Laffaire Tiquet est une affaire criminelle française qui défraie la chronique à la fin du sous le règne de Louis XIV. Elle met en scène Angélique-Nicole Carlier, Madame Tiquet, qui tente à plusieurs reprises entre 1696 et le de faire assassiner son mari de plus de vingt ans son aîné, Claude Ticquet, conseiller au Parlement de Paris.

L'affaire se déroule au sein d'un couple où règne la discorde, le mari ayant caché à sa femme avoir perdu sa fortune et la femme trompant son mari avec un jeune capitaine des gardes du roi, Gilbert Gaulmin de Montgeorges, ami de son frère.

Jugée et condamnée à mort, Angélique-Nicole Carlier subit des tortures qui la conduisent à avouer ses crimes puis est exécutée en place de Grève à Paris le . Sa condamnation entraîne celle de ses deux complices, l'un à la mort, l'autre aux galères perpétuelles.

Le procès suscite un fort intérêt au sein de la population car elle concerne des notables proches de la cour royale, d'autant plus que les revues d'alors couvrent l'événement dès son début. Enfin, l'exécution marque les esprits par les conditions dans lesquelles elle se déroule : inexpérimenté, le jeune bourreau doit s'y reprendre à plusieurs reprises pour exécuter son office. Dès lors, l'affaire suscite de nombreux écrits condamnant ou justifiant la protagoniste de l'affaire : celle-ci est en effet l'occasion de questionner le mariage d'ancien régime et se situe dans les prémisses de la remise en question de la monarchie absolue.

Contexte

Contexte social

En cette fin du et courant du , les procès et les exécutions de femmes connaissent un important écho au sein de la population et résonnent jusqu'à la cour. Le procès de la marquise de Brinvilliers, celui, plus tardif, de la veuve Lescombat et, bien sûr, celui d'Angélique-Nicole Carlier suscitent ainsi maints commentaires, ouvrages ou pamphlets de la part de leurs contemporains en raison du fait qu'ils viennent questionner l'autorité patriarcale exercée au sein des couples, des familles. Cette autorité patriarcale est directement héritée du pouvoir absolu exercé par le roi. Ces épouses, ces sœurs qui remettent en cause cette autorité exercée de plein droit au sein des familles incarnent, partant de là, autant de remises en question de la monarchie absolue d'ancien régime.

Ces affaires génèrent, dès lors, certes l'approbation du commun, mais lorsque celle-ci n'est pas au rendez-vous, un regard critique face à cette justice d'ancien régime et ses standards pénaux prompts à défendre par conservatisme les hiérarchies sociales établies. Le procès de Madame Tiquet intervient précisément à cette période charnière entre une vision statique visant le maintien d'un statu quo dans les rapports sociaux et, déjà, une vision moderne, davantage égalitaire et progressiste de la citoyenneté qui seront les ferments de la révolution française.

Les protagonistes

Angélique-Nicole Carlier naît à Metz le d'une famille aisée. Son père est un riche imprimeur-libraire. Sa mère meurt précocementRegistres de Paris (1530-1792), Fichier BMS (Saint-Eustache), vol. 146, "Thierry - Tirard". Le couple a également un autre enfant plus jeune, Philippe. À la mort de son père, lorsqu'elle a , elle hérite avec son frère cadet d'un million de francs et est placée sous la tutelle de sa tante. On la dit « belle, spirituelle et gracieuse » ; il apparaît également qu'elle est sensible à la richesse.

Claude Tiquet est né dans les années 1630. Il est le fils d'un riche drapier reconnu au sein de sa corporation. Débutant comme substitut du procureur général, il devient, le , conseiller au Parlement de Paris, alors sous le règne de Louis XIV. Afin de se rapprocher d'Angélique-Nicole, il couvre sa tante de cadeaux, lui offrant notamment une somme de . Il ne tarde pas à briguer la main de la jeune femme. Pour séduire cette dernière, il mène grand train et ne lésine pas en cadeaux : le jour de sa fête, il lui fait ainsi porter un bouquet où se distinguent des fleurs en diamant d'une valeur de .

Le mariage entre Claude Tiquet et Angélique-Nicole Carlier est célébré à Paris, le . Angélique-Nicole est alors âgée de et Claude en a plus de quarante. Les trois premières années de mariage se déroulent dans une certaine félicité, deux enfants naissent de cette union, une fille et un garçon.

Un couple qui se déchire

Après un début d'union heureuse et avoir donné le jour à deux enfants, Angélique-Nicole Tiquet découvre que la fortune de son mari, Claude Tiquet, qui devait au moins égaler la sienne, n'existe plus : il a en effet mené grand train et dilapidé ses avoirs pour obtenir sa main. De fait, seul le fruit de son travail lui permet désormais de subvenir aux besoins du foyer. Madame Tiquet qui aime tant le faste en est meurtrie. Tandis que les créanciers pressent son mari, Angélique-Nicole demande une séparation de biens afin de préserver son patrimoine.

La situation financière de son mari éventée, Angélique-Nicole se rapproche sentimentalement du capitaine des gardes du roi, Gilbert Gaulmin de Montgeorges, ami de son frère. Le mari découvre l'infidélité de sa femme et obtient une lettre de cachet lui permettant de la faire emprisonner : celle-ci devient alors un moyen de pression sur sa femme mais il ne la met toutefois pas en exécution. Angélique-Nicole la détruisant par le feu, Claude Tiquet tente, en vain, d'en obtenir une nouvelle. La situation est à ce point délitée que le Châtelet prononce finalement la sentence de séparation de biens.

Trois ans après leur mariage, le couple se déchire donc, tout en continuant, cependant, à habiter sous le même toit. Les deux époux ne se croisent qu'aux moments des repas, chacun dispose de ses appartements. Faisant régulièrement l'objet de remontrances, de reproches et de brusqueries de la part de son mari, Angélique-Nicole lui voue désormais une haine tenace : il incarne à ses yeux un rôle de geôlier la brimant de toute liberté. Décrivant l'état d'esprit au sein du couple, le journaliste et écrivain Fernand Demeure signale ainsi qu'.

Angélique-Nicole en arrive ainsi à concevoir un projet d'assassinat pour recouvrer la pleine possession de sa destinée.

Les faits

Premier projet d'assassinat

En 1696, Angélique-Nicole projette donc de faire assassiner son mari. Pour mener son projet à bien, elle se trouve deux complices : Jacques Mourra, d'abord, son portier qu'elle amadoue par l'argent et peut-être même par d'autres faveurs comme le procès le laissera entendre ; Auguste Cattelain, ensuite, un serviteur dont la profession est « d'initier les étrangers aux délices et ragoût de la capitale du royaume ». Les deux hommes sont chargés d'agresser Claude Tiquet en pleine rue. Pourtant, renonçant à ses plans, Angélique-Nicole annule l'opération. Elle rétribue néanmoins grassement ses deux complices, les enjoignant au silence.

Second projet d'assassinat

Ignorant ce à quoi il avait échappé, Claude Tiquet continue de maltraiter sa femme. Il interdit à Jacques Mourra de laisser le capitaine de Montgeorges entrer dans sa demeure. Mais, tout acquis à la cause d'Angelique-Nicole, le portier n'obtempère pas et laisse les deux tourtereaux vivre leurs amours. Claude Tiquet s'en aperçoit et congédie le portier. Dès lors, le soir venu, il ferme la demeure à clef obligeant quiconque à passer par lui pour entrer ou sortir de l'habitation. Mais là encore, le stratagème n'empêche pas les amants de se voir.

La haine qu'Angélique-Nicole nourrit à l'encontre de son mari se trouve renforcée par la situation. Elle décide de se charger elle-même d'un nouveau projet d'assassinat. Elle choisit le poison : elle concocte ainsi un bouillon empoisonné qu'elle fait porter à son mari par son valet de chambre. Néanmoins, ce dernier, subodorant l'intrigue et ne voulant pas en être complice, fait mine de trébucher et répand sur le sol le contenu du plat. À la suite de cet épisode, il demande et obtient son congé.

La tentative d'assassinat du 8 avril 1699

vignette|gauche|Le Petit pont et le Petit Châtelet en 1717.

Le , comme à son habitudeArchives nationales, dossier Y 11126 : documents du commissaire Eustache Claude de Berry, commissaire au Châtelet de Paris, plainte pour Monsieur Tiquet contre le nommé Morel (Mourra), portier, 9 avril 1699 cité in , Claude Tiquet prend son repas du soir chez Monsieur Vilmain, son voisin, il le quitte un peu tard et regagne son domicile. En chemin, il est accosté par deux individus. L'un d'eux l'interpelle : ; il tire ensuite deux coups de pistolet qui atteignent Monsieur Tiquet tandis que le second complice dégaine son épée et frappe l'infortuné à plusieurs reprises.

Les domestiques, alertés par le bruit, viennent au secours de la victime qui est reconduite chez Monsieur de Vilmain. Quelque temps plus tard, Madame Tiquet, accompagnée de son fils souhaitent prendre des nouvelles du père et mari. Monsieur de Vilmain s'y oppose « pour ne pas aggraver son état ». Le lendemain, son état est stable et il peut être entendu par l'agent de quartier qui enregistre sa plainte dans laquelle il autorise le lieutenant-général de police à enquêter sur les faits.

La procédure judiciaire

L'arrestation

Les témoignages de Claude Tiquet, des domestiques et des voisins orientent rapidement les suspicions vers Angélique-Nicole Tiquet et le portier, Jacques Mourra, contre lequel, Monsieur Tiquet avait déposé une plainte deux jours plus tôt pour vol et revente de denrées alimentaires. Angélique-Nicole Carlier est arrêtée quatre jours après les faits. C'est le lieutenant criminel Jacques Dessita, diligenté par la cour du Châtelet et accompagné d'une troupe d'archers, qui procède à l'arrestation. Elle lui dit calmement : . Elle est emmenée à la prison du Petit Châtelet.

Arrivée au Châtelet, Angélique-Nicole constate rapidement qu'Auguste Cattelain est venu déposer librement. Il explique que, trois ans auparavant, elle lui avait donné de l'argent pour assassiner son mari et que le portier . À la suite de cette déposition, Jacques Mourra est également arrêté ; il nie cependant toute participation. Angélique-Nicole clame son innocence, invoque une machination ourdie par son mari qui aurait soudoyé Cattelain pour de faux aveux. Elle ne voit que fables dans ce premier méfait avorté et assure ignorer tout du second.

Le procès

Angélique-Nicole Carlier est transférée au Grand Châtelet. Rapidement, tant pour la justice que pour l'opinion publique, la culpabilité de la prévenue semble s'établir.

La presse mondaine de l'époque se saisit de l'affaire durant plusieurs semaines. Ainsi, le Marquis de Dangeau qui tient son Journal de la cour et le Marquis de Sourches en font écho. De même, et bien que publié aux Pays-Bas, le journal de langue française Histoire journalière en fait état une semaine plus tard.

L'histoire intéresse également la population. Une chanson circule ainsi rapidement en ville : Lors du procès, le capitaine de Montgeorges est assez rapidement mis hors de cause tant par la justice que par la rumeur. Cependant, le militaire obtient une audience privée auprès de pour se plaindre de sa mise en cause initiale, mais celui-ci l'informe ne pas vouloir s'impliquer dans l'affaire puisqu'elle se tient dans les mains de la justice. D'autres rumeurs infondées circulent : on aurait arrêté l'un des auteurs à Tours ; Angélique-Nicole Carlier aurait tenté d'attenter à ses jours. On apprend enfin dans lHistoire journalière du que Claude Tiquet a déposé une plainte pour adultère à l'encontre de son épouse .

sont entendues dans le cadre du procès dont, notamment, appartenant à la compagnie du capitaine de Montgeorges, chez les Tiquet (deux domestiques, deux femmes de chambre, une cuisinière et un cocher) ainsi que la maîtresse de Claude Tiquet.

Malgré cela, rien ne peut être retenu à l'encontre d'Angélique-Nicole Carlier car aucune preuve ou témoignage accablant ne sont produits. Les chefs d'accusation sont donc abandonnés pour ce qui concerne l'attentat du .