L'affaire Pronnier est une affaire criminelle française survenue en 1951 à Grenay dans le Pas-de-Calais, que la direction du PCF a tenté d'utiliser pour accuser les meneurs des grèves des mineurs de 1941, 1947 et 1948Adieu camarades par Roger Pannequin, en 1977 aux Editions Sagittaire, intégralité du chapitre 6 ("La provocation de Grenay", pages 216 à 251., d'avoir laissé faire ou même encouragé la détention d'armes par d'anciens résistants, même s'ils seront innocentés par la justice.
Craignant les conséquences de la grève lancée après un coup de grisou causant douze morts au début de , les Houillères demandent à un de leurs informateurs, un salarié accusé sept ans plus tôt d'un meurtre mais jamais condammné, Paul Pronnier, de créer une diversion en mettant le feu la nuit à des hangars à foin. Le à Grenay deux paysans le découvrent et le pourchassent à coup de bâton.
Tous les quotidiens nationaux suivent l'affaire, Le Monde y consacrant à lui seul une quinzaine d'articles car Pronnier tue un des paysans qui le poursuivent d'un coup de revolver puis tente de se faire passer pour le simple exécutant d'une mission terroriste commanditée par le PCF, dont il a été brièvement membre six ans plus tôt. La police annonce des saisies d'armes anciennes, lors de perquisitions, pour partie chez d'anciens résistants.
La fédération communiste du Pas-de-Calais, la troisième de France, selon les Renseignements généraux, avec dans , dont cent d'entreprises, est particulièrement visée. La direction du PCF souhaite affaiblir ses dirigeants, d'anciens héros de la résistance qui lui font de l'ombre, qui avaient animé la grève des de 1941, puis la celle de 1947 et la grève des mineurs de 1948 : elle leur reproche d'avoir laissé Paul Pronnier infiltrer le PCF. Au cours des trois années qui suivent, les cinq premiers dirigeants régionaux sont ainsi évincés du PCF, y compris Auguste Lecœur, principal rival de Maurice Thorez. Joseph Legrand, numéro un de la fédération PCF du Pas-de-Calais est accusé de manque de vigilance et perd son poste dès .
Pronnier se présente comme ex-capitaine des FTP, mais son ancien chef dans la Résistance, André Pierrard, dément et affirme ne plus l'avoir revu depuis 1943. L'enquête établit qu'il n'avait plus aucun lien avec les résistants depuis 1945. Il est convoqué par une commission d'enquête interne menée par deux dirigeants du PCF, Léon Mauvais et Gaston Auguet, qui insinuent que dans la Résistance Pierrard « menait une vie assez large » et que le groupe dont faisait partie Pronnier « pourvoyait en somme à cela », en évoquant un hold-up commis non par Pronnier mais par un autre résistant, « le grand François ». Pierrard lui répond que l'argent a été restitué au PCF et apporte le lendemain le reçu le prouvant.
Finalement, l'accusé reconnaît être un informateur politique rémunéré par les Charbonnages de France puis avoir participé à un autre meurtre, celui d'un collaborateur, sept ans plus tôt. L'enquête découvre que son propre père avait été lui aussi été condamné à une peine relativement légère, dans une troisième affaire de meurtre, également à la fin de la guerre. Echouant à montrer qu'il n'était qu'un simple exécutant du PCF, il est condamné à mort, puis à la perpétuité, après un arrêt de la Cour de cassation.
Contexte Catastrophe minière dans une ville voisine les jours précédents
Dix jours plus tôt onze mineurs avaient été tués à la fosse - 5 bis fr Bruay-en-Artois, proche de Liste des catastrophes.Récit de la catastrophe, Photos Daniel Poquet., réputée très grisouteuse.
Dès le , Henri Grave, délégué mineur à l'hygiène et à la sécurité avait noté des fragilités puis le signalé le danger causé par les poussières sur le même lieu. Le , il note sur son carnet : « Trop de poussières. Grave danger », juste avant de périr, comme dix autres mineurs dans l'explosion. Il fait partie des victimes de la catastrophe mais sa famille fait retirer le corps de la cérémonie officielle, protestant contre ses modalités d'organisation. La cérémonie religieuse se déroule sur la place, suivie d'une allocution prononcée par , évêque d'Arras.
Le climat social reste alors tendu, la répression sévère de la grève des mineurs de 1948 n'ayant pas empêché la longue grève des dockers de 1950, émaillée de violences et de décès au cours du printemps 1950, huit mois seulement avant le coup de grisou.
Elimination des figures de la Résistance dans les pays communistes
L'affaire Pronnier démarre sur fond d'élimination des figures de la Résistance dans les pays communistes, accusées de comploter avec des dirigeants communistes français. Parmi les cibles, le dirigeant tchèque Arthur London, ex-chef de la Main d'oeuvre immigrée, qui avait obtenu printemps 1947 l’autorisation de soigner sa tuberculose à Genève via l'organisation caritative américaine de Noel Field, « sous-marin » communiste et reçu en Suisse la visite de très nombreux responsables communistes français et étrangers. London prolongea son séjour en Suisse, puis son visa pour prendre une poste de conseiller à l’ambassade tchèque à Paris lui fut refusé. Dès 1949, le procès de Laszlo Rajk a "fait disparaître la plupart des anciens interbrigadistes de Hongrie" et il est exposé à des suspicions, déchargé de ses attributions à Prague. Le , il est embarqué par la police pour 27 mois à l’isolement absolu dans la prison de Ruzyn, sa famille restant sans nouvelle, jusqu’au procès de . Au printemps 1951, des conseillers soviétiques, en prévision d'un futur procès, viennent à Prague trouver des accusateurs tchèques contre "le juif Slansky et d’autres nationalistes bourgeois sionistes" qui "seraient à la tête d’un complot tentaculaire". D’abord réticent, Klement Gottwald, numéro un tchéque, va finalement obéir« Le procès : Prague 1952 », sur Arte.tv : mécanique d’une terreur implacable, par Alain Constant le 23 décembre 2022 dans Le Monde [« Le procès : Prague 1952 », sur Arte.tv : mécanique d’une terreur implacable].. Slansky et Geminder sont arrêtés en , et Arthur London est présenté comme un comparse dans un montage conspiratif en invoquant ses relations avec Noel Field, déjà mis en cause dans le procès de Laszlo Rajk, ou le Britannique Koni Zilliacus. D’abord décidé à tout nier, Arthur London céda progressivement à ses accusateurs à partir de Biographie Le Maitron d'Arthur London ..
Tactique d'élimination des rivaux par Maurice Thorez au PCF
Une première vague d'élimination de résistants avait débuté au du PCF d', coïncidant avec le du secrétaire général du PCF Maurice Thorez quelques mois après le de Staline, lançant un culte de la personnalité au sein du PCF. , tous les orateurs avaient dû vanter les mérites de Maurice Thorez, qui avait téléguidé les déclarations de plusieurs d'entre eux accusant la fédération du Pas-de-Calais de n'avoir ou « « LE CONGRÈS COMMUNISTE » cherche à gagner les paysans à la « bataille pour la paix » », Le Monde, .. Selon le journaliste, écrivain et historien Pierre Daix, ce congrès a évincé , , sur la base d'une liste préparée avant par Maurice ThorezBiographie Le Maitron de Auguste Havez ..
Rivalité historiographique Thorez-Lecœur
Le Pas-de-Calais est le département d'Auguste Lecœur, artisan de la "bataille du charbon" permettant de rétablir l'énergie nécessaire à la reconstruction du pays après la guerre, secteur dont il avait la charge au gouvernement, jusqu'à ce que les communistes en soient chassés au printemps 1947.
Les Éditions sociales, appartenant au PCF, ont publié en un livre sur la Grève des 100000 mineurs du Nord-Pas-de-Calais de 1941, tentant d'accréditer dès les premières pages du premier chapitre . la thèse, contredite ensuite par tous les historiens, d'une grève menée à l'appel de Maurice Thorez et Jacques Duclos, les deux dirigeants du PCF. Cette thématique est de nouveau mise en avant durant toute l'année 1950, en exigeant des ex-résistants qu'ils y adhèrent publiquement, dans le cadre d'un culte de la personnalité de Maurice Thorez.
Alors que la première plaque sur le monument commémoratif de la grève de 1941Olivier Nowicki, « », La Voix du Nord, . de Montigny-en-Gohelle mentionnait « ici le fut déclenchée la grève des mineurs... », une seconde plaque fut scellée au-dessus par le PCF pour ajouter « Répondant à l'appel historique lancé du sol national le par Maurice Thorez et Jacques DuclosLes Bataillons de la jeunesse, 1967. L'ex-FTP Albert Ouzoulias reproduit une photo des deux plaques, sans questionner la validité de la seconde., décrédibilisant le monument car Témoignage de Roger Pannequin, Mémoires d'Ex, ...
Auguste Lecœur, principal animateur de cette la grande grève de 1941, apparaît alors d'autant plus comme un gêneur qu'il a exprimé des soucis de vérité historique auprès de l'écrivain Louis Aragon, qui doit publier au cours de l'année 1950 le deuxième tome de son œuvre Les Communistes, dont un épisode a lieu dans le stade d'Hénin-Liétard, dans le bassin minier du Pas-de-CalaisLecteurs et lectures des communistes d'Aragon par Corinne Grenouillet, aux Presses universitaires de Franche-Comté, en 2000, pages 152 et 153.. Aragon publiera ainsi à quinze ans d'intervalle deux versions divergentes de son propre récit sur ces événements.
Rivalité Duclos-Lecœur
En , Thorez, victime de crises d'hémiplégie, part se faire soigner en URSS, remplacé par Jacques Duclos, qui se méfie alors d'un rival Auguste Lecœur, leader des résistants du Pas-de-Calais, qui était parvenu, malgré le début des premières purges, à faire élire au comité central deux d'entre eux, Joseph Legrand et Roger Pannequin, deux des dirigeants communistes locaux visés par l'affaire Pronnier.
Jacques Duclos profite alors que cette affaire émerge sur les terres d'Auguste Lecœur pour l'obliger à éliminer ses propres partisans et ainsi s'en faire des ennemis alors que ces anciens résistants avaient été élus depuis peu au comité centralPaul Boulland, Des vies en rouge : Militants, cadres et dirigeants du PCF (1944-1981), éditions de l'Atelier, . car , selon Paul Boulland, ingénieur de recherche CNRS, pour qui leur mise à l'écart procède moins de leur passé résistant et de la combativité qui a pu ou aurait pu s'exprimer lors des grèves de 1947-1948, y compris la .
Crime du 19 février, arrestation, aveux et nouvelle version du 29 février
Dans la nuit du 18 au , l'incendie volontaire de trois hangars de paille autour de Grenay avait contraint les cultivateurs de la région à faire le guet. Deux d'entre eux surprennent un rôdeur qui répond d'un coup de revolver, tuant l'un d'eux.
La police arrête le lendemain un mineur de la région, Paul Pronnier, chez qui on a retrouvé le revolver Parabellum qui a servi au crime et un fusil-mitrailleur tchèque Škoda avec ses munitions. Il met d'abord son comportement de la veille sur le compte de l'ivressePaul Pronnier, « L'incendiaire de Bully-Grenay sera jugé pour la seconde fois lundi par la cour d'assises de Caen », Le Monde, .. Mais cette version semble peu crédible et il change son système de défense. Se présentant comme syndicaliste et militant du parti communiste, il affirme qu'au cours d'une réunion à Sallaumines, présidée par le secrétaire de la Fédération CGT du sous-sol, il avait été décidé de : il n'aurait été que le simple exécutant. Le suspect déclare ainsi avoir agi sur ordre du Parti communiste, puis promet de faire de nouvelles « révélations », laissant soupçonner qu'il a joué un rôle d'agent double, même si le juge d'instruction et les jurés n'ont finalement rien retenu de ses allégations.