René Crevel est un décorateur, architecte et peintre français né le à Rouen et mort le à Villeneuve-Loubet.
Architecte décorateur et peintre, René Crevel contribue à la naissance et au développement du style Art déco. Artiste prolifique, il crée dans des domaines aussi différents que l’architecture et l’architecture d’intérieur, le mobilier, le papier peint et le tissu, le tapis et la tapisserie, la céramique, l’émail, le vitrail ou la fresque.
Entre les deux guerres, il signe de nombreuses créations pour les prestigieuses manufactures françaises, Sèvres ou Limoges pour la porcelaine, Sarlandie pour l’émail, Isidore Leroy, Essef, Geffroy ou Nobilis pour le papier peint, Aubusson pour les tapis et les tapisseries murales, Krieger ou Noël pour les meubles. Architecte d’intérieur et ensemblier, il agence et décore entièrement le théâtre de l'Avenue (1924), aménage l’hôtel de Paris et la bijouterie Sandoz (1928), le restaurant Les Tuileries de l’hôtel Continental, le magasin Frigéco, le premier Office du Portugal en France (1931), le bar de la Société Técalémit (1932)… Il dessine de nombreuses devantures de magasins, boutiques de luxe, bars et brasseries à Paris.
Architecte, il construit en 1926 à Saint-Cloud sa villa dans le plus pur style moderniste. Dès 1930, il conçoit plusieurs projets avant-gardistes d’infrastructures routières : autos-relais et abris routiers. En 1937, il trace les plans du Palais de l’Artisanat à l‘Exposition internationale des Arts et des Techniques. Architecte urbaniste, il conçoit entièrement la cité ouvrière des Laboratoires pharmaceutiques Debat à Garches (1939-1956).
Peintre, d’abord influencé par le japonisme et le cloisonnisme chers aux peintres Nabis, il affirme son style au sortir de la Première Guerre mondiale. Dessinateur et coloriste, il laisse plus de , huiles, gouaches, aquarelles et dessins. Il crée décors et costumes de théâtre, peint panneaux décoratifs et fresques.
Lors des Salons et des grandes manifestations de l’époque, René Crevel reçoit de nombreux prix et distinctions : cinq diplômes et médailles à l’Exposition internationale des Arts décoratifs de 1925 ; un diplôme de Grand Prix à l’Exposition française au Caire en 1929 et à l’Exposition internationale de Liège en 1930, un diplôme d’honneur à l’Exposition coloniale internationale de 1931. À l’Exposition internationale des Arts et Techniques de 1937, deux diplômes d’honneur et deux médailles d’or lui sont décernés.
Actif jusqu'à sa disparition en 1971, René Crevel laisse une œuvre considérable.
Durant l'entre-deux-guerres, René Crevel connut une immense notoriété, qui dépassa largement nos frontières. Son œuvre était promise à la postérité. Mais la Seconde Guerre mondiale mit fin aux années fastes du mouvement Art déco et René Crevel, comme tant d'autres artistes, tomba peu à peu dans l'oubli.
Redécouvert dans les années 2010, il retrouve sa place dans l'Histoire de l'Art. Il compte parmi les plus grands créateurs de l'Art déco.
Jeunesse et débuts (1892-1917) vignette|193x193px|gauche|Fécamp, rue Théagène-Boufart. René Ferdinand Crevel naît le , 14 rue des Sapins à Rouen. Il est le fils unique de Maurice Adrien Emmanuel Jean-Baptiste Crevel, représentant de commerce, et de Lucie Juliette Boquet, sans profession.
En 1895, ses parents s'installent à Fécamp, à une époque où la ville est en pleine prospérité. Grand port de pêche, elle est aussi une station balnéaire et un lieu touristique en vogue. Au tournant du siècle, mondains, bourgeois et célébrités du monde du spectacle séjournent auprès de nombreux écrivains et artistes, séduits par le décor de cette cité bâtie entre terre et mer, encadrée par les plus hautes falaises de Normandie. C'est dans cet environnement que Crevel grandit, passe son enfance et son adolescence. Ses premières années sont déterminantes dans son parcours.
Une vocation précoce À leur arrivée à Fécamp en 1895, les parents de René Crevel emménagent au 84 rue Théagène-Boufart, dans le quartier du port, non loin du palais Bénédictine. En 1897, René a cinq ans lorsque sa mère décède prématurément. Il vit désormais avec son père, représentant en vins et spiritueux, et sa grand-mère maternelle.
Il va bientôt à l'École du Port, où il côtoie les fils de marins, toutes classes sociales confondues. Après le certificat d'études, il poursuit à l'École de l'Hôtel de Ville des études de primaire supérieure, cycle court d'enseignement général et technique qui prépare à la vie professionnelle. À quatorze ans, il commence son apprentissage en architecture, suivant ainsi les traces de son grand-père architecte-géomètre, Jean-Baptiste Crevel. De 1906 à 1912, il se forme auprès des meilleurs architectes de Fécamp. Le plus renommé d'entre eux est Émile Mauge – architecte de la Ville de 1907 à 1937 – qui construit alors le casino, vaste complexe balnéaire en bord de mer, ainsi que de nombreuses villas. L'architecture balnéaire, régionaliste, s'inspire alors de l'Art nouveau. Crevel souscrit à cet « art total » qui a pour ambition de changer le décor quotidien et prône l'avènement d'un architecte autant artiste que technicien.
Tandis qu'il poursuit son apprentissage, René Crevel, qui dessine depuis l'enfance, commence à peindre en autodidacte : falaises et paysages environnants sont ses sujets de prédilection. Il fréquente bientôt un groupe de jeunes artistes, se lie d'amitié avec plusieurs d'entre eux, Émile Caniel, Marcel Simonin et surtout Henry E. Burel. À la belle saison, les quatre amis se retrouvent pour des « dimanches de peinture.», filent à bicyclette en pleine nature peindre sur le motif.
En 1910, il remporte le Prix ex æquo du Concours de Dessin organisé par les ViolettiLes Violetti : Société littéraire qui réunit Picards et Normands. Chaque année elle décerne une récompense, la Violette d'or, à un écrivain régional ; elle organise divers concours d'arts plastiques, récompensés par une Violette d'argent. (Programme officiel de la Grande Semaine de l'Aviation de Rouen, 19-26 juin 1910). : son dessin est choisi pour illustrer la couverture du programme officiel de la Grande Semaine d'aviation de Rouen.. Quelques mois plus tard, la Société Bénédictine lui commande des illustrations pour ses menus.
En , il participe aux fêtes du Millénaire normand : tandis qu'au Musée leurs peintures sont exposées aux côtés de celles de leurs aînés, Crevel et ses amis artistes invitent le public dans leur « Cabanon des Incohérents » où l’on découvre de petits tableaux pleins d’humourArticle illustré paru dans Le Mémorial cauchois, , reproduit dans Max Lemaitre, Fécamp, 1900-1939, Quarante années en images, Luneray, Bertout imprimeur-éditeur, 1999, .; ainsi que les petites figurines en bois peint qu’il a réalisées avec Burel : elles caricaturent les personnalités de la Ville. Parmi elles, Adrien Constantin, entrepreneur et auteur-compositeur de revues théâtrales drolatiquesAdrien Constantin, figure locale, écrivain et musicien talentueux, joue un rôle actif dans la vie artistique de Fécamp. René Crevel et Adrien Constantin nouent des liens d’amitié qui resteront intacts de longues années. En 1925, René Crevel illustre la couverture du roman drolatique La Veuve de l’Eunuque, Histoire (en deux parties) d’une femme mal mariée, qu’Adrien Constantin publie à compte d’auteur sous le pseudonyme de « Hector Vigo, de la Société des Conteurs à gazes ». Couverture reproduite dans Michel Lion, Entre rires et larmes : un siècle de la vie d’une scierie fécampoise de Pierre Augustin Sautreuil aux Constantin, Fécamp, Association des Amis du Vieux-Fécamp et du Pays de Caux, 2013, ., lui fait découvrir le monde du théâtre. À la fin de l’année, il illustre la couverture du livret pour la revue Non… ! Mais chez qui ??! de Désiré Lacoudre représentée sur la scène du Casino. C’est une première et le journal local s’en fait l’écho.
Peu à peu, René Crevel s’est fait une réputation dans la vie artistique de la ville, qui lui commande en 1912 la création d’une grande affiche publicitaire pour le casino et ses bains de varech.
Parvenu au seuil de l’âge adulte, après six années de formation, René Crevel, devenu architecte, s’est découvert une vocation pour « l’Art Décoratif, ou plutôt l’Art Appliqué qui… découle de l’Art pur et s’y rattache directement ». Déterminé à « suivre sa vocation. » d’Artiste Décorateur, il décide de monter à Paris. Plein d’espoir et d’ambition, il part pour la capitale en 1913. Il obtient un engagement à la Maison Dumas, l’une des plus prestigieuses maisons de décoration et d’ameublement. De ses années de jeunesse, René Crevel gardera longtemps des amitiés solides, un attachement indéfectible à la Normandie et particulièrement à Fécamp, la ville où il retournera très régulièrement – même en pleine gloire parisienne – et qui sera l’une des principales sources d’inspiration de son œuvre.
Les débuts à Paris « un décorateur-né» René Crevel fait ses premières armes de décorateur chez Dumas, Maison de décoration et fabricant d’avant-gardePaul, qui dirige avec son frère la Maison Dumas, s’est lancé dans la fabrication : dans une vaste usine modèle, unique en son genre, sont réunies une manufacture de papiers peints et tissus, et une fabrique de meubles. En groupant dans une même manufacture les deux fabrications – en imprimant indifféremment sur toile ou sur papier les mêmes modèles, Dumas fait œuvre de pionnier dans une pratique industrielle qui va se généraliser au début des années 1920.. Il se forme, dessine motifs de papiers peints et de tissus – puis des modèles de meubles.
Parallèlement, il se passionne pour toutes les propositions nouvelles qui déjà se font jour, notamment dans le domaine ornemental. Outre les papiers peints de l’atelier Martine et certains tissus de Raoul Dufy, que Dumas imprime à façon, il découvre les apports des artistes viennois (les Wiener Werkstätte issus de la Sécession viennoise) et munichois (le deutscher Werkbund), adhère aux idées du décorateur André Vera qui prône la création d’un « nouveau styleL’article « Le nouveau style » signé par le décorateur André Vera qui paraît dans la revue L’Art décoratif en 1912 apparaît comme un véritable manifeste. ».
Très vite, il mène ses propres recherches, déterminé à inventer un style qui réponde aux aspirations et aux besoins de ses contemporains. Durant la guerre, dans son petit logement de la rue de l'Université qui lui tient lieu d’atelier, il crée ses propres modèles et conçoit bientôt des projets dans tous les domaines de la décoration : papiers peints, tissus, mais aussi modèles de meubles, de lampes, de paravents, compositions d’intérieurs, projets d’affiches, de décors et de costumes de théâtre. Comme le souligne Aristide Frétigny, qui lui consacre dès 1917 un long article dans La Revue normande : « Rien de ce qui touche à la décoration ne le laisse indifférent.. »
Pour vivre, il travaille en indépendant pour plusieurs Grands Magasins : pour le Printemps, les Galeries Lafayette, Pygmalion ou les Trois-Quartiers, il dessine aussi bien des meubles que des modèles de papiers peints, des tissus de mode et de décoration « qu’on s’arrache». Les modèles sont différents pour chacun de ces Grands Magasins qui s’empressent de les exploiter et de les vanter « en exclusivité » – sans que le nom de Crevel soit cité.