vignette|Photographie d'Edmond (à gauche) et Jules (à droite) de Goncourt par Félix Nadar.

Les frères Goncourt, Edmond de Goncourt (1822-1896) et Jules de Goncourt (1830-1870), sont deux écrivains, romanciers, historiens et diaristes français du classés dans l'école naturaliste (précurseurs du mouvement ensuite théorisé par Emile Zola). Ils ont écrit en collaboration des romans comme Germinie Lacerteux, en , roman qui s'inspire de la double vie de leur servante, ou La Lorette et L'Art du (1859-1875). Ils détestent la philanthropie et la « bien-pensance », aiment Saint-Simon, le Père Duchesne, les mémorialistes (Chateaubriand). Leur œuvre la plus connue demeure leur Journal, dans lequel ils égratignent nombre de leurs contemporains, qui influencera de grands auteurs comme Gide, Barrès, Claudel, Larbaud, Jules Renard et Proust. Nietzsche y voit l'illustration ultime de l'esprit décadent. .

Biographie vignette|Edmond et Jules de Goncourt, par Paul Gavarni. De modeste et récente noblesse lorraine, les frères Huot doivent leur nom de la commune de Haute-Marne de Goncourt. Petits aristocrates encore enracinés dans la bourgeoisie, leur famille paternelle a acquis la terre de Goncourt à la fin de l'Ancien Régime et a profité de la Révolution pour s'enrichir. C'est leur arrière-grand-père, Antoine Huot, officier des eaux et forêts, qui acquiert à Goncourt en 1786 la propriété d'une modeste maison, à laquelle est associé le titre de seigneur de Goncourt. Leur père, Marc-Pierre Huot de Goncourt, rejoint l'armée napoléonienne en 1804, dans laquelle il s'illustre. Il accepte de recevoir pour ses exploits la Légion d'honneur mais refuse de devenir l'aide de camp du roi à la Restauration. Leur grand-mère maternelle, qui continuait à porter le nom de son premier mari guillotiné, Madame de Courmont, passait pour une élégante aux mœurs légères du temps du Directoire.

Edmond naît en à Nancy et Jules en à Paris ; ils perdent assez jeunes leur père et leur sœur (emportée par le choléra) et se retrouvent profondément liés l'un à l'autre.. Tous deux effectuent de brillantes études (Edmond intègre le lycée Henri-IV, puis les deux frères étudient au lycée Condorcet) et Edmond entame une carrière de comptable qu'il exècre. En , ils perdent leur mère qu'ils idolâtrent et en sont effondrés ; par ailleurs, cet évènement renforce encore le lien entre les deux frères. Edmond dira à ce sujet : . Il veillera sur son petit frère de façon quasiment paternelle jusqu'à sa mort.

L'année de la mort de leur mère, Edmond quitte son poste et les deux frères ainsi réunis décident de se consacrer à la littérature tout en brocantant. Ils s'essayent à tout : sous l'influence de leur tante Nephtalie de Courmont, qui leur a enseigné l'art de chiner, ils sont collectionneurs et deviennent à la fois artistes, antiquaires, historiens et romanciers. On dira même d'eux qu'ils s'intéressent plus aux objets qu'aux hommes, et ce seul intérêt suffira à réveiller leur sens de la discorde, puisqu'ils apprécient plus les bijoux révolutionnaires décorés de bleu, blanc et rouge. Les riches collectionneurs, les grandes institutions comme le Louvre auront recours à leur expertise. Leur collection de plus de mille dessins de l'école française du est exposée pour la première fois en 1860; une partie est montrée lors de rétrospectives organisées par Charles Ephrussi et Gustave Dreyfus. La Comtesse Greffulhe, par l'entremise de son cousin Montesquiou, se la fera montrer. Louis II de Bavière réclame l'autorisation de la photographier. L'impératrice d'Allemagne, Winnaretta Singer, Leopold von Sacher-Masoch, l'impératrice Eugénie réclament à voir leur "musée" d'Auteuil. En , au cœur de grands troubles politiques, ils essayent de publier leur premier ouvrage rédigé à quatre mains, En 18…, mais sans succès.

Ils s'essayent au journalisme, contribuant à la revue "L'Eclair" lancée par leur cousin Pierre-Charles de Villedeuil. L'expérience tourne court et leur vaudra un procès pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs: les Goncourt traînent une réputation d' "orléanistes fougueux"" et se sont moqués de la comédienne Rachel, maîtresse en titre du cousin de Napoléon III. Le substitut au procureur les accuse d'être des "gens sans foi, ni loi, ni famille, des sacripants sans mère, ni sœur, des apôtres d'immoralité bons à mettre en lieu sûr". Le procès se termine par un blâme.

Ils n'hésitent pas à pousser le partage de leurs deux existences jusqu'à partager la même maîtresse à partir de 1858 : Maria, sage femme et faiseuse d'anges, maîtresse de Jules depuis 1851. Maria leur dévoile la vie et les misères des femmes du bas-peuple de Paris..

Oisifs en apparence, ils prennent pourtant largement part au foisonnement culturel parisien et leur œuvre la plus importante, le Journal, est issue de l'observation poussée de leur contemporains : ils y décrivent Balzac, Mallarmé et d'autres de la pire façon, ce qui leur vaut leur réputation de grandes langues de vipère. Une des rares personnes envers laquelle ils seront élogieux est Théophile Gautier. Ce journal peu décrié fera regretter à Proust qu'Edmond ne s'en soit pas assez emparé après la mort de son frère tant il y voit un fort potentiel.

Ils continueront de mener imprégnée de bonne entente et ponctuée de petits succès littéraires jusqu'à la mort prématurée de Jules, de la syphilis, à 39 ans, en 1870. De l'aveu d'Edmond, Jules était le véritable écrivain, mais après cette perte, Edmond a publié plusieurs romans et le Journal des Goncourt.

Leur Journal a inspiré Marcel Proust, qui les pastichera dans Le Temps retrouvé. publié en 1927. Proust recevra d'ailleurs le prix Goncourt pour À l'ombre des jeunes filles en fleurs, en .

L'Académie Goncourt Le testament olographe d'Edmond comporte deux clauses notables : la création de l'Académie Goncourt et la dispersion (par vente) de l'importante collection d'art des deux frères qu'abritait le 53 avenue Montmorency. Les fonds tirés de la vente constituent la première trésorerie de la jeune Académie Goncourt.

Le but de l'Académie Goncourt était de proposer un contrepoint exact à l'Académie française, devant aider à l'éclosion des talents. Elle couronnera, non des auteurs célèbres, mais de jeunes écrivains, "ni grand seigneur, ni hommes politiques". Edmond de Goncourt fait de l'Académie Goncourt le légataire de sa fortune, ses collections et ses droits d'auteur, et les auteurs primés se verront remettre une pension annuelle de , devant ainsi éviter à ceux-ci la nécessité de dissiper leur temps et talent "dans le travail d'un ministère ou dans les œuvres basses du journalisme" qu'avait tant répugné Edmond et dont il s'était sorti par un héritage opportun, conscient que tous les auteurs de talent ne partageraient pas sa chance.

Style et histoire de l'art « Écriture artiste » Artificialité, préciosité, créativité lexicale Les frères Goncourt sont à la fois des pratiquants assidus d'une certaine façon d'envisager le style littéraire mais aussi les inventeurs du concept critique qui a servi depuis à la désigner : l’« écriture artiste ». Celle-ci, pour la résumer d'un slogan bien dans leur façon, consiste essentiellement à « préférer les tableaux à la nature », comme ils le disent dans le tome 1 de leur Journal (1865)Cet aphorisme avait été précédemment rapporté comme venant d'eux par Gustave Flaubert dans sa Correspondance le 1er juin 1860, puis cité par E. Caramaschi dans Réalisme et Impressionnisme dans l’œuvre des frères Goncourt, Paris, Nizet, 1971, p. 92, et enfin repris Marie-Thérèse Mathet au début de son chapitre « La parole des personnages dans l’œuvre romanesque des frères Goncourt » dans le livre collectif , publié en ligne sur OpenEdition Books le 3 janvier 2022 , ISBN numérique : 979-10-300-0704-6, DOI : 10.4000/books.editionscnrs.9255. : .

D'où leur goût marqué pour une certaine artificialité, un rejet de l'amour romantique voué à la nature : et notamment leur inclination pour une langue à la fois précieuse et créative, pour les mots rares, ou tombés en désuétude, très précis et techniques, pour les descriptions minutieuses, les allusions culturelles savantes, la prose « ciselée », ainsi que pour l'invention de mots, une néologisation effrénée, ou un emploi des mots inhabituel, par exemple le fait d'utiliser un nom en tant qu'adjectif comme dans l'expression, justement, d’écriture (ou style) « artiste ». Pour l’universitaire, lexicographe, critique littéraire et éditeur Henri Mitterand, quoiqu'affiliés au courant réaliste du roman de leur époque, les Goncourt avec leur invention de l'« écriture artiste » font un peu le lien entre, en amont, l'école de l'Art pour l'art, le mouvement symboliste en littérature, l'impressionnisme en peinture et le décadentisme en avalselon Henri Mitterand dans son chapitre « De l’écriture artiste au style décadent » dans le livre collectif publié ; publié en ligne sur OpenEdition Books le 16 juin 2016, ISBN numérique : 978-2-271-09122-2, ; réédition papier le 27 avril 2018 par Forgotten Books ..

Réalisme descriptif ? Selon Henri Mitterand, dans son article « De l’écriture artiste au style décadent » (pages 467-477 de l’ouvrage collectif Histoire de la langue française 1880-1914), c'est sous la plume d'Edmond de Goncourt qu'on trouve la première occurrence de l'expression d’“écriture artiste”, (ibid. § 2) :

D'ailleurs, comme le remarque Henri Mitterand : (ibid. § 3). Ce qui ne facilite pas, en effet, la caractérisation précise de ce qui rend “artiste” l'écriture... Pour ce faire, il y faut l'analyse d'exemples divers pris à la même époque, mais aussi dans l'époque précédente, puisque cette (ibid. § 3).

Parallèle avec l'impressionnisme Analogie Pour mener à bien son enquête sur la généalogie du phénomène littéraire et de l'expression d’« écriture artiste », Henri Mitterand poursuit le parallèle qu'il estime éclairant avec l'événement pictural le plus marquant de l'époque, l'inauguration du mouvement impressionniste dans les années 1860 - 1870 : (ibid. § 4).

Mitterand note d'ailleurs à l'appui de son analogie entre peinture impressionniste et écriture artiste que cette dernière est particulièrement perceptible dans les pages descriptives (ibid. § 5), justement, et que ce parallèle avait été établi avant lui dans les intuitions du poète Jules Laforgue, dans les années 1880 (Mélanges posthumes publié notamment au Mercure de France en 1919) : . (ibid. § 5).

Mitterand analyse ensuite plusieurs extraits des œuvres des frères Goncourt (dans Charles Demailly, 1860, par exemple), mais aussi de Daudet, Flaubert, Zola, et cite aussi Verlaine et Baudelaire, jusqu'à Pierre Loti, où il précise cette analogie d'innovation entre technique picturale et effets de style littéraire. Il note que ces (ibid. § 10).

Nuance. Simultanéité et temporalité : l'instantané Poursuivant son parallèle entre impressionnisme et écriture artiste, son exploration des échanges fructueux entre littérature et peinture par leur relative communauté de soubassement théorique et d'expérience sensible subjective, Mitterand note toutefois des nuances, voire des différences tenant à la nature même de ces deux arts dans leur effort de transposition réciproque.

(ibid. § 10). Qu'entend Mitterand par cette « infirmité du langage verbal » ? Il l'explicite un peu plus loin : celle-ci (ibid. § 17).

Mais la nature forcément séquentielle du langage verbal, présente néanmoins un avantage sur la peinture (dont le résultat est donné d'emblée au regardeur en simultané et dont le temps de réalisation du processus s'éteint avec son achèvement et son accrochage, sauf dans les pratiques de « performances »). Car l'écriture, pour sa part peut justement (par sa séquentialité, par la durée et le rythme de l'écriture comme de la lecture) jouer avec la temporalité, laquelle est un défi inépuisable pour les arts plastiques.

Ainsi : (ibid. § 10). (ibid. § 11).

Vision du monde et aspects stylistiques