alt=Photographie en noir et blanc représentant Louis Isoard en tenue ecclésiastique.|vignette|Louis Isoard, évêque d'Annecy, est un des protagonistes principaux de la .

La première est un conflit lié à l'enseignement qui a lieu en France entre 1882 et 1883, à la suite de la laïcisation du contenu de l'enseignement primaire par la loi Ferry du .

Le conflit porte sur quatre manuels d'instruction civique à l'usage de l'école laïque nouvellement instituée, accusés à la fois de relativisme moral, de bafouer le principe de neutralité scolaire et de promouvoir une image hostile de l'Église catholique. À travers cette controverse, l'Église cherche à mener une campagne de défense contestataire contre la loi Ferry qui supprime le catéchisme de l'école et le remplace par les cours d’« instruction morale et civique » prévus dans l’article premier des programmes de l’école primaire.

Cette met aux prises le gouvernement, les préfets et l'épiscopat français à l'échelon national, et certains prêtres, instituteurs et maires à l'échelon local.. Du côté du clergé catholique, elle donne lieu à des confiscations de livres de morale laïque et à des refus de sacrements pour inciter les fidèles à retirer leurs enfants des . Le ministère des Cultes, quant à lui, profite du Concordat de 1801 pour suspendre le traitement des ecclésiastiques les plus intransigeants.

Ces tensions n'ont toutefois pas lieu dans toutes les régions de France et elles perdent en intensité grâce au retour de Jules Ferry à la présidence du Conseil et aux démarches d'apaisement du pape et des évêques les plus modérés. En cela, la se distingue de la qui aura lieu vingt-cinq ans plus tard, pendant la guerre scolaire de 1907-1914, et qui sera bien plus virulente.

Contexte

De la loi Guizot aux lois Ferry Depuis 1833, la loi Guizot réglementait l'enseignement primaire de l'instruction publique. Sous la houlette de l’État, des communes et de l’Église, qui avaient chacun leurs prérogatives, les écoliers recevaient une éducation qui comprenait des cours d'instruction morale et religieuse.

L'avènement de la Troisième République va rapidement bouleverser ce . En effet, la République se construit majoritairement contre l’Église catholique, cette dernière étant politiquement proche des courants légitimistes et bonapartistes. Les lois constitutionnelles de 1875, puis la résolution de la crise du dans un sens favorable aux républicains vont asseoir le régime. Le , Gambetta avait désigné l'Église catholique comme à abattre. : La lutte contre le cléricalisme devient une force de conviction et un facteur d'union pour les Républicains.. Dès lors, la politique anticléricale peut prendre de l'ampleur, avec tout d'abord la première expulsion des congrégations en 1880.

La question scolaire est ensuite traitée par les lois Jules Ferry. La loi de 1881, qui instaure la gratuité et le caractère obligatoire de l'école primaire, est à la fois un moyen de répandre l’instruction dans tous les milieux sociaux et de pallier le travail des enfants. Quant à la loi de 1882, elle laïcise le contenu de l'enseignement primaire dans les écoles publiques. — le personnel enseignant n'étant laïcisé que quatre ans plus tard avec la loi Goblet..

Autres aspects de la question scolaire Le conflit étant contemporain de l'avènement d'une série de lois de laïcité anticléricale, il n'est pas réductible aux seuls manuels scolaires. Ceux-ci représentent la cristallisation d'une lutte qui comporte plusieurs motifs de conflit. : les programmes, les manuels scolaires, le personnel enseignant et son statut, les locaux C'est la diversité et l'intensité de cette opposition qui vont marquer durablement la mémoire de la société française. De fait, le terme de apparaît rarement sous la plume des protagonistes de la querelle, puisque les livres scolaires incriminés ne sont pour eux que le prétexte de cette lutte plus vaste dont l'enjeu essentiel est l'école, et à travers elle le système politique de la République.. L'instruction civique fait en effet appel à un récit national qui revisite l'histoire de la France pour exalter les vertus de la Révolution française dont la Troisième République se pense comme l’achèvement. Les conflits politiques au sujet de manuels scolaires ont d'ailleurs eu un précédent : au , la diffusion dans les institutions catholiques de l’Histoire de France à l’usage de la jeunesse de l'abbé Loriquet provoque une polémique entre légitimistes et libéraux au sujet de l'image qu'il renvoie de Napoléon Bonaparte.

Enfin, bien qu'il puisse être tentant de réduire les conflits concernant les livres scolaires à une opposition de deux systèmes d'enseignement, ces derniers sont aussi révélateurs de tendances plus diffuses de la vie politique. S'inscrivant dans une trame d'événements nationaux et internationaux, les manuels reflètent des courants de pensée complexes, mêlant la conviction religieuse aux opinions politiques et sociales d'un pays marqué par la défaite de 1871.. Ainsi, au-delà de l'apparition de la morale laïque, l'utilisation à l'école primaire d'ouvrages scolaires pour susciter un esprit patriotique dans la jeune génération oppose également les partisans d'un enseignement du culte de la patrie et des valeurs nationales et les tenants du pacifisme.

Déroulement vignette|Caricature anticléricale de 1881 dépeignant Charles-Émile Freppel face à Jules Ferry.|alt=Caricature en noir et blanc représentant, à gauche, Jules Ferry, face à une créature fantasmatique géante.

Prémices du conflit Les lois Ferry, dès leur élaboration, suscitent une opposition vigoureuse de la droite catholique. Ainsi, Charles-Émile Freppel, évêque d'Angers et député du Finistère, s’élève à la Chambre des députés contre l'instruction laïque et étatique qu'il juge . De même, la presse conservatrice, et en premier lieu L'Univers de Louis Veuillot, fustige causée par ces et publie le le décret de condamnation des quatre manuels. Mais c'est par son application concrète que la loi du va déclencher la crise et relancer la polémique. En effet, elle donne lieu à la rédaction de manuels d'instruction civique qui remplacent ceux de morale religieuse. Certains auteurs, affiliés à la libre-pensée, vont y professer ouvertement des opinions hostiles à l’Église catholique.

Selon le politologue Yves Déloye, la querelle des Manuels est en fait en gestation dès la fin du mois de , au moment où le député Paul BertPaul Bert était alors député du Parti radical siégeant au groupe parlementaire d’extrême gauche depuis 1872, et n'était alors pas encore le ministre de l’Instruction publique et des Cultes du gouvernement Gambetta (il le sera en ). Les travaux préparatoires aux lois Jules Ferry lui sont dus, mais son nom a été éclipsé au profit de ce dernier qui lui succédera au ministère de l’Instruction publique et des Cultes dans deux mandats plus longs ( Histoire de la laïcité en France#Paul Bert). présente le rapport de la commission de la Chambre des députés chargée d’étudier la réforme de l’enseignement primaire voulue par Jules Ferry. Il estime que les futurs citoyens doivent être dorénavant . Un manuel publié par ce même Paul Bert entérine l'opposition du positivisme à l'enseignement religieux..

Mandements du Carême La réaction des évêques à la deuxième loi Ferry ne se fait pas attendre. Quatre-vingt-huit mandements épiscopaux du Carême de 1882 en condamnent les dispositions et recommandent aux parents de placer leurs enfants à l'école catholique libre. Ces mandements sont parfois lus aux fidèles lors des prêches dominicaux. Selon les évêques, le ton est à la défense religieuse et l'attaque anti-républicaine, ou à la modération..

Ainsi, dans sa Lettre à Messieurs les Curés du diocèse relativement aux catéchismes et à la confession des enfants qui fréquentent les écoles publiques, Adolphe Perraud, évêque d'Autun-Chalon-Mâcon, invite le clergé à donner avec mesure l'explication de la situation politique, sans mener .

Le cardinal Guibert choisit, suivi par d'autres, d'adresser une lettre à tous les instituteurs et institutrices de son diocèse, les invitant à faire preuve de sagesse et de raison au milieu des tensions politiques.

D'autres évêques sont nettement plus fermes : dans son mandement sur l'éducation chrétienne des enfants, Pierre-Louis-Marie Cortet, évêque de Troyes, appelle les familles à la vigilance : . Certains, enfin, condamnent préventivement les manuels qui incitent à l'irréligion : c'est le cas de Victor Delannoy, évêque d'Aire, qui vise le manuel de Gabriel Compayré, et de Paul-Matthieu de La Foata, évêque d'Ajaccio, qui écrit à l'occasion du Carême de 1882. :

Choix des manuels par les commissions vignette|Émile Keller, président du comité de l'enseignement primaire de la Société générale d'éducation et d'enseignement, une association conservatrice qui milite contre la laïcisation du système éducatif français..|alt=Photographie en noir et blanc représentant le portrait d'Émile Keller en costume. La première étape de la mise en place de la loi du est le choix des nouveaux manuels scolaires de morale. Ce dernier a été dévolu par le législateur à des commissions scolaires, régies par l'arrêté du .

Afin de garantir les intérêts de l’Église catholique, plusieurs évêques enjoignent à leurs fidèles de mener une campagne auprès de ces commissions pour influer sur le choix des manuels : il s'agit de conserver les références à la morale catholique, ou au moins de s'assurer que les doctrines catholiques ne sont pas sapées par leurs contenus. Paul Bert, devenu ministre de l’Instruction publique, souhaite au contraire que ce choix se porte sur les manuels de morale laïque et non pas sur des manuels rédigés par les catholiques, concrétisant . Le manuel devient alors l’objet qui .

Malgré le soutien apporté à l'action des évêques par l'influente Société générale d'éducation et d'enseignement, les efforts des catholiques ne portent que peu de fruits. En effet, une première liste est établie par les commissions scolaires cantonales, composées d'instituteurs à qui les familles peuvent faire part de leurs doléances, mais ce travail est complété par une commission départementale placée sous le contrôle de l’inspecteur d'Académie et composée de professeurs des écoles normales. Ce second niveau de contrôle limite fortement l’influence des parents d'élèves : ainsi, la commission départementale du Jura élimine de la liste les manuels provenant d'éditeurs catholiques sur lesquels deux commissions cantonales avaient jeté leur dévolu.. Toutefois, dans certaines régions, les fonctionnaires de l'Instruction publique cèdent en partie aux demandes des catholiques : l'Eure-et-Loir décide de n'utiliser que la deuxième édition de L'Instruction civique à l'école à l'école de Paul Bert, c'est-à-dire celle où la préface de l'auteur a été retirée ; dans le Pas-de-Calais, l'inspecteur d'Académie décide qu'aucun livre de morale ne sera mis en circulation pour l'année scolaire 1882-1883 ; dans le Finistère, le Gard, l’Ille-et-Vilaine, l’Indre-et-Loire, la Meurthe-et-Moselle et la Vienne, le manuel de Paul Bert est d'usage restreint, un certain nombre d'instituteurs le jugeant trop provocateur.

Le rôle des commissions scolaires est finalement très restreint par la circulaire du (ni contrôle, ni droit d'inspection), et le prêtre n'est plus invité à y siéger.

Le « Manifeste des 56 » Les hommes politiques catholiques ne sont pas en reste dans l'opposition à la loi du . Ainsi, cinquante-six députés de la droite intransigeante signent un manifeste daté du , rédigé par Charles-Émile Freppel. Par ce texte, ils protestent contre la suppression de l'éducation religieuse à l'école : la loi est pour eux et ils se réservent le droit de l'abroger ultérieurement, tout en s'engageant à apporter une aide aux parents dont les enfants pourraient recevoir un enseignement blessant leur foi.