L’abbaye de Dieulacres ou de Dieulacress est une ancienne abbaye cistercienne située dans la paroisse civile de Leek, plus précisément dans le hameau d' (Staffordshire, Angleterre). Elle est créée par déplacement en 1214 depuis , abbaye fondée en 1153 mais contrainte de se déplacer pour des raisons politiques et religieuses.
Si la prospérité matérielle de l'abbaye est relativement assurée, la ferveur religieuse des débuts disparaît très rapidement à Dieulacres, qui devient une des abbayes les moins respectueuses, non seulement des préceptes de l'ordre cistercien, et notamment des recommandations du chapitre général, mais encore des principes chrétiens. À la fin du Moyen Âge, l'abbé entretient des bandes armées qui terrorisent la région, et la réputation du monastère est détestable. Toutefois, l'abbaye reste un centre littéraire productif, dont la est encore fort utilisée comme source historique.
Comme tous les monastères des Îles britanniques, Dieulacres est dissoute en 1538. Les bâtiments en sont peu à peu détruits, mais, contrairement à d'autres sites totalement excavés, les fondations demeurent en place, ce qui permet un actuel travail d'archéologie.
Localisation et toponymie gauche|vignette|redresse=1.2|alt=Photographie couleur d'un champ situé en bord de route, sur les franges duquel des bâtiments sont bâtis.|Le site de l'abbaye de Dieulacres.
L'abbaye de Dieulacres est située dans la vallée du , environ un mille au nord de Leek, dans le hameau d'.
Le site originel était très largement boisé, comme en témoignent le toponyme , soit « bois de Leek » en anglais archaïque. Le Domesday Book de 1086 évoque par ailleurs ces bois comme mesurant quatre lieues de largeur sur autant de longueur. Une élévation de terrain cache le site abbatial depuis la ville de Leek et réciproquement ..
Le nom à consonance française vient du latin , c'est-à-dire « Que Dieu fasse croître ». Il aurait été prononcé par le comte de Chester lors de la pose de la première pierre de l'abbatiale, et peut-être en français archaïque (« Dieu l'encres ») ..
Histoire Fondation L'abbaye de Dieulacres est créée par déplacement d'une communauté existante. C'est Ranulph de Blondeville qui effectue le transfert des moines cisterciens établis à . Ce transfert est justifié par un songe qu'aurait fait Ranulph vers 1200. Durant ce songe, son grand-père Ranulph de Gernon, comte de Chester et premier bienfaiteur de l'abbaye de Combermere, lui serait apparu en lui enjoignant d'aller fonder un monastère à « Cholpesdale dans le territoire de Leek », et d'y fonder une abbaye cistercienne sur le site de la chapelle Sainte-Marie, très probablement un ermitage préexistant. Il aurait également commandé à son petit-fils de doter richement le nouvel établissement, et d'y transférer la communauté de Poulton, abbaye-fille de Combermere. En tous les cas, le changement de lieu est une aubaine pour les moines qui sont alors en butte à de fréquentes attaques des Gallois qui ont physiquement meurtri la communauté ..
Une raison plus intéressée de la part de Ranulph pourrait également être à la source de cette nouvelle fondation : en 1199, il se sépare de sa femme afin de se remarier l'année suivante. La création d'un monastère pourrait avoir été exigée en guise d'acte de contrition pour son divorce. Une troisième raison peut expliquer cette fondation : en , Innocent III place l'Angleterre sous interdit du fait du refus de Jean sans Terre d'avaliser la nomination d'Étienne Langton en tant qu'archevêque de Cantorbéry. Or, cet interdit aurait été annoncé à Ranulph durant le songe de 1200, ainsi que l'exemption dont les cisterciens se revendiquent durant toute la période. Du fait de ses largesses, le comte bénéficie ainsi de la célébration des offices et de l'administration des sacrements par les moines de l'abbaye, alors que la plupart du reste de l'Angleterre en est privée.
Les moines conduits par l'abbé Richard de Poulton arrivent sur le site de leur nouvel établissement le , qui est retenue comme date officielle de fondation de Dieulacres. L'abbaye originelle de Poulton est conservée dans les biens de l'abbaye, mais en tant que simple grange. Des carrières de grès et de meulières existant à proximité, l'abbaye est bâtie avec ces matériaux locaux, et la construction commence dès 1214.
Développement Relations avec les bienfaiteurs et la Couronne vignette|gauche|redresse|alt=Photographie en noir et blanc d'une statue de pierre représentant un personnage debout et adossée à un mur.|Statue du , représentant probablement un roi, provenant de l'abbaye de Dieulacres et désormais placée contre le mur d'un bâtiment profane des environs.
En plus des possessions initiales de Poulton, Ranulph ajoute des donations destinées explicitement au nouveau monastère. Il s'agit tout d'abord du site choisi pour établir Dieulacres, qui était précédemment nommé Rudyard. Mais il consiste aussi en des dons de terres, de bâtiments utilitaires et des dîmes à Leek et dans les environs. Le début du est marqué pour l'abbaye par les dons de plusieurs autres bienfaiteurs. La plupart sont situés aux alentours de l'abbaye, mais certains sont localisés dans le Cheshire ou dans le Lancashire. L'abbaye devient ainsi rapidement autosuffisante et en capacité d'acheter des terres supplémentaires. À la mort de Ranulph en 1232, selon la volonté testamentaire de ce dernier, son cœur est enterré à Dieulacres, sous une dalle de marbre de l'abbatiale. Sa veuve qui lui survit jusqu'en 1253 est également enterrée à l'abbaye. À une date inconnue, un miracle se serait produit sur cette tombe : un moine aveugle ayant l'habitude de venir y prier y aurait retrouvé la vue. Entre-temps, les possessions de l'abbaye, notamment huit granges situées aux alentours de Leek, sont confirmées par le pape Innocent IV en 1246.
Ranulph étant mort sans enfant, le comté de Chester passe à son neveu John le Scot. Celui-ci mourant également sans enfant en 1237, le comté est disputé entre ses quatre sœurs, mais c'est Henri III qui acquiert les droits du comté de Chester, qui est par la suite stricte propriété de la famille royale. En 1254, le souverain transmet le comté au futur Édouard , qui devient dès lors le protecteur officiel de l'abbaye. Les moines ne sont guère satisfaits de cette évolution, qui leur accorde un protecteur puissant mais trop lointain et peu intéressé par le sort de Dieulacres. De plus, dans leur cas, un conflit avec leur protecteur leur est plus préjudiciable que s'ils avaient affaire à un simple membre de la noblesse. Ainsi, à partir de 1227, un conflit d'ordre fiscal oppose l'abbaye au roi, qui réclame pour la grange de Rossall un énorme arriéré selon lui dû à la Couronne. L'affaire empoisonne les relations entre le trône et Dieuacres durant presque tout le , et finit par se résoudre par un apaisement, quoique l'abbaye n'ait jamais payé la totalité de la somme due ..
En 1339, Dieulacres est accusée par la Couronne d'avoir été acquise au mépris des , mais l'abbé prouve, les chartes faisant foi, qu'elle a été fondée bien avant ces statuts qui datent de 1279. Édouard III semble avoir considéré Dieulacres comme une possession personnelle, et estimé, à rebours des faits historiques, qu'il s'agissait d'une fondation royale ; en 1344, il s'appuie sur cette allégation pour réclamer le droit de , c'est-à-dire l'obligation pour une maison religieuse, en retour des bontés du bienfaiteur, de nourrir et loger celui-ci à sa convenance. Le bienfaiteur est entendu en tant que personne morale : le roi, toute sa maison, ses serviteurs, ses bêtes, sont considérés comme bienfaiteurs et bénéficiaires de ce droit, qui peut donc être ruineux pour un établissement religieux. Un procès s'ensuit, où les avocats de l'abbé et du roi campent sur leurs positions respectives ; un jury indépendant est alors nommé, qui rend à Pâques 1346 un verdict établissant que l'abbaye était bien fondation du comte de Chester et non du roi, que des dons occasionnels de nourriture à des serviteurs royaux de passage étaient donc envisageables, mais leur systématicité illégale. Dieulacres n'est pas la seule abbaye victime de ces pratiques, dénoncées par le Prince Noir : ce dernier mentionne également l'abbaye de Sainte-Werbergh (future cathédrale de Chester), Vale Royal et Combermere. Malgré ce jugement favorable à l'abbaye, le roi persiste dans sa politique et continue d'exiger des corrodies.
Extension territoriale et économique À la fin du , l'abbaye était le plus gros propriétaire terrien du Staffordshire après l'abbaye de Burton, et la plus riche abbaye cistercienne du comté. Cela dit, une partie très importante des donations étaient des terres incultes, landes, forêts et marécages, difficiles à mettre en valeur. Une des premières actions des cisterciens au est le détournement de la rivière vers le sud, afin de ménager sur la rive droite un plus vaste espace pour construire l'abbaye et pour mettre les terres en culture. Le lit est exhaussé de près de huit pieds et endigué par un talus de terre, ce qui nécessite par la suite une protection efficace contre les inondations : l'ensemble de la nouvelle terrasse alluviale est drainé par un système complexe de rigoles, dont quelques restes subsistent. Un tunnel a laissé des traces dont la légende a ensuite fait un passage secret menant de l'abbaye à l'église Saint-Édouard .. Outre ce gros travail hydraulique, un puits est creusé dans l'enceinte de l'abbaye et un étang à poissons est aménagé et alimenté avec l'eau de la rivière.
En outre, Dieulacres possède des droits s'apparentant à des droits seigneuriaux, notamment forestiers et de chasse, ainsi que d'entretien de chevaux. Pour compenser la rapide diminution des frères convers, l'abbaye comptait une trentaine de domestiques. À l'instar de la plupart des monastères anglais, la principale ressource de Dieulacres est la récolte et le commerce de la laine. Ses troupeaux les plus réputés paissent à dans le Lancashire. On compte parmi les clients de l'abbaye le Prince Noir. Parmi les abbayes du Staffordshire, la laine de Dieulacres n'est pas aussi réputée que celle de Croxden, mais plus que celle de Hulton, parent pauvre du comté. Par contre, si la qualité n'est que moyenne, l'abbaye se rattrape sur les quantités, avec une moyenne annuelle de vingt sacs, cinq de plus que la moyenne des autres monastères. La laine est vendue principalement à destination de Florence et des Flandres ..
Les conflits entre monastères L'étendue et l'éparpillement des possessions de Dieulacres amène cependant rapidement des conflits avec d'autres maisons religieuses. Ainsi, en 1244, puis en 1257, deux conflits successifs sont exposés puis réglés à l'amiable avec le . En 1251 et 1252, ce sont respectivement avec les abbayes cisterciennes de Croxden, de Hulton et enfin de Combermere que des différends éclatent, à propos des pâturages et secondairement de questions de dîmes.