vignette|alt=Photographie en noir et blanc représentant le cardinal Merry del Val en tenue ecclésiastique.|Le cardinal Merry del Val, secrétaire d'État du pape Pie X et acteur majeur de la guerre scolaire du côté de la hiérarchie catholique.
La guerre scolaire des années 1900-1910 est un ensemble de débats politiques et de conflits sociaux portant sur la place de la religion dans l'enseignement en France. Elle découle de la situation politique créée par la loi de séparation des Églises et de l'État et éclate véritablement en 1907, lors de l'affaire Morizot, qui concerne un instituteur accusé d'avoir tenu des propos antireligieux.
Le gouvernement, sous la pression de la Ligue de l'enseignement, dépose alors un projet de loi pour soustraire les instituteurs aux tribunaux civils et mettre à l'amende les familles qui refusent de faire suivre à leurs enfants les cours de morale laïque. La riposte de la hiérarchie catholique est immédiate : dans sa déclaration de , l'épiscopat français s'oppose à la nouvelle législation et réaffirme le droit de regard des familles sur l'éducation dispensée à l'école publique. Au cours des mois qui suivent, les cardinaux français travaillent à redéfinir la doctrine scolaire de l’Église de France, aboutissant en au rejet de la neutralité scolaire, à la préférence donnée à l'école libre et à la condamnation d'une quinzaine de manuels scolaires.
De fait, c'est le début d'une , véritable répétition de celle qui a agité la France entre 1882 et 1883. Cependant, les nouveautés qui se font jour sont le rôle important dévolu aux organisations catholiques et une mobilisation qui s'inscrit dans la durée.
La crise se poursuit pendant plusieurs années, les radicaux bataillant jusqu'en 1914 pour faire voter leurs projets de . L'Union sacrée qui préside aux débuts de la Première Guerre mondiale vient alors mettre fin aux hostilités scolaires. In fine, si l'enseignement laïque a survécu au conflit, l'école chrétienne, elle, en sort avec des effectifs grandis et bénéficie de toute l'attention de la hiérarchie catholique française. La guerre scolaire a aussi permis à Pie X d'affirmer sa préséance sur l'épiscopat français, faisant plier, au moins pour un temps, le gallicanisme.
Contexte
La première guerre scolaire du débute alors que les passions soulevées par les débats de laïcisation de la société française commencent à peine à s'éteindre. Cet apaisement est en effet de courte durée : la question scolaire, qui n'était pas au premier plan des troubles qui ont secoué la France, trouve avec la situation post-Séparation un terrain fertile pour déchaîner les passions françaises..
Laïcisation par la République radicale À la suite de l'affaire Dreyfus et des élections législatives de 1902, le gouvernement français est dominé par les radicaux. Ceux-ci font de l'anticléricalisme leur cheval de bataille et sont à l'origine de nombreuses lois de laïcisation de la société française, notamment la loi de 1904 sur les congrégations et la loi de séparation des Églises et de l'État du .. L'article 30 de la loi précise que ..
Cette rupture unilatérale du Concordat est fermement condamnée par le pape Pie X et son conseiller Rafael Merry del Val, d'autant plus que les radicaux avaient déjà montré leur hostilité à la papauté en rompant les relations diplomatiques entre la France et le Saint-Siège en 1904. Le , par l'encyclique Vehementer nos, le Pape s'oppose à la Séparation qu'il juge dangereuse pour l'ordre surnaturel.
Les relations entre la Troisième République et les catholiques continuent ensuite de s'envenimer avec la querelle des Inventaires, qui voit notamment la chute du gouvernement Rouvier. En , s'oppose à la constitution d'association cultuelles pour gérer les biens de l’Église, si bien que la loi du prononce l'expulsion des évêques, des curés et des séminaristes des palais épiscopaux, des presbytères et des séminaires. C'est dans ce contexte religieux complexe que va débuter la guerre scolaire.
La question scolaire Avant la Séparation, l'enseignement catholique était confié aux congrégations et n'impliquait que très peu les laïcs et le clergé régulier. Mais la loi de 1901, puis l'interdiction des congrégations enseignantes par la loi de 1904 vont bouleverser l'enseignement libre. En effet, avec la dispersion des congrégations, beaucoup d'écoles libres disparaissent. L'épiscopat français mène alors de front deux combats : premièrement, la réorganisation des écoles catholiques avec un personnel à la fois issu du laïcat et des religieux sécularisés ; deuxièmement, une surveillance accrue de l'école publique qui a profité de la déconfiture des congrégations pour grossir les rangs de ses élèves.
En effet, les instituteurs de l'école laïque font dans leur ensemble preuve de moins de retenue : du fait de leur laïcisme militant, parfois doublé de socialisme ou d'antimilitarisme., ils font des entorses régulières à la neutralité scolaire telle que définie par Jules Ferry.. Les écoles normales, creusets de l'anticléricalisme, contribuent à cet état de fait.. D'autre part, depuis la Séparation, les évêques de France ont retrouvé leur liberté et ne cherchent plus, comme ils le faisaient dans la période qui la précédait, à se restreindre pour se concilier le gouvernement.. Désormais, ils n'entendent plus fermer les yeux sur une situation qu'ils jugent intolérable : aussi, certains évêques organisent des associations de parents d'élèves pour surveiller l'école publique et tous invitent leurs ouailles à la méfiance. La combinaison du militantisme des enseignants avec la vigilance inquiète des catholiques va fournir un terreau fertile au déclenchement de l'affaire Morizot, et dans un deuxième temps à l'embrasement de la guerre scolaire.
Déroulement Affaire Morizot (1907-1908) Début 1907, Girodet., un père de famille, porte plainte contre Morizot, un instituteur laïc de Viévigne, en Côte-d'Or., pour avoir tenu devant la classe mixte qu'il avait sous sa responsabilité les propos nettement antipatriotiques et antireligieux suivants : ; ; ; ; ; ..
Cette plainte est déposée devant le tribunal civil, mais la juridiction de première instance se déclare incompétente. Le père de famille ayant interjeté un appel auprès de la Cour d'appel de Dijon, cette dernière se déclare compétente. Cette décision provoque immédiatement la réaction d'Arthur Dessoye, député de la Haute-Marne et secrétaire général de la Ligue de l'enseignement. Il conteste la procédure et s'insurge contre ce qu'il considère comme une campagne contre l'école laïque..
Le gouvernement, qu'il somme d'intervenir, décide une saisie du tribunal des conflits pour qu'il prononce le dessaisissement de la cour de Dijon. En effet, il considère que l'instituteur, en tant que fonctionnaire, doit être poursuivi devant une juridiction administrative et non une juridiction civile traditionnelle. Le , c'est un coup de théâtre : le tribunal des conflits reconnaît la cour de Dijon compétente.. Le tribunal reconnaît en effet qu’.. L'affaire reste donc dans le domaine du civil, au grand dam de la Ligue de l'enseignement qui prétendait à un passe-droit pour les fonctionnaires de l'enseignement laïc.
Projets de loi de Doumergue (juin 1908) vignette|alt=Photographie en noir et blanc représentant Gaston Doumergue en costume.|Gaston Doumergue, ministre de l'Instruction publique au moment de l'affaire Morizot. Devant les revendications de l'enseignement laïc et les pressions des radicaux, Gaston Doumergue, ministre de l'Instruction publique du gouvernement Georges Clemenceau et franc-maçon, dépose les 23 et trois projets de loi distincts, qualifiés de .
Le premier vise à mettre en application les amendes pour les pères de famille qui défendent à leurs enfants de suivre tout ou partie de l'enseignement obligatoire à l'école. Ces pénalités financières sont également applicables aux personnes qui inciteraient les parents à ce genre d'attitude, ce qui vise clairement les associations catholiques. Le deuxième projet, , substitue la responsabilité de l’État à celle des maîtres d'école pour les fautes commises dans l'exercice de leurs fonctions. Le troisième projet vise à étendre l'obligation de détenir un certificat d'aptitude pédagogique aux instituteurs de l'enseignement privé.
Arthur Dessoye, représentant la Ligue de l'enseignement, est le rapporteur de ces projets de loi. Si les défenseurs de l'école laïque sont satisfaits par ces projets, les catholiques, eux, jugent la provocation insupportable, ce qui déclenche des remous importants dans la société française. Un certain nombre de députés catholiques, dont Henri-Constant Groussau, député du Nord, protestent avec vigueur à la Chambre.. Quant au célèbre polémiste Édouard Drumont, il n'hésite pas à qualifier Doumergue d'Drumont fait ici référence à l'adhésion de Doumergue à la religion réformée. dans La Libre Parole du ..
Déclaration aux pères de famille () Une élaboration en hâte Entre juillet et , le secrétaire d'état de Pie X, le cardinal Merry del Val, se concerte avec un certain nombre de prélats français pour organiser la riposte. Un document est rédigé par quatre ecclésiastiques bénéficiant de la confiance de Rome pour déterminer : le cardinal Lecot, archevêque de Bordeaux, le cardinal Coullié, archevêque de Lyon, le cardinal Luçon, archevêque de Reims, et le cardinal Andrieu, évêque de Marseille.. En , la Déclaration des cardinaux, archevêques et évêques de France aux pères de famille de leur pays est envoyée aux évêques métropolitains afin de recueillir leurs signatures et celles de leurs suffragants, ce qui dénote d'un changement par rapport à l'autonomie de l'épiscopat français durant les années des débats sur la Séparation ; dans cet épisode s'affirme clairement la prépondérance du Vatican.
Contenu et publication Dans la Déclaration, la hiérarchie catholique française annonce clairement qu'il est question des projets de loi de Gaston Doumergue, et explique le sens de sa démarche par le droit des familles à contrôler l'éducation de leurs enfants. Cette Déclaration, précisent les auteurs, est la conséquence de ce que dans Mandements de Duparc, diocese-quimper.fr, 1908-1911 (consulté le 19 avril 2020)., faisant allusion à la loi de 1905 où il est dit que la République ne : les ecclésiastiques catholiques sont donc contraints de se faire entendre par un autre canal. D'un ton dur, les signataires déplorent que l’État ait bafoué ses promesses, et que ses projets visent à retirer aux familles tout contrôle sur la neutralité scolaire :
Après avoir rappelé le contenu des projets de lois Doumergue et tiré toutes les conséquences qu'elles auraient pour les catholiques en butte à un enseignement irréligieux, l'épiscopat français conclut sur ses recommandations aux pères de famille :
La Déclaration est publiée dans la presse catholique le et lue dans toutes les églises de France le dimanche . Bien qu'elle condamne nettement la législation en projet, elle fait preuve d'une certaine mesure dans le sens qu'elle continue à accorder sa préférence à l'école républicaine, dont elle entend maintenir à tout prix la neutralité en invitant les familles à les surveiller. Il n'est ici que peu question de l'école libre, position qui sera amenée à évoluer par la suite.
Élaboration d'une nouvelle doctrine (1908-1909) La détermination des catholiques et les divergences de la majorité républicaine font rapidement échouer les projets Doumergue. Les polémiques s'étant éteintes pour un temps, l'année scolaire 1908-1909 se passe dans un calme relatif, mais la situation reste précaire.
vignette|alt=Photographie en noir et blanc du cardinal assis à son bureau, entouré de deux enluminures.|Merry del Val dans son bureau au Vatican, en 1906.