"Seul un éveillé avec un éveillé" est un texte du recueil Shôbôgenzô composé par Dôgen entre 1243 et 1253. Il approfondit la question de l'Éveil comme un retour au visage originaire, et ses conditions de réalisation.

Titre

Le titre provient d'une formule célèbre du Sûtra du Lotus , que Dôgen commente dans ce texte. Il est composé de quatre caractères 唯 Yui, 佛 butsu, 與 yo, 佛, butsu. L'idéogramme le plus important est 與 yo qui signifie « avec » mais aussi « être en accord avec ». Dans les textes bouddhistes, le terme sanskrit « Bouddha » peut prendre plusieurs sens : un être éveillé, Bouddha lui-même, l'éveil comme principe universel.

Bernard Faure traduit Yuibutsu yobutsu par , Yoko Orimo reprend la traduction de Jean-Noël Robert du Sûtra du Lotus et Pierre Nakimovitch traduit par .

Il ne faut pas attribuer à ce titre une indication élitiste, et Dôgen en donne une version populaire dans le texte : . Charles Vacher l'explique à l'aide de l'anecdote métaphorique d'un prince rencontrant un mendiant, qui se conclut ainsi : . Il ajoute que, par cette rencontre, .

Présentation Ce texte se caractérise par la beauté du style et sa profondeur contemplative. Rédigé par Dôgen entre 1243 et 1253, il fut transcrit en 1288 en japonais (hiraganas) dans l'édition secrète du Shôbôgenzô en 28 textes Himitsu-Shôbôgenzô. Ce recueil était initialement réservé aux élèves de Dôgen et ne fut que tardivement mis à la disposition du laïcat. L'enseignement dans les monastères reposait sur l'étude approfondie des textes bouddhistes, base doctrinale, et dans Yuibutsu yobutsu Dôgen suit le mouvement du verset du Sûtra du Lotus dont ce titre est extrait, l'un des plus étudiés, pour traiter de thèmes par ailleurs récurrents dans le Shôbôgenzô : l'univers entier (la Nature) comme corps, comme moi véritable et comme lieu de l'éveil.

L'esprit ne peut être le lieu de l'éveil, mais c'est l'univers qui est la communauté de l'éveil, pour retrouver notre visage originaire.

L'enseignement

L'esprit n'est pas le lieu de l'éveil

Dans la conception bouddhiste de la connaissance, on distingue le côté sensible et la pensée. Le moment sensible, premier, est la connaissance du vrai (de l'être en général), et la synthèse de la pensée, à un temps différent, est connaissance de l'imaginaire, des formes et couleurs : l'un est vrai, l'autre faux Charles Vacher retrouve cette conception dans le texte de Dôgen qu'il commente ainsi : . Ce sont ces deux moments de la connaissance que Michel Bitbol distingue également lorsqu'il évoque qui fragmente l'étant et le soumet à l'interdépendance de ses fragments.

L'Éveil, qui ne peut être conçu, analysé, anticipé, n'a donc rien à voir avec notre intellect, avec notre penser, notre imaginaire, il n'est pas du côté de la pensée, il lui est extérieur. Et Dôgen enseigne ainsi que . Charles Vacher résume ainsi, dans une formule dogenienne: .

Ce moment initial de la connaissance, c'est l'esprit [ordinaire] de tous les jours dont parle Nansen [encadré] . On trouve un écho à ces réflexions bouddhiques chez Carl Gustav Jung : . Et ainsi que le dit Dôgen :

La Nature, la grande terre entière

Un ancien Bouddha dit : . Il dit aussi : . Le Soi, qui est le concept bouddhique du non-moi, unifié à tous les êtres vivants, à la Nature et au cosmos entier.

Le corps et l'esprit sont donc un, ensemble et avec l'univers. . Cela signifie donc, souligne Dôgen, que la porte de la délivrance, « la grande terre entière », est sans porte [encadré] car : , .

C'est la « porte sans porte », et Charles Vacher résume : .

. L'homme ne le sait pas, mais . Originaire, c'est-à-dire avant l'apparition de notre esprit.

Nous faisons un avec l'univers qui est la « communauté de l'éveil » : . Ainsi, . Yoko Orimo signale que dans un autre texte du Shôbôgenzô, Gabyo, Dôgen identifie la réalisation de la Voie à celle d'un tableau : l’Œil de la Nature est le « peintre » par excellence : .

Le visage originaire, moi véritable

L'éveil est le moment où le Bouddha rencontre sa vérité, son visage originaire ; à la fois l'apparence primale des choses et la vision originaire que nous en avons, avant tout jugement et parole : nous avant que nous soyons nés. C'est ainsi que , discours hors subjectivité qui n'altère pas le visage originaire.

Ce visage originaire avant tout jugement ou parole est donc sans souillure, il n'est pas altéré par des ajouts ou des retraits subjectifs, ou des suspensions de jugement. .

De nos jours, la psychanalyse prend en compte cette étape dans l’avènement de l'individu, et Freud le reconnaissait en 1929 : . Les études de psychologie génétique confirment ce point de vue. À l'aube de sa vie mentale, puis .

Pour conserver, ou retrouver ce visage originaire, nous ne devons faire nôtre aucun des constituants de notre existence psychique et physique (forme, sensations, perceptions, idées, conscience) dont les êtres humains s'attribuent la propriété pour fabriquer le concept d'« être propre », alors que ces constituants sont vides. Le jugement est un comportement d'appropriation, mais pour le regard originaire il n'y a ni appropriateur ni approprié. Le visage originaire ne peut être connu que dans une attitude de non-appropriation, de non-recherche et de non-dépendance.

Il n'y a pas d'Éveil hors de la Nature, manifestation de l'Éveillé. .

Bibliographie Traductions et commentaires du Shôbôgenzô

Autres textes bouddhiques

Ouvrages contemporains

Notes

Références

Articles connexes

Zen

Soto (zen) Dogen Shôbôgenzô Autres textes du Shôbôgenzô : Busshô Uji Zenki Inmo Sokushin zebutsu Genjo koan Shôji Keisei sanshoku Bendôwa Shinjin gakudô

Catégorie:Littérature japonaise du XIIIe siècle Catégorie:Texte du bouddhisme zen