La rage est une maladie qui a marqué l'histoire humaine tant d'un point de vue médical que sociétal. Sa propagation mondiale a accompagné les migrations humaines, plus précisément celles de notre ère et plus particulièrement les migrations eurasiatiques. Si la rage a aujourd'hui une répartition mondiale, on peut retracer son apparition sur d'autres continents à travers des témoignages historiques et archéologiques.
La rage marque a sa façon les sociétés humaines qui y sont confrontées, que ce soit la perception qu'on avait de ce phénomène et les mythes que cela a engendré, ou que ce soit d'un point de vue plus pragmatique les connaissances médicales et les traitements tentés au cours de l'Histoire.
Histoire de la maladie Origine Le réservoir primitif du virus de la rage parait être celui de certaines chauves-souris qui peuvent être porteuses saines, ou malades selon les espèces. D'après une étude phylogénétique, le virus rabique aurait évolué à partir de rhabdovirus d'insecte, il y a environ dix mille ans. Le virus rabique actuel serait passé des chauves-souris aux carnivores, il y a près de 900 à 1500 ans, ce qui n'exclut pas que d'autres passages aient eu lieu auparavant.
Dans le monde L'histoire de la rage en dehors de l'Eurasie est peu connue. En Afrique, des cas sporadiques ou groupés sont notés en Éthiopie avant le . La rage n'existait pas en Australie et en Nouvelle-Zélande avant la colonisation anglaise à partir de 1788, et il parait en être de même pour les îles du Pacifique. vignette|upright=1.5|Vue aérienne de cinq loups arctiques traçant un passage dans la neige. L'origine de la rage dans le Nouveau Monde n'est pas claire. Il est possible que la rage des chauves-souris ait été déjà présente à l'ère pré-colombienne.. De même la rage du renard polaire et du loup arctique a dû circuler de la Sibérie à l'Alaska, il y a des milliers d'années. La tradition orale des Esquimaux suggère qu'ils connaissaient la rage bien avant d'entrer en contact avec les Européens.
Cependant, les premières sources européennes ne mentionnent pas de cas de rage dans la faune américaine. Une publication espagnole de 1579 nie expressément l'existence de rage en Amérique. Les premiers rapports de cas de rage en Amérique sont datés du , par exemple au Mexique (1709), à Cuba (1719), en Virginie (1753), en Caroline du Nord (1762), en Nouvelle-Angleterre (1768)The Natural History of Rabies. La première épizootie majeure de rage en Amérique du Nord est survenue de 1768 à 1771, renards et chiens transmettant la maladie aux porcs et à d'autres animaux domestiques. La maladie était si inhabituelle qu'elle a été signalée comme une maladie nouvelle., au Pérou (1803). Le fait que la rage soit une maladie évidente et spectaculaire, connue des médecins et des populations de colons, donne à penser que la rage américaine, au moins en Amérique tempérée, est une importation européenne. vignette|upright=1.5|Épidémiologie de la rage par État américain en 1949 ; Archives médicales militaires américaines. Au , la rage est largement répandue dans la faune sauvage d'Amérique du Nord, en particulier la rage de la mouffette signalée dans les Grandes Plaines et en Californie dans les années 1830-1850. Au , la plupart des cas de rage sont signalés chez le chien, mais après son déclin par vaccination et contrôle de population, on prête attention à la rage d'autres espèces animales, comme celles du raton-laveur décrite en 1936 ou de la chauve-souris en 1953.
Au cours du , la rage humaine devient une maladie rare dans les pays développés. Par exemple, on compte 236 cas de rage humaine aux États-Unis de 1946 à 1965 , et moins de 2 cas par an dans les années 1990. ; au Canada, 21 cas de 1924 à 1986.
Les cas humains sont relativement cent à mille fois plus nombreux en Afrique ou en Asie. Ainsi dans les années 1980, on comptait plus de 400 cas par an en Éthiopie, et jusqu'à vingt mille par an en Inde.
Europe Faute de données précises, l'épidémiologie de la rage humaine et animale est difficile à retracer avant le . En Europe, les signalements sont nombreux, mais ne concernent que des cas isolés ou de rares cas groupés. En Franconie, une invasion de loups enragés est survenue en 1271, attaquant les troupeaux et tuant 30 personnes. Une épizootie de rage du renard est signalée à Francfort en 1563.
En Alsace, les archives ont conservé des documents par lesquels l'abbé de Wissembourg en 1260, le magistrat de Riquewihr en 1553 et en 1614 ont interdit à plusieurs reprises de vendre au marché la chair d’animaux mordus par les loups. Cette viande dite devait être enterrée pour éviter tout risque de contagionPfeiffer T (2006) Le loup en Alsace : de mémoire d’homme ; Revue d’Alsace, (132), 175-203. voir § 16.
La rage semble en extension en Europe occidentale à partir du , probablement en raison d'une croissance démographique perturbant les habitats de la faune sauvage, avec multiplication des contacts entre animaux sauvages et domestiques, notamment lors du marronnage. vignette|upright=1.5|Caricature de Thomas Lord Busby, Londres, 1826. Les premières villes à édicter des lois contre les chiens errants furent Nancy en 1701 et Paris en 1725. Une grande épizootie de rage est survenue en 1719-1728, couvrant la Hongrie, la Silésie, l'Allemagne et la France. La Grande-Bretagne est touchée en 1734-1735. La rage devient commune dans la région de Londres, en France, en Espagne, et en Italie en 1759-1763.
Au , une rage vulpine (rage du renard) apparait dans le Jura en 1803, elle s'étend à la Suisse, l'Autriche et l'Allemagne, en persistant jusqu'aux années 1830. En , Victor Hugo signale qu’environ quinze chiens atteints de la rage sont tués chaque année à Paris et qu’il y meurt en moyenne deux personnes mordues . La rage des loups, renards et chiens est présente en Europe tout au long du siècle en causant plusieurs centaines de décès humains.
Au , la rage décline, aussi bien chez les animaux sauvages et domestiques que chez les humains. Apparemment en raison de l'élimination du loup, de la vaccination des animaux domestiques, et du contrôle des chiens errants dans les villes et aux frontières, ce qui est plus facile pour les pays insulaires. En Irlande, le dernier cas humain autochtone est survenu en 1903., et en Grande-Bretagne en 1922.
France
Depuis 2002, un ensemble de données historiques sur les loups enragés a été réuni pour l'ensemble de la France, de 1578 à 1887 : 3200 victimes de loups enragés ont été recensées, dont les deux tiers identifiées. Durant cette période les attaques de loup enragé sont présentes dans tous les départements, de façon aléatoire, sans saisonnalité, avec un maximum entre 1750 et 1825 (record de 11 victimes en 1766). Les dernières attaques se produisent en 1887, à Mailly-sur-Seille en janvier et à Flammerans en décembre.
Toutes les catégories d'âge sont concernées, avec une légère prédominance des hommes adultes, ce qui s'expliquerait par leur présence majoritaire à l'extérieur et leur interposition en cas d'attaque, et l'absence de stratégie du loup enragé (qui s'attaque à tout venant sans distinction). Cette situation s'oppose en tous points aux attaques de loup prédateur, qui s'effectuent contre l'occupation humaine de son territoire, en s'en prenant d'abord aux proies les plus faibles.
Les attaques d'un loup enragé s'inscrivent dans un itinéraire tragique de plusieurs dizaines de km, frappant plusieurs communes. Elles sont d'autant plus meurtrières lors de rassemblements collectifs (travaux des champs, sorties de messe, assemblées villageoises).
En France métropolitaine, pour la rage autochtone, le dernier cas humain remonte à 1924, le dernier cas de rage canine à 1958. La rage du renard, repérée sur le territoire en 1968, fait l'objet d'abord d'une tentative d'éradication infructueuse par élimination des populations de renards, puis dans les années 1990 d'une campagne de vaccination de la faune sauvage au moyen d'appâts vaccinaux, accès libre.. Elle est déclarée éliminée en France en 2001..
Histoire des connaissances Antiquité Orient La rage est connue depuis au moins 2000 avant Jésus-Christ. La première trace écrite se trouve dans les Lois d'Eshnunna de Mésopotamie (vers -1930), qui demande aux propriétaires de chiens enragés d'éviter les morsures. Une lourde amende est prévue si une tierce personne meurt après avoir été mordue par un chien enragé.
En Chine, la rage canine et humaine sont mentionnées dans des textes du av. J. C. Le médecin alchimiste Ge Hong, du ap. J. C., propose de faire saigner la plaie de la morsure et d'y appliquer la moxibustion (cautérisation).
En Inde, la rage et l'hydrophobie sont décrites dans le Sushruta Samhita, traité de chirurgie attribué à Shushruta. Parmi les remèdes proposés figure le datura.
Occident vignette|Actéon attaqué par ses propres chiens, mosaïque du Corinium Museum de Cirencester. Dans la mythologie grecque, Lyssa est le démon ou la déesse de la rage et de la folie furieuse. La rage canine serait représentée par le mythe d'Actéon, le chasseur dévoré par ses propres chiens pour avoir surpris Artémis au bain.
Cependant la rage n'est pas mentionnée dans le corpus hippocratique. En revanche, elle est clairement indiquée par Aristote, dans son Histoire des animaux (VIII, 22), dans le chapitre titré Les maladies du chien :«...parmi ces maladies, la rage produit la folie et lorsque l'animal a mordu, tous les animaux deviennent enragés, sauf l'homme ; et cette maladie détruit les chiens et tout animal mordu par le chien enragé, sauf l'homme. »Le sauf l'homme a fait l'objet de discussions jusqu'au . Des érudits de la Renaissance y ont vu une erreur de copiste πλήν sauf, à l'exception de, serait πρίν d'abord, auparavant, (Théodoridès 1988, p. 26)., d'autres au en ont déduit que la rage humaine n'existait pas, ou n'était pas la même, au temps d'Aristote. Selon des auteurs du , Aristote aurait voulu dire que la morsure d'une bête enragée n'est pas toujours dangereuse pour l'homme (morsure sur vêtement).
Toutefois Aristote est crédité d'avoir reconnu, dans le même traité, des rages d'animaux domestique, comme celle du chameau (VIII, 22) et celle du cheval (VIII, 24).
De nombreux auteurs romains ont écrit sur la rage comme Dioscoride, Pline, Galien et surtout Celse. Au ap. J.C, les médecins ont un ensemble d'idées et de pratiques sur la rage, qui vont influencer la médecine médiévale et au delà jusqu'au .
Pline et Galien rapportent la rage à des influences célestes, notamment à l'étoile Sirius de la constellation du Grand Chien et aux périodes de canicule. Pline attribue plus particulièrement la rage à un petit ver situé sous la langue des chiens, c'est le début d'une théorie « parasitaire » de la rage. Celse est l'un des premiers à utiliser le terme de « virus » pour désigner la cause de la rage, non pas au sens moderne, mais au sens de « poison, venin, cause cachée... », c'est le début d'une théorie « venimeuse » de la rage.
La survenue d'une hydrophobie est reconnue, ainsi que son pronostic toujours mortel. Celse recommande un traitement préventif de la plaie : ventouses pour extraire le venin, cautérisation, bain chaud, absorption de vin pur et autres antidotes. Les remèdes à visée curative sont très nombreux, simples ou composés, appartenant aux trois règnes minéral, végétal et animal. Quand l'hydrophobie se manifeste, la dernière ressource est de jeter le malade dans une piscine ou à la mer. C'est le début de la « balnéothérapie » de la rage.