vignette|Décompte de prisonniers nubiens en attente d'être vendus () - Musée archéologique de Bologne.
L'esclavage est la condition d'un individu privé de sa liberté, qui devient la propriété, exploitable et négociable comme un bien matériel, d'une autre personne. L'existence d'un esclavage en Égypte antique fait l'objet d'un débat parmi les égyptologues, aussi bien dans sa définition que dans son application. Si les spécialistes s'accordent pour dire que l'esclavage, tel qu'il se pratiqua dans la Grèce antique, n'a pas existé en Égypte avant la période ptolémaïque, plusieurs formes de servitudes existaient néanmoins dans la civilisation égyptienne comme : la corvée, imposée à tous pour les grands travaux tels que l'entretien des canaux d'irrigation ou la construction de grands monuments ; pendant la période où, chaque année, la crue du Nil empêchait tous travaux agricoles, c'était aussi sans doute une façon d'occuper la population et d'éviter les dérives auxquelles peut conduire le désœuvrement ; les condamnations de droit commun qui se traduisaient dans certains cas par des travaux forcés ; cet état pouvait, dans certains cas, se transmettre à la génération suivante.
L'image d'une Égypte esclavagiste L'esclavage dans la mémoire égyptienne vignette|Esclaves juifs ou sémites piétinant et transportant des briques (Tombe de Rekhmara à Thèbes, Égypte). Dessin in Egypt : Descriptive, Historical, and Picaresque, Georges Ebers, 1878. L'image d'une Égypte employant une multitude d'esclaves pour la construction de leurs monuments est née dès l'Antiquité et subsiste encore de nos jours (notamment à travers les péplums des années 1960).
Avant la naissance de l'égyptologie au , l'Égypte antique n'était connue qu'à travers les récits des auteurs grecs (Hérodote, Diodore, etc.). Selon eux, une société ayant produit de telles œuvres monumentales ne pouvait s'imaginer sans esclavage, une pratique répandue dans l'Antiquité et via les rédacteurs hébreux de la Bible, qui selon Damiano-Appia avaient « besoin de créer un arrière-plan historique capable de renforcer l'identité culturelle de leur peuple »Maurizio Damiano-Appia, Dictionnaire encyclopédique de l'Ancienne Égypte dans « Servitude et esclavage, organisation du travail », .. La description exagérée de l'esclavage faite par le texte biblique n'est peut-être pas un témoignage historique, mais une construction littéraire mettant en avant l'idée de libérationJan Asmann, l'Égypte ancienne entre mémoire et science, et suivantes..
Un terme « esclavage » controversé vignette|Bas-reflief représentant des esclaves avec des bâtons, 1550-1069 av. J.-C. An 2, deuxième mois de la saison-akhet, jour 18 : testament fait par le prêtre-ouab, supérieur de la phyle de Soped, maître de l'Orient, Ouah. Je fais un testament en faveur de mon épouse.../...Shefet, surnommée Téti, concernant tous les biens que m'a légués mon frère.../...Ankhreni, ainsi que la totalité du mobilier en place ; bref, l'ensemble de ce qu'il m'a légué. Elle les donnera à qui elle voudra des enfants qu'elle aura eus de moi. Je lui lègue les trois Asiatiques que m'a légués mon frère. (…) Elle les donnera à qui elle voudra de ses enfantsPierre Tallet , et la fin de la dynastie, .…
Le testament d'Ouah (début du règne d') atteste la possibilité de léguer des personnes au même titre que du mobilier. Cette possibilité est attestée dès l'Ancien EmpireS. Lippert,Einführung in die altägyptischeRechtsgeschichte, Berlin, 2008, .. Des personnes sont donc des propriétés exploitables et négociables.
Certains auteurs considèrent que les premières traces réelles d'esclavage seraient apparues au début de la Début du Nouvel Empire et de ses grandes campagnes militaires.. La détention d'esclaves proviendrait de captifs de guerre que le pharaon aurait donnés comme butin ou récompense aux soldats et généraux vainqueurs ou à d'autres personnages importantsIl s'agissait alors de « prises de guerre » comme indiqué dans l'autobiographie du général Ahmès fils d'Abana découverte dans sa tombe à El Kab qui détaille les récompenses qu'il reçut des souverains pour lesquels il a combattu au début de la ; cf. K. Sethe, ch. , Die Lebensgeschichte des Admirals I'hms (Amosis). Aus seinem Felsgrab bei Elkab., . Pour une traduction en français on consultera l'article consacré à cette tombe sur le site Osirisnet. Pour d'autres, les premières ventes d'esclaves stricto-sensu, quant à elles, auraient émergé au cours de la Dynastie d'origine uniquement nubienne (ou koushite) du Royaume de NapataCette dynastie est la première de la Basse époque, période de forte instabilité qui se caractérise par des prises de pouvoir successives de souverains étrangers (nubiens, libyens, perses), entrecoupée de courtes périodes d'indépendance et marquée par l'invasion assyrienne. D'autres auteurs datent l'apparition de l'esclavage dans l'Égypte antique de l'invasion grecque menée par Alexandre le Grand et du début de la Dynastie lagide.
Une réalité plus égalitaire Bernadette MenuPour qui « l'esclavage était contraire à l'éthique de la maât égyptienne » explique en 2000 : vignette|Sous la statue de Ramsès II, se trouvent des représentations d'esclaves captifs La question de l'esclavage dans l'Égypte pharaonique doit être entièrement revue à la lumière de sources élargies : d'une part, l'analyse du discours et de l'iconographie royaux officiels nous permet de mieux appréhender le sort des captifs de guerre ; d'autre part, la réinsertion, dans leur contexte d'archives, de documents juridiques présentés jusqu'à maintenant comme des ventes d'esclaves ou des ventes de soi-même comme esclave, nous autorise à interpréter ces conventions comme des transactions sur le travail salarié. Il résulte de cet examen que les dépendants (hemou, bakou) sont des hommes libres, intégrés dans les rouages politico-économiques de l'État, jouissant d'une mobilité à la fois géographique et statutaire, et disposant des mêmes droits et des mêmes devoirs que l'ensemble de la populationRésumé ©2006 INIST-CNRS (All rights reserved) du document « La question de l'esclavage dans l'Égypte pharaonique», in Droit et cultures , 2000, , .
En ce qui concerne plus précisément les droits des Ḥm.w (ou bȝk.w), ceux-ci : disposaient en effet d'un état civil, de droits familiaux et patrimoniaux ; ils pouvaient contracter, ester et tester en justiceEster : se présenter devant un tribunal comme demandeur ou comme défendeur. Tester : énoncer sa volonté testamentaire., et ils étaient même fiscalement responsables, ce qui élimine d'emblée tout statut d'esclave les concernant. Les prétendus contrats de « ventes d'esclaves » que l'on rencontre à la Basse époque sont, si l'on rapproche ces transactions de leur contexte archivistique, des cessions portant sur du travail et des services temporaires, préalablement évalués et quantifiés et pouvant aussi faire l'objet d'un usus transmissible dans le cadre des successions (…) L'exclusion qui caractérise l'esclavage n'a pas sa raison d'être dans une société qui pratiquait au contraire l'intégration à tous les niveaux. La pratique du système de la corvée —à laquelle était soumise la population dans son ensemble— permettait l'obtention périodique de journées de travail au bénéfice de l'État, de l'administration ou des temples, et rendait par là inutile le recours à l'institution de l'esclavageBernadette Menu, article Esclavage (Égypte), du Dictionnaire de l'Antiquité, sous la direction de Jean Leclant, PUF 2005.
Selon le Dictionnaire de l'Antiquité : On proposeraBernadette Menu, article Droit (Égypte), du Dictionnaire de l'Antiquité, sous la direction de Jean Leclant, éditions PUF, 2005. du droit pharaonique la définition suivante : un ensemble de règles communautaires, coutumières et jurisprudentielles, sur lequel s'est affirmée l'autorité royale émanant du pouvoir théoriquement exclusif, maintenu et garanti par le rite, d'un roi-dieu sur la terre et sur les habitants d'Égypte. Le concept de maâtMaât : harmonie universelle nécessaire à la marche du monde en général et à l'exercice de la monarchie égyptienne en particulier, selon Dominique Valbelle, du Dictionnaire de l'Antiquité, sous la direction de Jean Leclant, éditions PUF, 2005. cristallisant ce droit qui repose sur l'équité.
Bernadette Menu propose de Maât la définition suivante : « l'ensemble des conditions (ordre, victoire, justice, équité, prospérité…) qui font naître et qui renouvellent la vie ; l'ordre source de vie. »Bernadette Menu, Maât, l'ordre juste du monde, Michalon, 2005..
Les formes de servitudes en Égypte Quelques formes de servitudes : Issw : Le terme jssw est en usage dès la . Il est traduisible par « ma propriété ». Il désigne un servant, propriété du maître ayant un rôle particulier dans le service funéraireEl A., Bakir M., Slavery in pharaonic Egypt, Le Caire, 1952, .. ; Bȝk : Le terme bȝk est la forme la plus controversée quant à sa traduction. Il semble s'agir davantage d'un serviteurEl A., Bakir M., Slavery in pharaonic Egypt, Le Caire, 1952, .. Néanmoins, une stèle de l'Ancien Empire décrit l'acquisition de Bȝk.wGeorges Daressy, ASAE 15, ., prouvant la possibilité de transfert de propriété. Ḥm : Le terme ḥm semble être principalement attribué à des prisonniers de guerreEl A., Bakir M., Slavery in pharaonic Egypt, Le Caire, 1952, ..
Selon Lange-Schäfer, certaines servitudes pouvaient être reconnaissables au port d'un collier et d'un bracelet vertComme semble le confirmer la stèle du Caire 56994. et en cas de fuite, ils pouvaient être recherchés et poursuivisAlan H. Gardiner, Late-Egyptian Miscellanies, Bruxelles, 1937, 66, 15-67, 8.. Néanmoins, ces personnes possédaient des droits : mariage, propriété … Une servante pouvait épouser un homme de la famille qui l'employait ou d'une autre famille. À cette occasion, les maîtres pouvaient lui constituer une dotL'article « L'acte d'établissement et le contrat de mariage d'un esclave sous Thoutmes » (BIFAO 38, ) de Linage pose la question de l'affranchissement/adoption de l'esclave par le mariage et le don de la fonction de barbier sans la résoudre. Nous remarquons que cet acte fut posé devant un « conseil de fonctionnaires ».. L'inverse se produisait aussi, une femme libre épousant un serviteur.
Les tablettes de « contrats d'ouchebtis » décrivent un système d'esclavage pour dette. Les ouchebtis doivent travailler pour rembourser leur dette. Il pourrait s'agir d'une copie du système humain de servitudeDominique Farout, « Des esclaves pour dettes à Deir al-Bahari », EAO 38, 2008, .. Ce système se retrouve à Deir el-Médineh, chez les « femmes-esclaves », qui se mettaient au service de maisons particulières. Les journées de travail pouvaient être cédées, vendues ou léguéesLes artistes de Pharaon, Catalogue d'exposition, Louvre, .. Le système de servitude en Égypte semble donc davantage être une servitude de force de travail que de personneS. Lippert, Einführung in die altägyptischeRechtsgeschichte, Berlin, 2008, ..
Corvée et grands travaux Durant l’Ancien et le Moyen Empire La découverte de baraquements et d'un cimetière civil à proximité des pyramides de Khéphren et Mykérinos conforte l'idée selon laquelle les ouvriers bâtisseurs étaient majoritairement des hommes, certes soumis à une corvée annuelle (durant la crue du Nil), mais bien traitésOn a retrouvé les installations pour loger et nourrir les ouvriers des pyramides de Khéphren et Mykérinos ainsi que leurs tombes (emplacement d'honneur près des pyramides). Ils sont bien nourris et bénéficient d'une assistance médicale efficace (soins en cas d'accident, y compris amputations proprement effectuées). Voir catalogue de l'exposition « Pharaons », et (éditions Flammarion, Institut de Monde Arabe, 2004)..