La critique de la valeur (en allemand Wertkritik) puis à partir des années 2000 (après une scission), la critique de la valeur-dissociation (Wert-Abspaltungskritik), est un courant théorique marxien hétérodoxe d'origine allemande apparu dans les années 1980, qui élabore une critique de la société capitaliste au-delà du point de vue marxiste traditionnel. Elle se fonde sur une réinterprétation de la critique du capitalisme par Marx, en mettant l'accent sur ses catégories fondamentales telles que la « valeur », la « marchandise » et le « travail ».

La critique de la valeur est née comme un courant au sein de la gauche alternative organisée autour des théoriciens allemands Robert Kurz, Ernst Lohoff, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle ou Anselm Jappe et de la revue Marxistische Kritik (Critique marxiste).

Les premiers textes de ce qu'on appelait alors la « critique fondamentale de la valeur » remontent au milieu des années 1980. Progressivement, la critique de la valeur, comme on l'a appelée dans les années 1990, s'est détachée du « point de vue de la lutte des classes » et de l'ontologie du travail pour s'affirmer comme un courant théorique post-marxiste (avec Marx, au-delà de Marx). L'accent renouvelé sur la logique de la valeur et le caractère fétichiste des rapports sociaux conduit à une analyse de la « socialisation par la valeur » comme « fin en soi », qui s'appuie sur le concept de « sujet automate » esquissé par Marx dans Le Capital. Un autre aspect central des premières formulations de la critique de la valeur est la critique de l'ontologisation de catégories modernes comme le « travail », l'« économie » et la « politique ».

Les origines : Critique marxiste (1986-1990) C'est en que le groupe Initiative Marxistische Kritik fondé à Nuremberg en 1984, lance une revue à la suite de son demi-échec de 1981 avec Neue Strömung. Ce sera Marxistische Kritik - Zeitschrift für revolutionäre Theorie und Politik (Critique marxiste. Revue pour une théorie et une politique révolutionnaires). La revue est réalisée à la main et circule sous le manteau. Son comité de rédaction est composé de Robert Kurz, Ernst Lohoff, Klaus Braunwarth et Udo Winkel. Aucune périodicité n’est définie, mais la revue paraîtra au moins deux fois par an. Entre et le début de l’année 1990, sept numéros vont paraître en auto-édition (Verlag Marxistische Kritik).C’est lors de la création de Marxistische Kritik que la théorie de Kurz et de ses compagnons adopte l’appellation d'abord de « critique fondamentale de la valeur », puis de « critique de la valeur » (Wertkritik) au début des années 1990.

Un point central de l'argumentation de la critique de la valeur est sa théorie de la crise, présentée pour la première fois dans l'essai « La crise de la valeur d'échange. Science de la force productive, travail productif et reproduction capitaliste », de Robert Kurz, publié dans le premier numéro de la revue Marxistische Kritik (MK). Ce premier numéro comprend également l'essai d'Ernst Lohoff intitulé « La catégorie de travail abstrait et son développement historique ». Dans « Le travail abstrait et le socialisme » (MK n°3, 1987), Robert Kurz expose son interprétation de la théorie de la valeur de Marx en contraste avec les théories de Hans-Georg Backhaus, Isaak I. Roubine et Alfred Sohn-Rethel. Il démontre également que le socialisme dit réel n'a jamais surmonté la logique du travail abstrait. Dans le numéro 6 de Marxistische Kritik, la position de la critique de la valeur est distinguée à la fois du marxisme académique néoréformiste, dans l'essai de Robert Kurz « Tout est sous contrôle à bord du navire en perdition. Suraccumulation, crise de la dette et politique », et de l'idéologie keynésienne dans « Consommation de l'État et faillite de l'État. L'absorption du travail vivant comme fondement du cycle de crise capitaliste », par Ernst Lohoff. Toujours dans le cadre de Marxistische Kritik, paraîtra une série de quatre articles de sur la Révolution d'octobre, qui seront réédités en 1991 sous la forme de livre : Les Illusions de 1917. L'ancien mouvement ouvrier comme auxiliaire du développement de la démocratie moderne. Une première synthèse du projet de la nouvelle « critique fondamentale de la valeur » élaborée par Robert Kurz sous forme de manifeste sera publiée par Initiative Marxistische Kritik (IMK) en 1988 sous le titre À la recherche de l'objectif socialiste perdu. Dans Le fétiche de la lutte des classes. Thèses sur la démythologisation du marxisme (MK n°7, 1989), Kurz et Lohoff opèreront une rupture décisive avec l'ancienne position marxiste traditionnelle du groupe.

La revue Krisis. Contributions à la critique de la société marchande (1990-2004) En 1990, la revue Marxistische Kritik change de nom et devient Krisis. La numérotation, cependant, suggère une continuité entre les deux revues. Ainsi, on peut lire dans l'éditorial de Krisis n°8/9 : « Comme nous ne combattons plus sous la bannière du marxisme, ayant démoli cet édifice autrefois si splendide [...]. si nous continuions à nous en tenir à un nom qui fait maintenant partie de l'histoire, cela ne ferait que créer de la confusion. [...] Nous souhaitons souligner, par la continuité de la numérotation, qu'il n'y a pas eu de changement de contenu avec le changement de nom et que "Krisis" continuera à élaborer l'approche de la critique de la valeur ». Le premier numéro de Krisis marque la consolidation du changement de perspective avec l'essai de Robert Kurz « Marxism's Ash Wednesday. Le chant du cygne de la gauche et la critique de l'économie politique ». Dans le même numéro, Johanna W. Stahlmann, dans « La Quadrature du cercle. Mécanisme de fonctionnement et d'effondrement de l'économie planifiée soviétique », élabore la première analyse des contradictions internes des « marchés planifiés » à partir du concept de concurrence négative.

C'est également sur ces éléments que Robert Kurz interprète l'effondrement du « socialisme de caserne » dans son livre de 1991 intitulé L'Effondrement de la modernisation. Dans ce long essai, qui est à ce jour l'un de ses écrits les plus influents, Kurz décrit l'effondrement du socialisme des pays de l'Est non pas comme la victoire de la démocratie de marché occidentale, mais comme le début du processus d'une crise structurelle mondiale qui doit atteindre les pays du centre de l'économie mondiale. En 1991 également, dans le n°10 de Krisis, paraît la contribution décisive de Robert Kurz qui marque la rupture avec le concept ontologique du travail : « L'honneur perdu du travail. Le socialisme des producteurs comme une impossibilité logique ». Les autres thèmes récurrents dans les premières années du groupe Krisis sont l'anayse critique de la conjoncture économique dans le contexte des difficultés de l'unification allemande, qui a fait l'objet de deux livres de Kurz, La Revanche de Honecker (1991) et Le Retour de Potemkine (1993), et l'analyse de l'émergence du nouveau radicalisme de droite en Allemagne dans le cadre de la crise des institutions démocratiques, qui est devenue de plus en plus sauvage à mesure que la crise s'aggravait. Ces analyses ont été rassemblées dans le recueil Rosemary's Babies : La démocratie et ses radicaux de droite (1993), avec des contributions de Robert Kurz, Ernst Lohoff, Norbert Trenkle, Gaston Valdivia et Johanna W. Stahlmann. Dans ce contexte d'élaboration de la critique de la valeur, il y a eu une incorporation progressive de la problématique du genre, qui jusqu'alors n'avait pas joué un rôle significatif dans l'élaboration du nouveau paradigme. Le rôle de l'essai de Roswitha Scholz, « La valeur, c'est le mâle. Thèses sur la socialisation par la valeur et la relation entre les sexes », est particulièrement important ici. Publié dans le n°12 de Krisis (1992), il rompt avec une conception moniste de la « socialisation par la valeur » et établit le principe de la valeur-dissociation structurelle afin de proposer une redéfinition fondamentale de la relation entre capitalisme et patriarcat. Une autre contribution importante au n°12 de la revue, consacré au problème du genre, est celle d'Ernst Lohoff, « Le Sexe et le travail. Sur la critique de l'ontologie du travail dans le débat féministe ».

Tout au long des années 1990, Krisis discutera du processus de la crise du capitalisme sous différents aspects et aussi des mécanismes de report de la crise fondamentale à partir de l'expansion du capital fictif. L'essai de Robert Kurz, « Le Jour de l'ascension de l'argent. Les limites structurelles de la valorisation du capital, le capitalisme de casino et la crise financière mondiale » (1995), est particulièrement intéressant. Il constitue également un développement important de la théorie de la crise présentée dans les années 1980. Le débat sur le nouvel antisémitisme structurel, toujours lié à une critique tronquée du capitalisme, qui s'attaque avant tout au « capital spéculatif » au nom des « travailleurs honnêtes », occupe également une place de choix dans les pages de Krisis, depuis la contribution de Lohoff, « De Auschwitz à Baghdad. Notes sur les admirables transformations de l'antisémitisme » (1991), qui développe pour la première fois la théorie de l'antisémitisme de Moishe Postone, comme le feront bientôt Robert Kurz, dans « Economie politique de l’antisémitisme » et « Voisinage inconfortable. Notes sur la relation entre le marxisme-léninisme et l'antisémitisme » de Robert Bösch, parus tous deux en 1995. L'année suivante, paraît chez l'éditeur Horlemann le livre La Troisième voie vers la guerre civile. La Yougoslavie et la fin de la modernisation de rattrapage, d'Ernst Lohoff. Le problème des médiations pratiques de la critique sociale est apparu comme le thème central dans les numéros 18 et 19 de Krisis, ainsi que dans « Crise et libération - L'émancipation en crise - une digression post-politique », de Lohoff, et « Anti-économie et anti-politique. Sur la reformulation de l'émancipation sociale après la fin du marxisme », par Robert Kurz. Les volumes 20 et 21-22, quant à eux, ont pour thème principal la critique du postmodernisme en tant que reflet théorique de la période de simulation du capitalisme de casino, en mettant l'accent sur les contributions de Roswitha Scholz, « La Barbarisation du patriarcat dans la postmodernité » et de Moishe Postone, « La Déconstruction comme théorie sociale. Derrida sur Marx et le nouvel ordre mondial ». La contribution de Kurz au n°20 de Krisis, « Amateurs de vin de tous les pays, unissez-vous ! », apparaîtra sous une forme considérablement élargie dans l'ouvrage Le monde comme volonté et Design. Postmodernisme, style de vie gauchiste et esthétisation de la crise (1999).

En 1999, deux autres ouvrages du groupe Krisis paraissent : le Manifeste contre le travail, qui est rapidement devenu le texte le plus répandu du groupe, et le volume collectif Fin du travail ! Onze attaques contre le travail, avec des contributions de Robert Kurz, Ernst Lohoff, Norbert Trenkle, Roswitha Scholz, Franz Schandl et Karl Heinz Wedel, entre autres. Parallèlement à cette offensive de la critique du travail, Kurz publie, la même année, le volumineux Livre noir du capitalisme. Un adieu à l'économie de marché, vendu à plus de 25 000 exemplaires en Allemagne, et qui présente une histoire de la formation et du développement du capitalisme jusqu'à sa crise finale, en passant par les trois grandes révolutions industrielles. À la suite de cela, un autre ouvrage important a été publié : Le Sexe du capitalisme. Les théories féministes et la métamorphose postmoderne du capital (2000), de Roswitha Scholz, qui élargit et reformule ses thèses originales sur la relation entre capitalisme et patriarcat.