Jacky ou La Chanson de Jacky est une chanson de Jacques Brel en français, publiée en par le label Barclay. Jacques Brel en a écrit les paroles, la musique est composée par Gérard Jouannest, et l'orchestration est due à François Rauber.

Elle est diffusée en 1965 en super 45 tours et sur le 33 tours Jacky, avant d'être incluse l'année suivante dans le huitième album de Brel Ces gens-là.

La chanson, fréquemment considérée comme une mise en scène à la fois autobiographique et parodique du chanteur, laisse place à de nombreuses interprétations : ce serait une réflexion sur l'âge, sur la beauté et la laideur, et une annonce du renoncement de Jacques Brel à la scène. Ce dernier joue de toutes ces facettes avec un art de la confusion et du langage qui font écho à sa propre recherche.

La chanson a été fréquemment reprise et adaptée, tant en français qu'en d'autres langues. En 1967, la reprise Jackie de Scott Walker, qui utilise la traduction anglaise de Mort Shuman, connaît un succès commercial attesté par les hits-parades britanniques. En 1968, elle est interprétée à New York dans une comédie musicale à succès : Jacques Brel Is Alive and Well and Living in Paris.

Dès sa création, Jacky intègre le tour de chant de Jacques Brel, qui l'interprète encore lors de son tout dernier concert, le à Roubaix.

Thèmes et composition

Paroles alt=Photographie en couleurs de la façade blanche d'une brasserie, ornée de deux éléphants roses.|gauche|vignette|La brasserie Huyghe produit depuis 1989 une bière belge ornée d'un éléphant rose, et nommée Delirium. La chanson se présente sous la forme d'un récit à la première personne. Un chanteur réfléchit au cours que pourrait prendre sa vieillesse, et craint qu'en tant qu'artiste vieillissant, faute de n'avoir pas su se retirer à temps, il ne doive interpréter chaque soir à Knokke-Le-Zoute des chansons d'amour et des airs de tango devant des groupes de femmes mûres au style vestimentaire exubérant. Il s'appellerait certes Antonio, mais il ne serait qu'un Argentin de Carcassonne, dans le sud de la France, et devrait lui-même se saouler tous les soirs pour pouvoir prétendre démontrer sa virilité. Sa nuit serait peuplée d'éléphants roses, pour lesquels il chanterait les chansons de l'époque où il s'appelait encore Jacky.

Il se voit ensuite propriétaire d'une maison de jeu à Macao, entouré de femmes qui l'appelleraient . Il cesserait d'être chanteur et deviendrait maître-chanteur et proxénète, vendrait des cargaisons de drogue et de whisky de Clermont-Ferrand. Puis il se projette au paradis chanteur pour femmes à ailes blanches (ce qui vraiment le surprendrait), où on l'appellerait Dieu le Père « celui qui est dans l'annuaire entre Dieulefit et Dieu vous garde », où là et même avec une barbe blanche, il sait qu'il entendrait encore les anges, les Saints et Lucifer lui chanter la chanson de naguère, où en bas on l'appelait Jacky.vignette|Jacques Brel entouré de fans, en 1962. |alt=Photographie en noir et blanc représentant, sur des marches, Jacques Brel assis au centre, entouré d'une dizaine de jeunes femmes toutes tournées vers lui.Le refrain, parfois jugé opaque, est formé des vers suivants. :

Formellement, le texte se compose de trois fois trois couplets, chacun suivi d'un refrain de quatre lignes. Les couplets contiennent respectivement six, huit et quatre lignes de vers. Différentes séquences de rimes sont utilisées, en commençant par une rime suivie, puis une rime alternée (A-A-B-C-B-C), ensuite une séquence de rimes alternées et embrassées (A-B-A-B-C-D-D-C). Le refrain est à nouveau écrit en rimes alternées. Presque tous les vers commencent par une anaphore, , un dispositif rhétorique qui sert à structurer et à rythmer le texte ; pour Patrick Baton, chef de l’orchestre symphonique du Conservatoire royal de Liège., cela entraîne une à l'intérieur de chaque vers, comparable à un crescendo en musique..

Maria Spyropoulou Leclanche remarque que la forme du refrain détaché, ou refrain dit populaire, est fréquente chez Brel : ..

Mélodie La musique est composée par Gérard Jouannest, et l'orchestration est due à François Rauber..

La mélodie à quatre temps s'ouvre sur une introduction instrumentale en sol mineur, dont le rythme et l'instrumentation donnent l'impression d'un cheval au galop, voire d'un , les syncopes jouées par les instruments à vent animant le flux musical et ajoutant de la tension.

vignette|Gérard Jouannest (ici en 2009 à Vienne) a composé la musique de Jacky.|alt=Photographie en couleurs d'un pianiste âgé, habillé de noir, à son instrument. L'ambiance de réjouissance qui en résulte (Vivace), qui se poursuit en arrière-plan pendant les deux premiers couplets, contraste fortement avec le déclin du chanteur décrit dans les paroles. Dans les couplets suivants, la tonalité passe en sol majeur. La transition vers le court troisième couplet se fait par quelques trilles jouées exclusivement au piano, avant que la mélodie ne prenne un caractère quelque peu surchargé, nostalgique et réfléchi lorsque la chanson mentionne la jeunesse de Jacky.

Le refrain est accompagné d'un accordéon et de castagnettes. L'atmosphère change tout d'abord par l'accent particulièrement fort mis sur le dernier mot (con). Avec la dernière phrase du refrain, , composée de trois mots monosyllabiques, l'ambiance musicale initiale revient. Le professeur des universités Stéphane Hirschi. la décrit comme une marche triomphale.

Les quelques écarts par rapport à ce schéma de base se retrouvent surtout dans le refrain. Dans les deux premiers refrains, par exemple, la tonalité passe de sol majeur à sol mineur, tandis que dans le troisième, la mélodie reste en majeur, ne changeant que de sol à ré majeur. Le dernier refrain est interprété sur scène par Brel presque comme une prière à mains jointes et sur un ton implorant ; pour Hirschi, ce moment marque .

Dave Thompson du site AllMusic souligne la cohérence avec laquelle les futurs imaginables du chanteur , tandis que l'accompagnement instrumental aux couleurs criardes souligne l'atmosphère du chant.. Robert Dimery, auteur d'une anthologie de la chanson mondiale, décrit la mélodie de Jacky comme et un ..

Genèse alt=Photographie en couleur de la façade blanche du casino de Knokke-Le-Zoute ; au premier plan, un large champ de tulipes rouges.|vignette|Le casino de Knokke-Le Zoute.|gauche Les sources d'inspiration de la chanson sont diverses : Jacky est tout d'abord le surnom de Jacques Brel enfant, . Dans une lettre à caractère autobiographique adressée à un ami, Jacques Brel déprimé formule dès ses doutes sur sa carrière de chanteur, se décrivant lui-même comme . Plus tard, Brel chante au casino de Knokke-Le-Zoute, après minuit et .

D'après Eddy Przybylski, Brel récupère pour Jacky une ébauche de refrain imaginé pour une chanson qui se serait appelée , mais dont le thème aurait été très différent. L'esquisse de chanson débutait par . Pour son biographe, la perte de ses parents a amené Brel à écrire plusieurs chansons, comme Les Vieux ou La Chanson des vieux amants, mais également à réfléchir à son propre destin, à imaginer où sa propre vie le mènera.

Brel a pour habitude d'écrire en voiture, à l'hôtel ou au café : . Il demande ensuite de transcrire la chanson, ce qui permet d'arrêter le texte et de déposer le copyright. Le texte de Jacky est déposé à la société belge des auteurs, compositeurs et éditeurs en . Comme Brel ne datait généralement ni ses textes ni ses lettres, et qu'il corrigeait ses textes jusque dans les studios d'enregistrement, la composition date vraisemblablement de 1965.

Elle est enregistrée le , soit juste après une tournée de trois semaines à travers l'Union soviétique, et juste avant une tournée aux États-Unis.

Analyse vignette|Jacques Brel en 1963.|alt=Photographie en noir et blanc de Jacques Brel jeune, cheveux courts, portant un pull sombre et une veste à chevrons.

Âge et enfance Le thème de la séparation et des adieux revient particulièrement souvent dans les chansons de Brel, par exemple dans La Mort de 1959, Le Moribond de 1961, Les Vieux de 1963, La Chanson des vieux amants de 1967 et Orly de 1977. Il a également souvent mis en scène le thème de l'enfance et de la jeunesse. Pour Brel, les gens dans leurs premières années possèdent encore la liberté, l'énergie et le don de rêver. Cependant, et surtout dans ses chansons plus tardives comme L'enfance, il ne s'agit pas d'une idéalisation, mais plutôt d'une vision de plus en plus nostalgique qu'un adulte jette sur le de l'enfance..

Dans Jacky, ces deux thématiques se rejoignent. Car quel que soit le scénario, et le nom de son ego lyrique dans sa vieillesse , le nom qui reste en fin de compte est toujours celui qu'il portait dans son enfance. Pour l'écrivain Bruno Hongre et Paul Lidsky, le principal enseignement de la chanson est que Brel refuse catégoriquement de se vendre ou de se faire des illusions sur ses propres limites : .

La beauté des laids Pour Stéphane Hirschi, l'oxymore vise à assumer et revaloriser la laideur, sur un plan moral et humaniste. C'est cette laideur qui permet au chanteur d'adopter sur scène des comportements que l'on jugerait avilissants, les grimaces, les rôles de composition et la gestuelle mi-saccadée, mi-dégingandée. Cette honte bue devient une forme d'idéal ironique, par lequel l'interprète, en devenant beau, pourrait se reposer un temps de sa lutte contre la destinée tragique. Hirschi cite Brel sur cette conception salvatrice de la laideur : .

Pour Jacques Vassal également, ..

Une annonce du renoncement à la scène vignette|L'Olympia à Paris.|alt=Photographie en couleurs représentant la façade d'une salle de concerts, de nuit, dans une lumière de néons orangés.|gauche La chanson est fréquemment interprétée comme l'annonce du renoncement prochain de Brel à la scène. Ainsi selon le journaliste belge et biographe de Brel Eddy Przybylski, . Le biographe estime même que Jacky explique la décision de Brel que l'ensemble de ses interviews, pendant lesquelles il variait fréquemment ses réponses en fonction de son humeur.

Selon Dave Thompson, cette .

En effet, l'année 1965 est une période de bouleversement pour Brel ; déjà en 1964, après une performance à l'Olympia, deviennent de plus en plus fréquentes.. Pendant cette période, selon Gilles Verlant, l'artiste était sur scène presque quotidiennement, se produisant jusqu'à par an, ainsi qu'immédiatement avant et après les enregistrements en studio de cette chanson lors d'une tournée de cinq semaines à travers l'Union soviétique et les États-Unis.

Cela pourrait expliquer sa fatigue croissante de la scène, bien qu'il n'ait que la trentaine. Lors de l'été 1965 à Évian, quelques minutes seulement après la fin du concert, il accourt complètement essoufflé derrière la scène, en regardant Jeremy Bernstein, alors journaliste au New Yorker, et lui confie . Bernstein considère à l'époque qu'il ne s'agit que d'un épuisement momentané.. Cependant, Brel s'exprime beaucoup plus clairement dans ce sens auprès de Charles Aznavour en 1966 et indique . De même, l'été, en marge d'une représentation à Vittel, il explique à son chef d'orchestre François Rauber : . Brel a trente-six ans et . Plus que la fatigue de la scène, c'est surtout le rôle social dévolu à la vedette qui lui pèse : elle le pousse à manquer de sincérité, lui qui veut être honnête.