L’affaire des seize de Basse-Pointe est une affaire criminelle française, non élucidée, qui a duré de 1948 à 1951, et dont le procès dépassera le cadre de la cour d’assises de Bordeaux pour devenir le premier procès du colonialisme français aux Antilles. Il sera aussi l’occasion d’un grand élan de solidarité de la part des mouvements syndicalistes, communistes et associatifs, à la fois en Martinique, mais aussi en métropole et notamment à Bordeaux.

Résumé Le , dans un contexte tendu de grève sur plusieurs plantations de Basse-Pointe, un administrateur blanc créole, Guy de Fabrique Saint-Tours, est assassiné de de coutelas, dont trois mortels. Après une intense chasse à l’homme de plusieurs semaines, seize coupeurs de canne sont arrêtés, issus pour la plupart d’anciennes lignées d’esclaves, mais aussi d'origine indienne pour trois d'entre eux. Ils sont emprisonnés pendant trois ans en Martinique en attente d’un procès, jusqu’à leur transfert en 1951 à Bordeaux, avec l’assurance d’un verdict exemplaire et sans appel. Ils seront finalement tous acquittés, faute de preuves.

Déroulement de l’affaire

Un contexte social tendu gauche|vignette|Rue cases-nègres à la Martinique vers 1950. En 1948, alors que l’Empire colonial français est ébranlé par des soulèvements en Afrique et en Asie, la Martinique, sur proposition d'Aimé Césaire, a pour sa part choisi la voie de l’assimilation et est devenue un département français depuis deux ans. Elle n’est donc plus officiellement un territoire colonial. Également, cent ans auparavant, a eu lieu l’abolition définitive de l’esclavage par la France. Malgré tout, les rapports hiérarchiques entre les différentes populations de l’île perdurent. Les blancs créoles (békés, 1 % de la population) sont toujours les détenteurs des « habitations », ces plantations qui reposaient initialement sur l’esclavagisme. Les conditions de travail y sont toujours difficiles et les salaires très bas. Enfin les employeurs conservent un pouvoir disproportionné sur leurs travailleurs, avec l’attribution des logements ouvriers (situés dans la ), et leur capacité à interdire de quitter l’habitation sans autorisation durant leurs journées de travail. À cela s’ajoute la cherté de la vie due aux pénuries qui obligent à importer de nombreux produits.

Cette difficile situation sociale explique aussi pourquoi, au sortir de la Seconde guerre mondiale, et alors que la Martinique avait été administrée par le régime de Vichy avec l’appui de nombreux békés, les communistes s'implantent particulièrement bien. Les mouvements de grèves se multiplient, et avec la départementalisation, les revendications deviennent plus légitimes. Le climat social est tellement tendu qu'il inquiète l’administration qui choisit la répression, parfois violente. Six mois tout juste avant les événements de Basse-Pointe, sur l’habitation Lajus au Carbet, sur ordre du premier préfet Pierre Trouillé, des gardes mobiles tirent sans sommation sur des ouvriers grévistes, faisant trois morts et deux blessés graves. Cet événement qui montre la répression visant à endiguer l’extension du communisme et du syndicalisme donne une idée de l’état d’esprit des grévistes.

Le meurtre de Guy de Fabrique Dans ce contexte social tendu, sur l'habitation Leyritz située à Basse-Pointe, propriété du riche industriel Victor Depaz, blanc créole qui possède également les habitations sucrière Pécoul, Gradis et Moulin L'Etang, trois ouvriers logés (casés), font l'objet, au mois d', de procédures de licenciement et d’expulsion (décasés). Il leur est reproché d’avoir travaillé sur l'habitation Saint-James à Saint-Pierre où l'administrateur, M. Duchamp, acceptait de payer aux conditions prévues par le protocole de 1947, conditions que les cadres békés de l’habitation Leyritz (Amédée Despointes, le directeur, et Guy de Fabrique, l’administrateur) refusaient à leurs travailleurs logés sur l'habitation, au motif de cet avantage.

Après avoir vainement sollicité l’inspection du travail, les ouvriers syndiqués déclenchent une grève en solidarité avec les décasés, soutenue par Albert Crétinoir, le maire de Basse-Pointe, militant du Parti communiste martiniquais (PCM). Les grévistes vont alors de plantations en plantations pour convaincre d’autres coupeurs de canne d’arrêter le travail. Gaston de Fabrique, géreur béké de l’habitation Leyritz, va à leur rencontre. Pensant que son frère est menacé, Guy de Fabrique, l'administrateur des quatre habitations de Victor Depaz, arrive sur place, muni d’un revolver et accompagné de deux gendarmes. Un coup de feu de persuasion est tiré et une bagarre éclate. Les grévistes, qui sont une soixantaine, désarment les gendarmes qui prennent la fuite. Quelques-uns poursuivent Guy de Fabrique à travers les champs. Le corps de ce dernier est retrouvé le 6 septembre dans un champ de cannes, marqué de de coutelas, dont trois mortels.

Chasse à l'homme et interpellation de suspects Le ministre de l’intérieur de l’époque, le socialiste Jules Moch, compte se servir de l’affaire pour réduire l’agitation et casser les communistes qui incitent les de cannes de l’île à se révolter. Après une intense chasse à l'homme de plusieurs semaines, et ne pouvant trouver qui a porté le coup mortel, l'administration arrête dix-huit ouvriers agricoles, connus pour être syndicalistes et communistes. Tous sont des travailleurs de couleur, dont trois d'origine indienne (coolies). Les dix-huit passent presque trois ans en détention provisoire. Deux d’entre eux sont toutefois libérés au bout de deux ans car ils ne se trouvaient pas sur l’habitation au moment du crime. Il reste désormais 16 inculpés : Sébastien Julina, Albert Rovela, Jean Bastel, Stéphane Roselmac, Félix Goidaman, Romain Nelar, Eusèbe Roure, Edmond Cressant, René Polomat, Nestor Clio, Omer Surbon, Crépin Romain, Marcelin Hérard, Louis Blézés et deux Moutoussamy. Ils sont âgés de 26 à .

L’inculpation de certains accusés repose sur des éléments erronés. Pour accuser Julina, on s’appuie sur une confidence qu’il a faite en prison à un nommé Aujeon, alors que ces deux hommes n’ont jamais été dans la même cellule. Pour accuser Clio Nestor, on s’appuie sur le témoignage du gendarme Lautrelle qui déclare l’avoir reconnu dans la bagarre parce qu’il avait fait sa connaissance au service militaire, or Clio est réformé et n’a jamais fait de service militaire. Polomat est inculpé alors qu’il a été prouvé que le en question, il était couché les deux pieds bandés et dans l’incapacité de marcher.

Syndicats et communistes engagent alors une campagne de solidarité, avec motions, pétitions et protestations contre la lenteur de l’instruction. Des conseils municipaux votent des vœux dans le même sens. La tension est telle que la Cour d’assise de Fort-de-France est dessaisie en faveur de celle de Bordeaux. Selon les partisans des inculpés, les autorités espèrent que dans cet ancien port négrier, dont la haute bourgeoisie négociante compte de nombreux liens familiaux avec les békés créoles, le procès débouche sur un verdict exemplaire et dissuasif, à une époque où la France dispose encore d’un grand empire colonial.

Un procès retentissant et politique Accueil en métropole et comité de soutien En 1951, après trois années de détention provisoire, les seize inculpés sont finalement envoyés en France hexagonale pour y être jugés. Leur arrivée entraîne un mouvement de solidarité. Le Parti communiste et les syndicats leur organisent de nombreux comités de soutien. Dès leur arrivée au port du Havre, les dockers refusent de débarquer le et débrayent pendant pour soutenir les détenus, victimes selon eux de la répression coloniale. Les 16 sont ensuite transférés à Bordeaux et incarcérés dans le Fort du Hâ.

Pour leur défense, le Parti communiste, des syndicats et le MRAP procurent aux seize coupeurs de cannes, par l’intermédiaire du Secours Populaire, onze avocats, la plupart communistes. Parmi eux se trouve Georges Gratiant, figure politique martiniquaise, Marcel Manville, un des membres fondateurs du MRAP, et Gerty Archimède, première femme députée de la Guadeloupe.

Les communistes espèrent profiter du procès pour en faire un événement politique. Afin d'influencer les jurés, le journaliste Jean Pernot publie régulièrement dans Les nouvelles de Bordeaux et du Sud-Ouest des articles mettant en avant le passé esclavagiste de Bordeaux. ou encore sont quelques-uns des titres de ses articles de 1951.

De même, le journal du MRAP Droit et Liberté, lance un appel aux jurés de Bordeaux avant l'ouverture du procès : (Monique Lafon, ).

Déroulement du procès vignette|205x205px|Palais de justice de Bordeaux Le procès débute le à la cour d’assises de Bordeaux située dans le Palais Thiac. Du côté de l’accusation, plusieurs témoins sont des repris de justice. On y trouve un proxénète, un interdit de séjour, et un fou qui avait dû être interné à bord du navire de transport. S’y trouvaient également Gaston de Fabrique le frère de la victime, les deux brigadiers présents lors de l’altercation qui a précédé le meurtre, et trois cadres de l’habitation Leyritz. Tous les témoins sont indirects car aucun n’a assisté au crime.

Dans son accusation, la partie civile met l’accent sur la moralité des accusés, dénoncés comme des fainéants, ignares et factieux. De même, la personnalité de la victime est mise en avant. Guy de Fabrique est présenté plus comme un travailleur que comme un patron. Enfin, les avocats déplorent l’atmosphère autour de la traque des suspects, perturbée selon eux par la campagne de presse en soutien aux grévistes, et qui aurait intimidé d’éventuels témoins.

L’avocat général tente de son côté d’invoquer la . Cependant, sentant le procès lui échapper, il ne réclame que de prison et 75 de réclusion pour l’ensemble des seize accusés. Loin de réclamer la peine de mort pour meurtre, sa réquisition correspond à moins de deux ans d’enfermement par accusé, quand ceux-ci ont déjà effectué près de trois ans de prison en détention provisoire.

La défense quant à elle, après avoir tenté d'évoquer l'affaire André Aliker, finalement rejetée par le président, met en avant les faiblesses du dossier. Notamment le fait que l’un des principaux témoins accusateurs, qui a rédigé une lettre de dénonciation, est en réalité analphabète. Les avocats pointent également une grave faute de l’instruction concernant les armes du défunt. En effet, celles-ci ont été rendues à sa famille, sans chercher à savoir qui avait tiré les coups de revolver ayant mis le feu aux poudres. La défense va aussi s’attacher à présenter la situation générale dans les plantations. Pour cela, elle fait témoigner le grand ethnographe Michel Leiris, qui confie à la barre que c’est à la Martinique qu’il a vu . Cette thématique du contexte social et historique de la Martinique sera reprise dans la plaidoirie de l’avocat principal Georges Gratiant : Camille Mauduech, Livret du film documentaire : Les 16 de Basse-Pointe, Les Films du Marigot, 2009..Sa plaidoirie fut soulignée de vifs applaudissements.

Finalement, le à 14h, devant l'absence de preuves contre les ouvriers et dans l'incapacité de prononcer une condamnation collective, le procès s’achève avec le verdict qui prononce l’acquittement général pour les seize accusés, et demande leur libération immédiate. De toute évidence, s'il est probable que les coupables sont parmi eux, condamner les seize inculpés aurait impliqué de condamner des innocents. Par ailleurs, René Polomat, un des acquittés, avouera plus tard que sur les seize, il y avait onze innocents et cinq coupables, mais que l’auteur des ultimes coups mortels n’a jamais été retrouvé.

Libération et partage du succès vignette|Louis Blézès, tête de liste des accusés.