconnu et de Jeanne Pascal. et Jean Bouchau dit « le Manchot »Jean Bouchau dit « le Manchot » a 28 ans. Il habite Bassens où il est toucheur en bestiaux. Grand et fort, amputé du bras droit, il est connu pour sa violence. Il a été cinq fois condamné en correctionnelle dont deux pour coups et blessures et une pour vol..
Pascal est introuvable à Bordeaux, mais Bouchau est arrêté très rapidement. Confrontée à ce dernier, Juliette Garnier le reconnaît, mais se rétracte aussitôt. Jusqu'au procès en , elle donne plusieurs versions des faits. Cependant, il est avéré que le lendemain du crime elle s'est rendue à la morgue pour voir le cadavre du jeune homme. Effrayée, elle était allée chez Pascal en l'exhortant à fuir. Il quitte Bordeaux le pour Toulouse, en compagnie d'un dénommé Birolleau .
La presse donne des nouvelles de l'enquête de temps en temps14 novembre 1875 : l'enquête se poursuit... .. Puis, le , Pascal est arrêté à Toulouse., à la suite d'une lettre qu'il a envoyée à sa mère. Pascal nie toute implication dans l'assassinat et clame son innocence. Il affirme qu'il était à Bordeaux, en compagnie de son ami Birolleau, au moment du crime.
Ce Birolleau reste introuvable jusqu'au quand il se constitue prisonnier à Jonzac... Birolleau confirme l'alibi de Pascal. Mais, devant le tribunal en , il avoue avoir menti pour aider son ami. Le , la Chambre des mise en accusations ordonne qu'une information soit ouverte contre Birolleau pour faux témoignage., mais après des confrontations avec les condamnés aucune charge contre Birolleau n'est retenue..
Dernier matin de Baptiste Méry
Baptiste Méry part de Jonzac le mardi à huit heures du matin avec soixante-dix francs en poche. Il vient visiter Bordeaux, qu'il ne connaît pas. Il n'a qu'une idée en tête : retrouver Juliette Garnier avec qui, à Jonzac, il avait passé de bons moments. Méry n'ignore rien de sa situation. Il avait déclaré à son ami Flaget et selon l'expression de l'époque, En parlant d'une femme, mener une vie de libertinage Wik définition Wiktionnaire..
Juliette Garnier flaire le bon coup et donne rendez-vous à Méry sur les Quinconces le jeudi soir 28 entre 22 et 23 heures. Elle lui présente rapidement un certain Jean-Baptiste Pascal, boucher de son état. Aux Quinconces, la fête bat son plein.
thumb|300px|Foire des Quinconces : Raoul le bordelais.
Comme deux amoureux, Méry et Juliette Garnier partent vers la Bastide où se trouvent bistrots et estaminets mal-famés. Ils passent la nuit à l'hôtel du Cheval BlancL'auberge du Chaval-Blanc était mal-famé ; les époux Yo, les aubergistes étaient condamnés de huit mois de prison en février 1876 pour une affaire de détournement de mineures et d'excitation de filles mineures à la débauche : . Il n'y a plus d'hôtel du Cheval-Blanc à Bordeaux. La rue Durand, à la Bastide, où se trouvait l'hôtel, est devenue en 1895, la rue du docteur Chabrely.. Le lendemain matin, dès 7 heures, ils rejoignent Jean-Baptiste Pascal et un certain Jean Bouchau dit « le Manchot » dans l'auberge de la dame Gindron, rue Durand.
Au cours du repas, le jeune Méry fait le malin et sort quelques pièces d'or de son porte-monnaie pour régler l'addition d'un franc quarante centimes. Les deux autres hommes ont aperçu l'argent. Son sort est scellé. Le Manchot achète des châtaignes à une marchande ambulante et Baptiste Méry parle avec un client de l'auberge, M. Amat. Ces deux personnes seront des témoins importants au procès.
En sortant de l'auberge, Baptiste Méry et Juliette Garnier prennent le chemin de halage qui longe la Garonne vers Lormont, Pascal et Bouchau les suivent. Pour avoir une vue d'ensemble sur la ville de Bordeaux, il faut monter au plateau de Lormont. Méry veut voir d'abord le port et les chantiers, tandis que Pascal, Bouchau et Juliette Garnier montent vers le plateau. Au sommet, Pascal ordonne alors à Juliette Garnier de redescendre et d'appeler Méry. Baptiste Méry entend les cris de la jeune femme et monte le chemin rapidement. Quand il rejoint les deux hommes, le Manchot se jette immédiatement sur lui et le frappe à la tête. Méry s'écroule d'un coup et Pascal l'égorge avec son couteau à virole, de Nontron. Juliette Garnier, terrorisée, crie et s'enfuit prestement à Bordeaux en prenant les gondoles. Elle va faire sa journée de travail dans un débit de boisson à Bacalan.
Les deux hommes, restés seuls, fouillent les poches de Méry et se partagent les quarante francs qui restent.
Procès
Le procès commence au palais de justice de Bordeaux le lundi . Le « crime de Lormont » a un tel retentissement à Bordeaux que pour chaque jour du procès le Palais de justice est assailli d'une foule qui souhaite assister aux débats. Les forces de l'ordre sont nécessaires pour restaurer le calme et sérénité.
Jean Baptiste Pascal a pour avocat M° Lubé-Dejardin. Jean Bouchau est défendu par M. le baron de Brezets et Juliette Garnier par M° Jolivet. Le procureur général est M. de Grabielli.
Le procès est l'occasion pour l'accusation d'apporter de nouvelles informations : Le porte-monnaie de Méry est trouvé sur Pascal, ainsi qu'une somme d'argent dont l'homme ne peut justifier l'origine. Les vêtements de Pascal et de Juliette Garnier portent les traces d'une boue identique à celle que l'on trouve sur le chemin de Rouquey. On apprend également que Juliette Garnier a demandé à un autre de ses amants, le sieur Moreau, de déclarer qu'il avait passé la fameuse nuit avec elle. Sa patronne, Madame Duffau, raconte que Juliette Garnier est bien venue le 29, au 110 quai de Bacalan. Ses habits étaient couverts de boue, elle grelottait et se trouvait dans un tel état qu'elle n'avait pu travailler.
Pendant les audiences Juliette Garnier, sous serment, affirme qu'elle n'a rien vu, qu'elle ne connaît pas les deux autres personnes sur le banc. Elle nie avoir connu Méry. Elle assure que son enfant n'est pas de lui. Elle s'exprime vite, dans le langage populaire des bas-fonds qui amuse l'auditoire. Quand elle n'est pas interrogée, elle écoute d'un air distrait et bâille sans cesse. Une autre fois, elle dira qu'elle a bien accompagné les trois hommes, mais qu'elle ignorait tout du sort qui attendait Méry.
Le Manchot est habillé correctement. Il se tient plutôt bien, sa voix est calme, la douceur de son regard étonne. Il nie s'être trouvé à Bordeaux le et évoque comme alibi le fait qu'il a conduit des bœufs de Saint-Loubès à Izon, puis dans le nord Gironde. Les témoins confirment qu'il a effectivement conduit des bœufs, mais pas à la date fatidique.
Pascal, lui, nie tout en permanence, et vigoureusement. Un nommé Birolleau, qui avait déclaré lors de l'instruction qu'il se trouvait avec lui le jour du crime, reconnaît d'avoir menti. Pascal comprend que son témoignage va peser très lourd et le conduire à l'échafaud.
Le sieur Amat est le principal témoin. Il était à l'auberge de la Bastide le matin fatal. Il fournit de nombreux détails qu'il ne peut avoir inventés et décrit avec précision les quatre acteurs du drame et le comportement de chacun.
Le , après le réquisitoire du procureur général et les plaidoiries de la défense, le président Gaillard commence son résumé des débats à 15 heures. Le jury se retire et rend sa conclusion à 19 heures. La sentence est prononcée à 19 h 30.
Verdict Jean-Baptiste Pascal est condamné à mort. À la lecture du verdict il pousse . Il faut le maîtriser puis le porter dans sa cellule où il a une crise de nerfs. Juliette Garnier et Jean Bouchau bénéficient des circonstances atténuantes et sont condamnés aux travaux forcés à perpétuitéArchives départementales. Cote 2 U 879.. Le Manchot, impassible, baisse la tête. Juliette Garnier gémit et clame son innocence..