Soliman Cardahi ou Cordahi, né à Chouf (Mont Liban) en 1857 et mort à Tunis le )Est adopté ici la translittération (de قرداحي) qu'utilisait Soliman Cardahi pour son patronyme dans ses propres publications et correspondances ; plutôt que celle scolastique de l'International Journal of Middle East Studies : Qardahi, ou Qirdahi ; celle davantage consacrée aujourd'hui Cordahi ; ou celles foisonnantes de différents auteurs : Kerdahi, Qurdahi, al-Qirdahi... Le nom signifie en syriaque-araméen : forgeron d'armes., est un directeur de troupe, metteur en scène, acteur et formateur de langue arabe.

Il est l'un des pionniers du théâtre en langue arabe en Égypte. Annonçant sa mort, Chekri Ganem le qualifie de . Il est également considéré comme .

Il avait été précédé par la naissance en 1847-1848 du théâtre moderne de langue arabe au Proche-Orient, grâce aux traducteurs, réformateurs et éducateurs que furent Rifa'a al-Tahtawi, Maroun al-Naqqash (1817-1855), Boutros al-Boustani, Sa'd Allah Boustani, Nassif al-Yaziji... première génération du monde arabe libéral (cf. Albert Hourani).

Biographie

En Égypte, des tentatives de représentations théâtrales dans la décennie 1870 avaient été stoppées par le Khédive Ismaël ; leurs auteurs - ayant émigré (James Sanua) ou pas (Salim al-Naqqash, Adib Ishak) - se consacrèrent principalement au journalisme politique. Avant 1880,

Bénéficiant entre 1880 et 1907 de l'appui des Khédives Tawfiq Pacha puis Abbas Hilmi II ainsi que des nationalistes Orabi et Moustapha Kamil, Soliman Cardahi parvient, avec plusieurs centaines de représentations, à diffuser le théâtre tant dans Le Caire politique et l'Alexandrie cosmopolite que dans les villes de province. Les spécialistes de cette période l'expliquent par son choix de musiciens et acteurs égyptiens, en particulier, dès 1882 dans le rôle de Télémaque, de Cheikh Salama Hégazî un munshid (chantre) qui deviendra, par la suite, la vedette du théâtre égyptienP.C. Sandgrove, Egyptian theater in the ninetheenth century AUC Press, Le Caire, 2007, .. Ces artistes s'exprimaient en effet avec une langue, une musique et des sentiments qui répondaient aux attentes et au goût d'un large public, de l'élite aux classes moyennes (les Effendis), sinon populaires. À cette modernité urbaine en extension . Un critique de théâtre français en visite en Égypte en 1890 désigne la troupe de Soliman Cardahi comme proprement égyptienne (elle est du reste dénommée, à partir de 1888, la Troupe Patriotique Égyptienne) par opposition aux autres compagnies : européennes, empreintes de caractère syrien ou d'un sabir de langues. Dans ses représentations, comédies comme tragédies, les actrices, de toutes confessions, maîtrisent l'arabe. Car la question de la langue va de pair avec cette émancipation et constitue en commençant par l'arabisation (ta'arib plutôt que traduction-targama) par Tahtawi du Télémaque de FénelonAbdel-Malek, op. cit., et 331.. De même

Ces avancées mais aussi ces limites illustrent celles de la Nahda ( s.-début ), combinaison historique d'une politique publique initiée par Méhémet Ali (Mohamed Ali) ; un esprit d'entreprise en phase avec la première mondialisation; un mouvement national émergent.

Tout comme d'autres protagonistes, Soliman Cardahi se heurta aux bornes politiques et financières des réformes prônéesMestyan, op. cit., .. Les informations qui suivent visent à illustrer, de manière non exhaustive, apports et barrières. Elles mettent au jour des interactions entre agents (de la Nahda) et structures (sociales, culturelles, politiques, économiques...), et l'émergence de l'intellectuel et du champ politique modernes en Égypte. Après lui, Georges Abyad (1880-1959) et Zakî Tulaymât en particulier, parviendront à institutionnaliser davantage encore le champ théâtral et le cinéma égyptien. Leur autonomie reste cependant, aujourd'hui encore, relative.

Répertoire théâtral Le répertoire théâtral que Soliman Cardahi joua et celui des troupes qu'il fonda couvre des pièces de dramaturges européens traduites et adaptées par des auteurs du Mont-Liban (les Naqqash : Maroun, son frère Nicolas et son neveu Salim ; les Yaziji; Najib Haddad, Khalil Marsak..), de Damas (Adib Ishaq...) et d'Égypte (Rifaa el Tahtawi, Muhammad Othman Jalal qui égyptianisa plusieurs pièces françaises) :

Eschyle (Iphigénie), Molière (L'Avare, Le Médecin malgré lui, Les Femmes savantes, Tartufe), Shakespeare (Othello, Hamlet, Roméo et Juliette), Racine (Andromaque, Esther, La Thébaïde), Corneille (Le Cid, Horace, Le Menteur), Fénelon (Télémaque), Victor Hugo (Hernani), Gotthold Ephraïm Lessing (Nathan le Sage), Walter Scott (inspiré de Richard Cœur de Lion : Saladin), François Ponsard (Charlotte Corday), Alexandre Dumas (La Tour de Nesle), Antonio Ghislanzoni (le livret d'Aïda).

Ce répertoire comprend également des pièces en arabe de ces mêmes adaptateurs (Alexandre le Grand ; des pièces inspirées des Mille et une nuits) et d'autres: Abou Khalil el Qabbani, Mahmoud Wasif (Le Calife et le pêcheur), Iskandar Abkaryus et Nakhla Qalfa (Antar, Fursan al-Arab), le curé Na'mat-Allah al-Bejjani (Le Prophète Joseph)...

Pour la seule saison de printemps de 1885 à l'Opéra du Caire, Cardahi propose 20 pièces.

Outre les subventions et programmations publiques qui l'appuyaient comme directeur de pièces en langue arabe, Soliman Cardahi construisit et posséda sa propre salle) afin de mieux atteindre le public polyglotte d'Alexandrie. Des troupes étrangères s'y produisirent et Soliman et Boulos Cordahi rencontrèrent Sarah Bernhard lors de sa tournée en 1888Al Ahram, 22 décembre 1888..

Leur troupe, du moins ses musiciens, danseurs et sabreurs, invitée par Seymour Wade se produisit en 1889 au Théâtre de l'Exposition international de Paris de 1889. Ils furent photographiés par NadarNadar, Danseuse du ventre et musiciens de la troupe Seymour Wade, Médiathèque de l'architecture et du patrimoine Paris.. Inquiet par les frais et les risques encourus, Boulos Cordahi (cousin et gestionnaire administratif et financier de la compagnie) avait déconseillé à Soliman de s'aventurer dans cette expédition plus gratifiante au plan symbolique que financier ; son pressentiment se révéla fondé : si le succès fut grand à Paris et à Londres, il n'en eut pas moins des répercussions négatives auprès du Khédive. Soliman Cardahi, poursuivi son voyage en se rendant à New-York où il accoste le en première classe du S.S. NiagaraListe des passagers, disponible dans les archives de Ellis Island..

La compagnie théâtrale Cardahi D'abord composée dans un cadre scolaire et associatif, celui de l'école de sa femme ChristinePensionnat Cardahi, Boulevard Ramleh, Maison Sursock, in Indicateur Égyptien, op. cit., 1897., la troupe finit par se professionnaliser et se produire sur toutes les principales scènes d'Égypte : Opéra du Caire, Théâtre de l'Ezbekhieh, Théâtre Zizinia, le Politeama... Avec un noyau d'artistes constants et d'autres qui l'étaient moins, elle se produisit sous les noms successifs de : l'Opéra Arabe, la Troupe Patriotique Arabe et enfin, en 1888, la Troupe Patriotique Égyptienne.

La compagnie comprenait jusqu'à une cinquantaine de comédiens et comédiennes : Soliman Cardahi - ce que lui reprochait Salama Hegazi qui finit par le quitter pour rejoindre la troupe d'Iskandar Farah avant de créer la sienne, Soliman el-Haddad (cousin germain de Soliman Cardahi et père de Najib el-Haddad), Muhammad Wasif, Muhammad Izzat, Murad Romano, Antoine Khayat (frère de Joseph Khayat), Omar Effendi, Ahmed Afifi, Mustapha Amin... Sa femme, Christine Cardahi (née Saadé), y tint des rôles avant de devenir directrice d'école. Professionnalisation aidant, la dimension familiale laissa place à des actrices à temps plein : Labiba Manelli (gréco-syrienne), Mary Summat (et, brièvement, ses sœurs Heneina et Héléna), Malika Sourour, Gamila Salem, Victoria, Luna, Zahia et sa fille Latifa. Se produisant entre 1907 et 1909 en Tunisie elles éblouirent le public outre l'ArabeAz-zohra, 3 décembre 1908, in Hamadi Ben Halima, op. cit., ..

La direction et le personnel comprenait notamment : Soliman Cardahi (directeur de la troupe, régisseur, imprésario...); en son absence et lors de tournée en province M. Grisandi (ainsi par exemple en 1894 au Théâtre Cardahi ; Boulos Cordahi (gestionnaire administratif et financier), Christine Cardahi (Cheffe accessoiriste) ; Ahmed Charabia (Costumier) ; Habib et Ibrahim Ghobril (appui logistique et technique, relations publiques, placeurs...) ; le chef menuisier ; les accessoiristes, cintriers... En parallèle de cette activité, Soliman et Boulos Cordahi établirent une formation à l'art théâtral et à la gestion d'une compagnie et d'un théâtre.

Environ une vingtaine de chanteurs et les musiciens du takht étaient membre de la troupe : nay/flûte, qanun/cithare, ud/luth, daf/tambourin, qamanga/violon, danseurs et danseuses, escrimeurs, sabreurs et lutteurs, figurants, menuisiers et artisans.

Certaines années, en particulier lors de représentation par des compagnies étrangère, la troupe pouvait se scinder certains devenant itinérants dans les villes de province, d'autres restant en résidence au Théâtre Cardahi d'Alexandrie. Ainsi, en , c'est Boulos Cordahi qui dirige la Troupe en tournée à Mansourah et joue dans Le Cid, Roméo et Juliette, SaladinSayyid 'Ali Isma'îl, op. cit., et Conférence sur les Hommes de lettres en province publiée en arabe : al-Mu'tamar al-'Ashir li-Udaba Misr fi al Aqalim, Dirasat wa Buhuth, Le Caire, 1995, partie 2, et s..

Fonction éducative du théâtre Au-delà de leurs tensions et contradictions et quoique à des degrés différents, une visée commune à tous les protagonistes de l'émancipation hors de la chape conservatrice culturelle de l'espace ottoman était l'éducation et la connaissance, vecteurs de démocratisation. Elle prit d'abord la forme de l'arabisme culturel avant l'égyptianisation recherchée par des lettrés comme Uthman Jalal et Soliman Cardahi. C'est le sens même du plaidoyer de ce dernier dans sa requête du , par l'intermédiaire de Moustapha Fahmi, Ministre en charge, au Conseil des Ministres dirigé par Ahmed Orabi, pour une subvention. En voici un extrait :

La lettre se poursuit par une description de sa troupe, ses objectifs et une demande de subvention de . Il bénéficia par intermittence du soutien de la cour et de hauts fonctionnaires mais aussi de mécènes et critiques grecs d’Égypte (Egyptiotes) en particulier : Drahnet bey (Pavlos Christofidis), Jean Antoniadis et Haïcalis pacha.

Des changements inachevés comme la Nahda