Frédéric de Saarwerden (né vers 1348 à Sarrewerden; † à Bonn) est de 1370 à 1414 archevêque de Cologne sous le nom de Frédéric III. Par la faveur de son grand-oncle, l'archevêque de Trèves Cunon II de Falkenstein, il est élu archevêque à seulement 20 ans, situation que le pape n’entérine qu’après deux ans de réflexion en Avignon. Frédéric trouve l'archevêché ruiné par ses deux prédécesseurs du comté de la Marck, Adolphe et Engelbert III ; de plus, il s'était engagé lui-même dans d'énormes dépenses pour assurer son élection à la curie. Pourtant, grâce à l'aide de son oncle Cunon, il parvient en quelques années à désendetter l'archevêché.
Frédéric de Sarrewerden était partisan de l'empereur Charles IV et reçut en retour de ce monarque de nombreux privilèges qui lui permirent de réaliser sa politique hégémonique dans la vallée du Rhin. Il attisa dès son avènement aussi bien les querelles internes à la noblesse rhénane que les revendications d'autonomie des villes de l'archevêché et s'appuya sur ces divisions pour affirmer son autorité, qui ne fut plus contestée jusqu'à sa mort ; cherchant à restaurer les prérogatives perdues par ses deux prédécesseurs à l'archevêché, il ne put toutefois tirer parti du conflit opposant les échevins de Cologne aux baillis sur l'autorité juridictionnelle. Enfin la guerre avec les princes voisins de Cologne s'acheva en 1377 sur un compromis.
Frédéric constitua à proprement parler la principauté de Cologne en tant que fief temporel. Avant son accession au trône, Cunon de Falkenstein l'avait, en tant qu'administrateur diocésain, agrandie du comté d'Arenberg en 1368. En trois campagnes militaires contre les comtes Adolphe et Engelbert II de La Marck, Frédéric confirma cette annexion ainsi que celle de la terre de Linn dans la basse vallée du Rhin. On ne saurait exagérer son rôle de conquérant, même si ses campagnes militaires s'inscrivaient dans la politique impériale et religieuse de son temps.
Lorsque Frédéric de Sarrewerden mourut en 1414, il léguait à son neveu et successeur Thierry II de Moers un archevêché prospère et une principauté étendueCet article repose presque exclusivement sur l'ouvrage de référence de , thèse de doctorat d'histoire de l'univ. rhénane de Bonn (1975). Elle a cherché dans sa thèse à réunir le maximum de données biographiques disponibles. Les références à la littérature secondaire doivent être considérés comme des compléments..
Biographie Enfance et jeunesse vignette|Armes du comté de Sarrewerden Frédéric était le fils du comte et de Claire de Fénétrange. Les comtes de Sarrewerden étaient des féodaux de la haute vallée de la Sarre. Comme on destinait son frère aîné Henri à prendre la tête du comté, Frédéric se trouva destiné dès l'âge de dix ans à une carrière ecclésiastique et son éducation fut pour cette raison confiée à son grand-oncle, l’archevêque de Trèves Cunon II de Falkenstein. Or ce dernier avait été élu en 1366 coadjuteur de l’archevêque Engelbert III de La Marck par le chapitre de Cologne : aussi entreprit-il désormais de trouver un poste important pour son neveu à Cologne. Cunon procura d'abord plusieurs bénéfices à Frédéric : l'avouerie de ainsi qu’un canonicat. Frédéric était dispensé de tout service, car il étudiait encore le droit canon à l’Université de BolognePicot, pp. 33 et suiv..
Nomination au trône épiscopal de Cologne L’archevêque Engelbert III de La Marck s'éteignit le Cf. REK VII, n°819, p. 211.. Cunon de Falkenstein assura l'intérim de l’archevêché, le chapitre l'ayant élu administrateur le pour la durée de vacanceCf. REK VII, Nr. 822, S. 214 f.. Il s'efforça d'emblée de suggérer l'élection de son neveu comme nouvel archevêque et obtint en effet du chapitre sa nomination (« postulation ») parmi les candidats ; car le choix de l’archevêque revenait alors encore au seul pape ; or le pape d'Avignon Urbain V repoussa cette candidature le : Frédéric était en effet trop jeune, puisqu'il n'avait pas encore l’âge canonique de 30 ans ; il n'avait pas l'expérience des questions religieuses, et ses mœurs et son caractère étaient inconnus aux membres de la curieCe jugement est rapporté ainsi , Sauerland V, n°626, pp. 241 et suiv.. À cela s'ajoutait que l'empereur Charles IV, en vue de l'élection de son fils Venceslas comme Roi des Romains, souhaitait s'assurer un candidat favorable et pressait pour cela le pape, lequel recherchait de son côté l'appui de l'empereur pour la reconquête des États pontificaux. C'est pourquoi le souverain pontife répondit à Cunon de Trèves qu'il nommait Jean de Luxembourg-Ligny, parent et protégé de l'empereur Charles, de Strasbourg à Trèves et Cologne, et qu'il nommait Frédéric de Sarrewerden évêque de Strasbourg.
Mais Cunon de Falkenstein refusa de voir son neveu éloigné en Alsace. Dans l'esprit du pape, cette rotation des prélats était censée apaiser les conflits entre prétendants ; pourtant Cunon dénonça cette décision, malgré les prières de la CurieCf. . et du chapitre de CologneCf. Sauerland V, n°638 (14 décembre 1368), pp. 250f.. Alors le pape décida de surseoir au choix du nouvel archevêque de Cologne, ne nommant ni Frédéric de Sarrewerden, ni un autre candidat. Rien n'indique la raison de cette vacance prolongéePicot, p. 40. mais il est probable qu'en agissant de la sorte, le pape souhaitait confronter l'empereur à l'intransigeance de l'archevêque de Trèves. Pour la Curie, cette solution ne manquait pas d'habileté : car elle revenait à maintenir Jean de Luxembourg-Ligny, réputé pour son incompétence, à la tête d'un diocèse peu exposé politiquement (l’évêché de Strasbourg), tout en faisant de Cunon l'obligé du pape, qui lui confiait ce deuxième Électorat, et par la même occasion l'archevêché de Cologne demeurait aux mains d'un administrateur avisé. En outre, la Curie engrangeait pour elle-même, la durée de la vacance, la prébende compensatoire (correspondant à l'estimation des revenus de l'archevêché) de d'or annuelsCf. Sauerland V, p. CXLVIII et renvoi au n°682. Aussi le pape Urbain V reconduisit-il Cunon de Falkenstein le comme vicaire apostoliqueCf. REK VII, n°913–915, p. 249 f. et le administrateur apostolique pour deux années supplémentaires, éventuellement renouvelablesCf. Sauerland V, n°674 (gekürzt), p. 266. = REK VII, n°1003, p. 271..
À l'été 1370, Cunon de Falkenstein adressa une seconde supplique du chapitre (cette fois unanime) au pape réclamant la nomination de FrédéricPicot, p. 42 et suiv.. Frédéric se rendit lui-même à la cour d'Avignon et s'acquit cette fois la faveur du pape, de sorte qu'il fut nommé le Cf. Sauerland V, n°680 (abrégé), pp. 268 et suiv. = REK VIII, n°2, p. 3.. Du fait qu'il est cité comme archevêque dans au moins sept décrétales de Cf. Sauerland V, n°760–765 et 769, pp. 296 et suiv. et p. 300., le R.P. Sauerland (1839-1910) suppose qu'il a entre-temps reçu en Avignon les ordinations de diacre et de prêtre, ainsi que la consécration épiscopaleCf. Sauerland V, p. CXLVII.. Il retourna ensuite en Rhénanie pour être intronisé. Le Frédéric confirma tous les décrets de Cunon comme légauxCf. Sauerland V, n°834, p. 324 = REK VII, n°79, pp. 28 et suiv. sur quoi Cunon délia le tous les employés et serviteurs du diocèse de leurs serments et devoirs envers sa personneCf. Sauerland V, n°837, p. 325 et REK VIII, n0130, p. 40.. Friedrich reçut les regalia profanes des mains de l'émissaire impérial le à Bautzen et fut couronné in persona en lors de la diète de Mayence, puisqu'il recevait par la même occasion la suzeraineté sur le duché de WestphaliePicot, p. 48.. À son retour, il fit son entrée solennelle à Cologne le , non sans avoir préalablement (le ) confirmé les privilèges urbains.
La véritable raison du revirement du pape sur la candidature de Frédéric de Sarrewerden est l'engagement financier que prit le jeune postulant ; car l'archevêché de Cologne était alors de loin le diocèse le plus riche d'Allemagne : la Curie estimait ses revenus annuels à . Tout au long de l'intérim de Cunon, la Curie se réservait une part de . Contrairement à l'usage, qui était de verser un tiers du revenu annuel du diocèse comme frais d'élection, c'est-à-dire de reverser , Frédéric s'engageait à verser en six annuités un montant total de aux électeurs d'Avignon ; or, l'archevêché avait été mis en coupe réglée en l'espace de quelques années par les deux prédécesseurs de Frédéric, Adolphe et Engelbert III de La Marck, si bien que la Curie n'en pouvait plus rien espérer. Elle usa de son dernier levier contre les deux princes de la Marck, d'abord l'excommunication puis l'interditCf. Sauerland V, p. CXLIXff..
Politique financière L’archevêché de Cologne était fortement endetté à l’entrée en fonctions de Frédéric de Sarrewerden : on rapporteCf. Jacob von Soest in REK XII, §1087, p. 358 et suiv. qu'il aurait alors dû signer une reconnaissance de dettes de ; si toutefois la somme elle-même n’est pas attestée, le rapport confirme cet ordre de grandeur. Les caisses étaient vides et d'importantes ressources avaient été soustraites à l’autorité de l’archevêché.
À la mort de Guillaume de Gennep, en 1362, la succession à la tête de l'archevêché de Cologne avait fait l'objet de multiples candidatures : non seulement celle (pour la seconde fois) de l'évêque de Liège Engelbert III de La MarckUn rapport de l'administration pontificale décrit ses démarches comme non solum prudenter et oportune sed etiam importune ; cité par Sauerland, tome V, § 179 (1er juillet 1363), pp. 60 et suiv. = REK VII, § 23, p. 7., mais aussi celle de son neveu, l’Électeur de Münster Adolphe de la Marck, enfin celle du chanoine Jean de Virnebourg.
Adolphe, élu évêque en , engagea de nouvelles dettesCf. REK VII, § 106, p. 31 et suiv. et Revers S. § 110, p. 33., avant de céder, le , l'archevêché à son oncle Engelbert afin de pouvoir devenir comte de ClèvesCf. Sauerland V, §252, p. 97 et suiv. = REK VIII, §118, p. 36. Compte tenu de la durée de la vacance, il a certainement fallu de grandes compensations financières pour obtenir en février l'assentiment de la Curie. Peut-être est-ce la perspective de trois mouvements de prélat et d'une création d'archevêque qui a décidé le Saint-Siège : le transfert d'Engelbert faisait suite à celui de Jean d'Arckel d’Utrecht à Liège : voyez. REK VII, § 120 (15 avril 1364), p. 37 et Sauerland, vol. V, § 255 (22 avril 1364, abrégé), p. 99 et suiv. = REK VII, § 122, p. 37. La mitre d'Utrecht fut attribuée à Jean de Virnebourg, cf. REK VII, § 123 (24 avril 1364), p. 37. Floris de Wevelinghoven, qui en assurait l'intérim, put bénéficier du siège vacant de Münster : cf. Sauerland vol. V, § 258 (24 avril 1364), p. 100 et suiv.. Ces mutations ne s'accompagnaient pas seulement de transferts de fonds considérables des coffres de l’archevêché vers Avignon, puisque le nouvel archevêque Engelbert confiait en prébende à son neveu tous les fiefs de l’Électorat de Cologne ainsi que les bailliages en amont de Neuss à son neveu (ceux de Kempen et d’Œdt) ainsi que le bailliage et l'octroi du Rheinberg. Ce dernier était le plus rentable des quatre octrois rhénans de l'archevêque et représentait à lui seul de rente nette, soit près de 60 % des revenus annuels de l'archevêchéCf. Droege, Die finanziellen Grundlagen, p. 149 et suiv. et la note 13. Comme ces chiffres correspondent aux cours de 1460, et qu'il n'y avait pas encore d'impôts directs ni réguliers au cours du , la part de bénéfice des bailliages était certainement supérieure, d'après Janssen (mensa episcopalis, p. 328f).. Engelbert fit en outre nommer son neveu homonyme, sénéchal de Westphalie, et lui donna en prébende l'octroi de Waldenburg-Schnellenberg, suscitant par là l'émergence d'un nouveau rival pour l'hégémonie en Westphalie.