Hélène Pelletier-Baillargeon est une femme de lettres québécoise née à Montréal en 1932 et morte dans la même ville le 14 .
Se définissant comme une journaliste chrétienne, indépendantiste et socialiste, elle s'est fait connaître du grand public par ses articles dans la revue mensuelle Maintenant, dès 1963. Ses prises de position dans les débats de société font d'elle une voix incontournable durant la Révolution tranquille. Directrice générale de Maintenant de 1973 à 1974, elle tient ensuite une chronique dans la revue Châtelaine, puis dans d'autres revues et journaux tels que La Presse et Le Devoir.
Politiquement engagée, elle est conseillère du ministre Camille Laurin dans le gouvernement de René Lévesque de 1981 à 1983. Revenant à l'écriture après la politique, elle se consacre à la rédaction de biographies de personnages historiques marquants : Marie Gérin-Lajoie (1985), Simonne Monet-Chartrand (1993) et Olivar Asselin (1996, 2001 et 2010). Ses œuvres et ses contributions à la vie publique lui ont valu plusieurs prix et distinctions, dont le Prix du Gouverneur général (1985) et l'Ordre national du Québec (1999).
Biographie
Jeunesse et formation
Famille Née Hélène Pelletier, elle est la troisième enfant de Dominique Pelletier (1891-1950) et d'Estelle Lemire (1895-1964). Elle grandit au sein d'un milieu catholique et nationaliste, avec ses frères aînés Denys (1927-2015) et Georges (1930-1997)« Pelletier, Georges », La Presse, 11 janvier 1997, cahier G, p. 11. Consulté le 24 novembre 2025..
Son père Dominique est le fils d'une famille bourgeoise aisée de onze enfants, originaire de Fraserville (Rivière-du-Loup) dans le Bas-Saint-Laurent. Notaire de formation, il est très proche de son frère aîné, Georges Pelletier. Ce dernier est devenu le directeur du journal Le Devoir en 1932, après le départ du fondateur Henri Bourassa. Le grand-père d'Hélène, Narcisse Pelletier, était le propriétaire d'un moulin à bois et d'une entreprise de construction prospère à Fraserville« Feu Narcisse Pelletier », Le Devoir, 21 octobre 1912, p. 1. Consulté le 20 novembre 2025.. Il avait également été maire de cette ville, tout comme son arrière-grand-père Georges PelletierHélène Pelletier-Baillargeon, Mémoires d'une époque : 1930-1960, Autoédition, 2025, p. 15. « Rue Pelletier », Commission de toponymie, Gouvernement du Québec. Consulté le 24 novembre 2025..
Sa mère, Estelle Lemire, est descendante d'une famille de cultivateurs du comté de Saint-Maurice en Mauricie. Instruite chez les Dames de la Congrégation durant son enfance, elle reçoit une éducation inusitée pour l'époque. Son père Tancrède Lemire, un membre de la première cohorte d'ingénieurs diplômés de l'École Polytechnique de Montréal, souhaitait avoir un fils. Plutôt que d'avoir un quatrième enfant, il décide d'élever sa plus jeune fille, Estelle, comme un garçon. Il lui donnera notamment le sobriquet de « Ti-gars ». Il l'emmène notamment à ses excursions de chasse et de pêche, lui permet de porter des chemises ou des pantalons d'homme et l'encourage à participer aux activités de la ferme des grands-parents lors des vacances d'été en Mauricie. Selon Hélène Pelletier-Baillargeon, cette forme d'éducation atypique a permis à sa mère de s'affranchir très tôt des modes et usages féminins de son tempsHélène Pelletier-Baillargeon, Mémoires d'une époque : 1930-1960, Autoédition, 2025, p. 27-30..
Libre penseuse et très bonne élève, Estelle Lemire souffrait de n'avoir pu poursuivre ses études au-delà du primaire. Elle finira par se trouver un emploi à la Bibliothèque municipale de Montréal. Elle y fait la connaissance de l'écrivain et critique littéraire Marcel Dugas, qui devient sa référence en matière de lectures. Celui-ci, plutôt hostile aux écrivains du terroir canadien, lui transmet son amour de la France et de ses grands auteurs. Elle continue ainsi à s'instruire en autodidacte, lisant tout ce qui lui passait sous la mainHélène Pelletier-Baillargeon, Mémoires d'une époque : 1930-1960, Autoédition, 2025, p. 30-32..
Enfance à Outremont À sa naissance, Hélène Pelletier-Baillargeon habite le quartier Saint-Jean-Baptiste (aujourd'hui le Plateau Mont-Royal). Lorsqu'elle atteint l'âge d'aller à l'école, ses parents décident d'emménager à Outremont; d'abord sur la rue de l'Épée, puis dans une maison de la rue Bloomfield. Parmi ses voisins, elle comptera nul autre que Lionel Groulx. Comme elle le raconte dans ses souvenirs, elle développera très tôt des liens d'amitié avec le célèbre historien :
Elle grandit dans un foyer très catholique. Malgré les nombreuses critiques qu'essuiera la religion pendant le XXe siècle, Hélène Pelletier-Baillargeon demeurera croyante toute sa vie. Ainsi, plutôt que de tourner le dos à l'Église, elle choisira de travailler de l'intérieur pour la moderniser. Elle raconte en entrevue : « Enfant, au retour de la messe, j'entendais mon père décortiquer le sermon du curé et le critiquer à qui mieux mieux. Plus tard, avec mon engagement dans les mouvements de jeunesse catholique, j'ai compris que nous avions un rôle de leader à assumer et que nous avions notre mot à dire dans l'ÉgliseLouise Leduc, « La grande rupture », Le Devoir, 28 mars 2000, cahier A, p. 10. Consulté le 3 décembre 2025. ».
Enfin, bien qu'elle soit née à Montréal, elle conserve toute sa vie un attachement profond pour le Québec rural. Comme elle l'écrit dans sa correspondance avec Pierre Vadeboncœur : « J'ai beau être née angle Rachel et Hôtel-de-Ville, mes racines symboliques et celles de mon "option-Québec" se prolongent encore très loin dans le "Québec des régions". L'"habitant" est moins loin chez moi que chez les Vadeboncœur, ta culture m'apparaît beaucoup plus homogène que la mienne [...] Alors que, chez moi, pullulent les contradictions et les superpositions culturelles. Le Bas-Saint-Laurent et la Mauricie affleurent à tous coups dans le territoire de mon imaginaire et le nourrissent encore pour une bonne partLettre d'Hélène Pelletier-Baillargeon à Pierre Vadeboncœur, 14 janvier 1993, citée dans Jacques Cardinal, « Une leçon de courage », L'Action nationale, avril 2025, vol. 105, no 3, p. 57-58. ».
Études primaires et secondaires Hélène Pelletier-Baillargeon évolue dans un milieu où règne l'amour des livres. Son père, habile conteur et amateur de littérature universelle, lui fait connaître notamment Les Contes des Mille et Une Nuits de Shéhérazade, ainsi que Le Livre de la jungle de Rudyard Kipling. Grand lecteur de littérature canadienne-française, il lui fait aussi connaître les pittoresques Contes vrais de Pamphile Le May, Une de perdue de Georges Boucher de Boucherville et Les Contes de Jos Violon de Louis FréchetteHélène Pelletier-Baillargeon, Mémoires d'une époque : 1930-1960, Autoédition, 2025, p. 21-22.. Sa mère, Estelle, partage également ses lectures avec elle, lui faisant découvrir Alphonse Daudet, Frédéric Mistral et Michel de Montaigne. Ce dernier avait d'ailleurs été mis à l'Index, ce qui la forcera à obtenir une dispense des autorités religieuses pour pouvoir le lireHélène Pelletier-Baillargeon, Mémoires d'une époque : 1930-1960, Autoédition, 2025, p. 32..
La petite Hélène fait ses études primaires à l'Académie Notre-Dame-de-Bonsecours, à Outremont. Elle les complète par deux années de cours Lettres-Sciences à l'Académie Sainte-Madeleine, dirigée par les Sœurs de Sainte-Croix. Au secondaire, tandis que ses frères fréquentent le Collège Stanislas, établissement laïque, Hélène poursuit son cours classique au Collège Jésus-Marie sur la Côte-Sainte-Catherine. Suivant le cursus de l'époque, en plus des cours de mathématiques, de biologie, de latin et de grec ancien, les cours de littérature suivaient un manuel qui « proposait un ambitieux itinéraire allant du Moyen Âge au XXe siècleHélène Pelletier-Baillargeon, Mémoires d'une époque. 1930-1960, Autoédition, 2025, p. 105. ». Malgré l'ampleur apparente de ce programme, de nombreux auteurs étaient écartés : Voltaire, les encyclopédistes et tous les auteurs mis à l'Index par l'abbé Louis Bethléem, la grande référence catholique en matière de censureMarcel Lajeunesse, « Le Bulletin de l’Association canadienne des bibliothécaires de langue française (ACBLF) (1955-1972) et la bibliothéconomie québécoise », Documentation et bibliothèques, juillet-septembre 2018, vol. 64, no 3, p. 8-9. Consulté le 26 novembre 2025.. Bien que la bibliothèque de son collège comptait des livres sur l'histoire de pays comme la France, l'Angleterre, la Russie et la Chine, les cours d'histoire, comme tels, se limitaient à celle du Canada. En philosophie enfin, le seul système de référence enseigné était la scolastique de saint Thomas d'Aquin :
Durant ses études, Hélène Pelletier-Baillargeon se joint à la troupe des Guides de Saint-Viateur d'Outremont. Elle y fait la connaissance de plusieurs figures qui connaîtront aussi des carrières importantes, dont Jacques-Yvan Morin, Élizabeth Gallat, Charles Gonthier et Claude JutraHélène Pelletier-Baillargeon, Mémoires d'une époque : 1930-1960, Autoédition, 2025, p. 100-101, 108-110, 116-117..
Son cours classique terminé, elle se dirige ensuite vers l'université. Au moment de choisir sa formation, son cœur balance entre la littérature et la biologie. En effet, la lecture du livre de vulgarisation L'hérédité et l'homme du biologiste Jacques Rousseau l'avait grandement marquée. Pesant le pour et le contre, avec les conseils de sa mère, elle finit par se rendre à l'évidence que « le tempérament créateur dominait chez [elle] sur l'intelligence scientifiqueHélène Pelletier-Baillargeon, Mémoires d'une époque : 1930-1960, Autoédition, 2025, p. 117. ». Elle choisit alors les lettres. Elle entre à l'Université de Montréal au début des années 1950.
Études à l'Université de Montréal et premiers écrits vignette|Hélène Pelletier-Baillargeon étudie à l'Université de Montréal durant les années 1950. vignette|Elle consacre une thèse de doctorat à l'écrivain français François Mauriac. À cette époque, les cours de littérature à l'Université de Montréal comptaient environ une trentaine ou une quarantaine d'étudiants par classe. La plupart de ces étudiants étaient des religieux se dirigeant vers l'enseignement. Hélène Pelletier-Baillargeon raconte en entrevue : « Comme il fallait former rapidement des enseignantes, c'était plein de cornettes dans les classes de lettres à l'Université. Les religieuses enseignantes, qui n'avaient fait qu'une onzième année, devaient enrichir rapidement leur formation pour devenir professeures de collège. Il y avait même des cours de littérature où on était majoritairement des femmesMaude Goulet-Ménard, Louise Bienvenue, « Un dimanche en compagnie d'Hélène Pelletier-Baillargeon », L'Action nationale, vol. 105, no 3, avril 2025, p. 31. ». Les laïcs étaient donc peu nombreux dans ces classes. Encore plus rares, certains étudiants en théâtre assistaient à ces cours pour ajouter « un apport culturel à leur formation de comédiensHélène Pelletier-Baillargeon, Mémoires d'une époque : 1930-1960, Autoédition, 2025, p. 120. ». Parmi ses collègues de classe, Hélène Pelletier-Baillargeon compte Gatien Lapointe, Jacques Godbout et Ghislaine Reiher, la future épouse de ce dernier« Prochains mariages », La Patrie, 13 juillet 1954, p. 11. Consulté le 3 décembre 2025..