Le Matin de l'exécution des streltsy (en ) est un tableau du peintre russe Vassili Sourikov (1848-1916), réalisé en 1881. Il est conservé à la Galerie Tretiakov à Moscou, sous le . Les dimensions de la toile sont de (selon d'autres sources les dimensions sont de .).
Le thème de l'œuvre est lié aux évènements historiques de la fin du , la répression par Pierre le Grand de la révolte des streltsy et l'exécution des rebelles en 1698 : le tableau met en scène l'attente des condamnés, accompagnés de leurs familles, juste avant l'exécution.
Les premières esquisses du tableau Le Matin de l'exécution des Streltsy ont été réalisées en 1878 et le travail pour l'ensemble de la toile a duré trois ans. Elle a été présentée à la des Ambulants, ouverte en à Saint-Pétersbourg. La toile est acquise par Pavel Tretiakov directement lors de l'exposition. Le Matin de l'exécution des streltsyLe mot russe strelets devient streltsy au pluriel. devient la première grande œuvre de Sourikov consacrée à un thème de l'histoire russe. Avec les deux autres tableaux des années 1880, Menchikov à Beriozovo (1883) et La Boyarine Morozova (1887), il est parfois présenté comme une pièce de la trilogie de Sourikov sur les évènements historiques dramatiques de l'histoire de la Russie aux .
Le sculpteur Mark Antokolski voit dans Le Matin de l'exécution des streltsy le premier tableau de la peinture d'histoire russe, considérant que « ses qualités rachètent cent fois ses imperfections ». Le critique d'art écrit que devant cette toile « les spectateurs embrassent immédiatement toute la puissance de la création, de la représentation artistique ». Selon le peintre et critique Alexandre Benois, le tableau des streltsy de Sourikov « parvient à transmettre de manière géniale l'horreur exceptionnelle de la tragédie pétrovienne ». L'historienne d'art Alla Verechtchaguina constate qu'avant Sourikov personne n'a jamais pu « montrer si honnêtement et de manière si convaincante le mouvement de l'histoire, qui se déroule dans des antagonismes déchirant la nation dans une lutte à la vie et à la mort entre des partisans de la nouveauté et des adeptes des anciennes traditions ».
Histoire Événements antérieurs Vassili Sourikov nait en 1848 à Krasnoïarsk. Sa famille appartenait à une ancienne famille cosaque par son père, Ivan Vassilievitch Sourikov, et par sa mère, Praskovia Fiodorovna Sourikova (fille de Torgochina). Les noms de Sourikov et de Torgochina, les ancêtres du peintre, se retrouvent dans les listes de rebelles hostiles au gouverneur de Sibérie à la fin du . En 1858, Sourikov entre à l'école du district de Krasnoïarsk, où son professeur apporte une contribution significative à sa formation d'artiste. Grâce à Grebniov, il fait la connaissance d'un mécène producteur d'or, Piotr Kouznetsov, qui apporte son soutien à Soukorov pour la poursuite de ses études. En , Sourikov prend la route de Krasnoïarsk à Saint-Pétersbourg dans un convoi de poissons affrêté par son mécène. En route, il fait un bref arrêt à Moscou.
vignette|Autoportrait de V. Sourikov (1879, Galerie Tretiakov). De 1869 à 1875, Vassili Sourikov étudie à l'académie russe des Beaux-Arts dans la classe de peinture d'histoire, où ses formateurs sont , Bogdan Willewalde, Fiodor Bruni, Fiodor Iordan, Carl Wenig, Carl Timoleon von Neff et, à partir de 1873, Pavel Tchistiakov.. En 1874, pour son tableau Le Samaritain miséricordieux (actuellement conservé au Musée d'État des Beaux-Arts de Krasnoïarsk-Vassili Sourikov), il reçoit la petite médaille d'or de l'académie des Beaux-Arts et en 1875, pour sa toile l'apôtre Paul explique les dogmes de la foi en présence du roi Agrippa, de sa sœur Bérénice et du proconsul Festa (aujourd'hui conservée à la Galerie Tretiakov), il reçoit le titre d'artiste de premier degré, mais sans toutefois recevoir la grande médaille d'or. Selon certaines sources, cela est dû au fait que pour cette année-là, l'académie n'avait pas les moyens d'accorder avec son prix la bourse pour un voyage de formation à l'étranger aux pensionnaires lauréats.
En , Sourikov commence à travailler sur des croquis pour des œuvres destinées à la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou, et en août de la même année, il signe un contrat pour quatre fresques représentant les premiers conciles œcuméniques. Pendant plusieurs mois, Sourikov poursuit son travail dans l'atelier qui lui a été prêté à Saint-Pétersbourg, et, en , il déménage à Moscou, car les esquisses ayant été approuvées, il fallait commencer à réaliser les fresques sur les murs de la cathédrale. En 1878, Sourikov se rend à Saint-Pétersbourg pour son mariage avec Élisabeth Augustovna Chare. Il revient avec elle à Moscou où ils s'installent dans un petit appartement dans le quartier de la rue Pliouchtchikha, dans la maison Astakhova au , qui n'existe plus aujourd'hui, ayant été détruite en 1953 lors de la reconstruction de cette rue. Son travail sur les fresques de la cathédrale se termine en été 1878 et a nécessité de sa part une grande énergie. Par contre, le prix obtenu pour la réalisation de cette commande lui assure une indépendance financière et la possibilité de choisir les travaux qui lui plaisent. Et c'est ainsi qu'il peut commencer Le Matin de l'exécution des streltsy.
Plus tard, Sourikov se souvient : « J'ai décidé à Saint-Pétersbourg de peindre les streltsy. J'ai conçu la toile quand je suis arrivé à Pétersbourg en venant de Sibérie. Puis j'ai vu la beauté de Moscou… j'ai vu la place Rouge et tout cela m'a rappelé des souvenirs de Sibérie. Quand je l'ai imaginée, tous les visages me sont apparus à chaque fois. » Son déménagement à Moscou a joué un grand rôle dans la vie de l'artiste. Sourikov parle lui-même de ses impressions : « Ici à Moscou a commencé quelque chose d'étrange. D'abord je m'y suis senti beaucoup plus à l'aise qu'à Saint-Pétersbourg. Il y avait à Moscou quelque chose qui me rappelait beaucoup plus Krasnoïarsk, surtout l'hiver. Vous allez, parfois au crépuscule, dans une rue, vous tournez dans une ruelle, et soudain vous êtes devant quelque chose de connu, pareil à ce que vous avez vu à Krasnoïarsk, en Sibérie ». Le Kremlin de Moscou fait grande impression sur Sourikov : « C'est le Kremlin qui m'a le plus impressionné, avec ses murs et ses tours. Je ne sais pas moi-même pourquoi, mais j'ai ressenti avec eux quelque chose d'étonnamment proche de moi et que je connaissais depuis longtemps. Dès que la nuit tombait, j'abandonnais mon travail à la cathédrale et j'allais dîner, puis quand le crépuscule tombait, j'allais vagabonder dans Moscou et surtout du côté des murs du kremlin ». Dans une lettre à l'historien et critique d'art Victor Nikolski, Sourikov écrit : « Arrivé à Moscou, je suis tombé au centre de la vie du peuple russe, [et] je me suis immédiatement mis en route ».
Travail sur la toile Poursuivant ses promenades dans Moscou, Vassili Sourikov se souvient : « Et voilà qu'un jour, je marche sur la place Rouge, pas une âme autour de moi. Je m'arrête près de lobnoïe mesto, j'observe les contours de la cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux, et soudain en imagination je vois la scène de l'exécution des streltsy, tellement clairement que mon cœur se met à battre. Je sens que si je peignais ce que je me représente, un tableau magnifique en sortirait. Je me précipite à la maison et jusqu'à la nuit je dessine des croquis, puis une composition générale, puis des groupes de personnages. Il faut dire que j'avais déjà eu en tête cette idée de peindre un tableau de l'exécution des streltsy. J'y pensais déjà à Krasnoiarsk. Mais jamais ce sujet ne m'était apparu aussi clairement et d'une manière aussi terrible, avec une composition pareille. ».
vignette|gauche|Le Matin de l'exécution des streltsy (première ébauche, 1878, Galerie Tretiakov). Dans une lettre à sa mère Praskovia Fiodorovna et à son frère Alexandre, envoyée en , Vassili Sourikov écrit : « Maintenant je vis à Moscou. Le travail à la cathédrale a été terminé cet été et je peins le tableau sur la révolte des streltsy. Je pense le terminer cet hiver ». Dans une lettre à sa mère et à son frère du , il écrit : « Je pensais aller chez vous cet été, mais je suis occupé à mon grand tableau et j'aurai besoin de tout l'été pour le terminer. ».. Mais le travail sur le tableau a pris beaucoup plus de temps que prévu et il s'est poursuivi jusqu'au début 1881.
Le travail lié à la réalisation de la toile L'exécution des streltsy commence alors que Sourikov vit dans un appartement à Pliouchtchikha. Certaines études sur le tableau sont peintes durant l'été 1879, quand l'artiste travaille dans la propriété Dériaguina, dans le village de Lipitsa dans l'ouiezd de Tchernski, Gouvernement de Toula. Après quelque temps, il déménage avec sa famille dans un autre appartement situé boulevard Zoubovski, dans la maison de V. Wagner (maison qui n'existe plus aujourd'hui). Là, il commence à travailler sur une toile de grande dimension. Mais ce nouvel appartement n'était pas très grand et un critique qui lui a rendu visite, Nikolaï Alexandrov, rappelle que Sourikov « a réalisé ce tableau géant presque derrière un canapé ». Selon Alexandrov, « dans une petite pièce aux fenêtres basses, le tableau se trouve presque en diagonale à travers la pièce, et quand Sourikov peint une partie du tableau, il ne voit pas l'autre partie, et pour voir le tableau en entier, il doit le regarder de travers à partir d'une autre pièce non éclairée ».
vignette|Portrait de E. K. Deriaguina (1879, Galerie Tretiakov), modèle pour le portrait de la femme du strelets à barbe noire. Durant cette période, Sourikov communique souvent avec le peintre Ilia Répine. Ils vivent non loin l'un de l'autre, à Khamovnik, et Répine persuade Sourikov de poser pour un portrait. Répine rappelle : « Sourikov a terminé ses travaux dans la cathédrale, il est maintenant au boulevard Zoubovski dans une petite pièce, la plus grande de son appartement, et commence L'exécution des steltsy. Il ne joue pas à cache-cache avec ses toiles : elles sont sur le chevalet et toujours visibles, les peintres aiment beaucoup écouter les commentaires de leurs camarades ». Répine lui-même travaille à cette époque sur sa toile La princesse Sophia Alekseievna un an après son enfermement au monastère de Novodievitchi, dont le thème était lié à la révolte des streltsy. Il aide Sourikov à trouver un modèle pour le streltsy roux ; c'est le fossoyeur Kouzma, qui est très bien rendu par Sourikov dans son tableau.
Sourikov raconte que lorsqu'il arrive à la phase finale de la réalisation du Matin de l'exécution des streltsy, Ilia Répine lui rend visite. Il regarde le tableau et demande : « Comment se fait-il que vous n'ayez aucun strelets exécuté ? Il devrait y en avoir un, qui pend à la potence sur la partie droite de la toile. » Sur ces mots, Sourikov, bien qu'il sache que cela était impossible, décide d'essayer et de dessiner un strelets pendu. Mais le lendemain, selon Sourikov, une vieille nounou entre dans la pièce et, quand elle le voit, perd connaissance et s'effondre. Toujours selon l'artiste, le même jour, Pavel Tretiakov lui rend visite et dit : « Mais que voulez-vous... gâcher tout le tableau ? ». Si bien que Sourikov en arrive à la conclusion que c'est lui qui a raison, et pas Répine. Les radiographies du tableau réalisées plus tard montrent que le strelets pendu était représenté à droite de la toile dans une des versions primitives du tableau.
On sait qu'à cette époque Sourikov est également en contact avec l'écrivain Léon Tolstoï, qui vient chez lui et suit son travail sur la toile. Selon Sourikov, c'est Tolstoï lui-même qui attire son attention sur le fait que sur les mains du strelets qui tient une bougie doit dégouliner de la cire. Sourikov reconnaît le bien-fondé de cette remarque et finalise en ce sens la main du condamné .