L’intégrité scientifique ou intégrité de la recherche est une forme d’éthique qui s’intéresse aux meilleures pratiques ou aux normes de pratique professionnelle des chercheurs.

Introduit au siècle par Charles Babbage, le concept d’intégrité de la recherche a pris de l’importance à la fin des années 1970. Plusieurs scandales médiatisés aux États-Unis ont suscité d’intenses débats sur les normes éthiques des sciences et sur les limites de l’autorégulation par les communautés et institutions scientifiques. Après 1990, les autorités politiques ont surtout cherché à établir des codes de conduite et une définition formelle de la fraude scientifique. Au siècle, les codes de conduite portant sur l’intégrité de la recherche sont très répandus. Au-delà des initiatives institutionnelles ou nationales, les principaux textes internationaux sont la Charte européenne du chercheur (2005), la Déclaration de Singapour sur l’intégrité en recherche (2010), le Code de conduite européen pour l’intégrité en recherche (2011 et 2017) et les Principes de Hong Kong pour l’évaluation des chercheurs (2020).

La littérature scientifique sur l’intégrité de la recherche se décline en deux grands secteurs : l’établissement de définitions et de catégories, en particulier pour la fraude scientifique, et l’étude empirique des attitudes et pratiques des scientifiques. Après l’élaboration des codes de conduite, la taxonomie des usages contraires à l’éthique a été considérablement élargie, au-delà des formes de fraude scientifique connues depuis longtemps (plagiat, falsification et fabrication de résultats). La définition des pratiques de recherche douteuses et le débat sur la reproductibilité se focalisent également sur une zone grise de résultats scientifiques litigieux qui ne découlent pas nécessairement de manipulations volontaires.

L’impact concret des codes de conduite et des autres mesures adoptées pour garantir l’intégrité de la recherche demeure incertain. D’après plusieurs études de cas, si les principes des codes de conduite respectent des idéaux scientifiques communs, ils sont considérés comme éloignés des pratiques de travail réelles et leur efficacité est critiquée.

Après 2010, les débats sur l’intégrité de la recherche ont établi un lien de plus en plus étroit avec la science ouverte. Les codes de conduite internationaux et les législations nationales sur l’intégrité de la recherche considèrent officiellement le partage ouvert des productions scientifiques (publications, dates ou codes) comme un moyen de limiter les pratiques de recherche douteuses et d’améliorer la reproductibilité. Incidemment, les références à la science ouverte ont sorti le débat sur l’intégrité scientifique du cercle des communautés académiques, car il implique un lectorat scientifique de plus en plus vaste.

Définition et historique

L’intégrité de la recherche (ou intégrité scientifique) est devenue un concept autonome au sein de l’éthique scientifique vers la fin des années 1970. Contrairement aux débats sur d’autres formes de comportements antiéthiques, celui sur l’intégrité de la recherche s’intéresse aux « délits sans victime » qui ne font que nuire à Les manquements à l’intégrité de la recherche incluent principalement En ce sens, l’intégrité de la recherche concerne avant tout les processus internes de la science. Elle peut être considérée comme un phénomène communautaire devant être traité à l’abri des regards extérieurs :

Émergence de la thématique (1970-1980)

Avant les années 1970, les questions éthiques concernaient majoritairement la conduite des expériences médicales, en particulier sur les sujets humains. En 1803, le code de Thomas Percival posait les bases morales du traitement expérimental. Il fut au cours des siècles suivants, notamment par Walter Reed en 1898 et le Code de Berlin en 1900. Après la Seconde Guerre mondiale, les expérimentations menées par les nazis sur des cobayes humains ont entraîné la création de codes internationaux d’éthique de la recherche largement reconnus, par exemple le Code de Nuremberg (1947) ou la Déclaration d’Helsinki de l’Association médicale mondiale.

Selon Kenneth Pimple, Charles Babbage fut le premier auteur à pointer la question particulière de l’intégrité scientifique. Dans Réflexions sur le déclin de la science en Angleterre et sur ses causes, publié en 1830, Babbage identifiait quatre catégories de fraudes scientifiques depuis la falsification pure et simple jusqu’à différents degrés d’arrangements ou de torture des données et des méthodes.

Plusieurs facteurs ont fait de l’intégrité de la recherche un sujet de débat majeur dans les sciences biologiques après 1970 : le développement de méthodes avancées d’analyse des données, la pertinence économique croissante de la recherche fondamentale et l’intérêt accru des agences fédérales de financement dans le contexte de la Big Science. En 1974, l’incident de la focalisa l’attention médiatique comme jamais auparavant : William Summerlin avait dessiné au marqueur un point noir sur une souris pour attester de la réussite d’un traitement. Entre 1979 et 1981, plusieurs cas majeurs de fraude scientifique et de plagiat ont fait réfléchir les chercheurs et les décideurs politiques aux États-Unis avec pas moins de quatre supercheries majeures dévoilées au cours de l’été 1980.

À l’époque, Un journaliste de Science, William Brad, prit le contre-pied de cette affirmation et sa contribution à la question de l’intégrité de la recherche fit autorité. En réponse au Comité de la science et de la technologie de la Chambre des représentants des États-Unis, il souligna que mais que, jusqu’à récemment, elle .

Dans l’enquête détaillée Betrayers of Science (« Traitres à la science ») cosignée avec Nicholas Wade, Brad décrit la fraude scientifique comme un problème structurel : Avant lui, d’autres analyses de la systématicité des fraudes scientifiques présentaient un tableau plus nuancé. Pour Patricia Wolff, outre quelques manipulations évidentes, il existait de nombreuses zones grises dues à la complexité de la recherche fondamentale : Comme on pouvait s’y attendre, le débat a entraîné un réexamen des pratiques scientifiques passées. En 1913, une expérience scientifique bien connue sur la charge électronique menée par Robert Millikan reposait explicitement sur l’abandon des résultats en désaccord avec la théorie de départ : à l’époque bien accueilli, ce travail a fini par être considéré comme un exemple type de manipulation scientifique dans les années 1980.

Formalisation de l’intégrité de la recherche (1990-2020) À la fin des années 1980, l’ampleur des scandales de fraude et le renforcement de la vigilance politique et publique ont placé les scientifiques en position délicate aux États-Unis et ailleurs : La principale réponse fut procédurale : l’intégrité de la recherche Cette démarche politique émanait en grande partie des communautés de recherche, des bailleurs de fonds et des administrateurs scientifiques. Aux États-Unis, le Service de santé publique et la Fondation nationale pour la science ont adopté des « définitions similaires de la fraude scientifique » en 1989 et 1991. Les concepts d’intégrité de la recherche et, à l’inverse, de fraude scientifique, étaient particulièrement importants pour les organismes de financement. En effet, ils ont permis de , le manque d’intégrité ayant conduit à des recherches non seulement contraires à l’éthique mais aussi inefficaces, les fonds avaient tout intérêt à être réaffectés autrement.

Après 1990, ce fut une En 2007, l’OCDE publia un rapport sur les meilleures pratiques afin de promouvoir l’intégrité scientifique et de prévenir la fraude (Forum mondial de la science). Les principaux textes internationaux incluent : La Charte européenne du chercheur (2005) La Déclaration de Singapour sur l’intégrité en recherche (2010). Le Code de conduite européen pour l’intégrité en recherche de l’ALLEA (All European Academies) (2011, révisé en 2017. et en 2023.).

Il n’existe pas d’estimation du nombre total de codes de conduite en lien avec l’intégrité de la recherche .Un projet de l’UNESCO, l’Observatoire mondial de l’éthique (inaccessible depuis 2021), référençait 155 codes de conduite. mais notait que Les codes ont été créés dans des contextes très divers, et tant leur échelle que leurs ambitions varient fortement : en marge des codes nationaux, il existe des codes pour les sociétés scientifiques, les institutions ou les services de R&D. Même si ces textes normatifs partagent souvent un faisceau commun de principes, suscitent des inquiétudes croissantes.

Taxonomie et classification

Dans les codes de conduite, l’intégrité de la recherche est généralement définie en négatif : l’accumulation de normes vise à identifier les différents types de recherche contraire à l’éthique et de fraude scientifique avec des degrés de gravité variables. La multiplication des codes de conduite s’est accompagnée d’un élargissement de leur champ d’application. Alors que le débat initial portait sur , il a fini par s’étendre aux

En 1830, Charles Babbage introduisit la première taxonomie des fraudes scientifiques qui regroupait déjà certaines pratiques de recherche douteuses : le canular (une fraude volontaire ) la contrefaçon (), la taille (qui ) et la torture des données. Cette dernière pratique est la cible principale de Babbage qui y voit Elle relève de plusieurs sous-catégories telles que la sélection des données () le choix du modèle ou de l’algorithme () ou l’utilisation de constantes différentes.

À la fin du siècle, cette classification s’est considérablement élargie pour venir englober des phénomènes plus divers que la fraude intentionnelle. Avec la formalisation de l’intégrité de la recherche, le vocabulaire et les concepts qui y sont associés ont connu un changement structurel. À la fin des années 1990, l’usage de l’expression fraude scientifique (scientific fraud) fut découragée aux États-Unis au profit d’un : l'inconduite scientifique (scientific misconduct). Le périmètre de la fraude scientifique est vaste : outre la fabrication de données, la falsification et le plagiat, elle inclut manifestement commises de mauvaise foi. Le concept parent de , introduit pour la première fois dans un rapport de 1992 du Comité des sciences, de l’ingénierie et des politiques publiques (COSEPUP), est encore plus large puisqu’il englobe aussi les manquements potentiellement involontaires (comme les insuffisances dans le processus de gestion des données de recherche). En 2016, une étude a identifié pas moins de 34 pratiques de recherche douteuses ou susceptibles d’intervenir à toutes les étapes du projet (hypothèse initiale, méthodologie de l’étude, collecte des données, analyse et compte rendu).

Dans ce contexte, l’institut de recherche et d'action sur la fraude et le plagiat académiques, fondé à Genève en 2016, s’est spécialisé dans l’analyse et la médiation des cas de fraude et de plagiat dans l’enseignement supérieur et la recherche. L’IRAFPA s’appuie sur l’idée que les atteintes à l’intégrité constituent un « fait social total », requérant une approche interdisciplinaire et collaborative.. Au-delà des expertises visant à clarifier la nature de la fraude (analyses factuelles, évaluation des conséquences sur la « société du savoir »), il a introduit un cadre méthodologique qui associe la recherche théorique (philosophie, sociologie, droit, sciences de l’éducation) et la pratique de terrain (médiation, formation, certifications). De ces travaux a émergé un champ se revendiquant comme « sciences de l’intégrité », qui propose des grilles d’analyse et des concepts (p. ex. « cultures de l’intégrité » ou « responsabilités sociétales académiques ») afin de tenter de mieux comprendre, prévenir et traiter les inconduites scientifiques..