Le sabotage et déraillement du train postal Paris-Tourcoing le à Arras est un attentat ferroviaire meurtrier survenu le à Arras, dans le Pas-de-Calais, lors du passage de la courbe d'Achicourt, qui provoque la mort d'une vingtaine de personnes et fait plusieurs dizaines de blessés, en pleine période des grèves de 1947. Les auteurs de l'attentat n'ont jamais été retrouvés et les différentes hypothèses manquent toutes d'indices précis, certaines étant même incompatibles avec les données recoupées depuis.
Ce conflit a donné lieu à 26 jours de grève, soit 80 fois plus que l'année précédente et mobilisé 5 millions de personnes, dont de nombreux cheminots"Les grèves des cheminots français au cours de l'année 1947" par Marie-Renée Valentin, dans la revue Le Mouvement social de . À partir de , ces grèves avaient mis fin à la « Bataille de la production » lancée en 1944. Il prend fin après l'attentat mais les grèves reprennent moins d'un an plus tard avec la grève des mineurs de 1948.
Contexte Film La Bataille du rail L'année précédente, l'image héroïque du cheminot résistant a été exaltée par La Bataille du rail film de René Clément, qui raconte les sabotages ferroviaires et autres actions clandestines, pendant l’occupation allemande, des employés des chemins de fer de la nouvelle SNCF"Écrire l’histoire des cheminots dans la Résistance. État actuel de l’historiographie" par Cécile Hochard, dans la Revue d’histoire des chemins de fer en 2006 . Mais depuis mars, les Grèves de 1947 en France ont éclaté dans de nombreux départements.
Émeutes de la faim Sur un total de 88 manifestations recensées en France entre le et le , 61 sont organisées pour protester contre les pénuries, selon l'historienne Danielle Tartakowsky. Dès le , des métallurgistes nantais protestent devant la préfecture contre les restrictions alimentairesChronologie, en page 57, dans « 1947 : la France désenchantée », supplément à CFJ-Info, sous la direction de l’historien Jean-Pierre Azéma aux Editions du CFJ-CPJ en . Le , les docker de la ville font de même. Du 10 au , 3 villes du Finistère, Brest, Concarneau et Landerneau voient des manifestations CGT contre le rationnement du pain et du vin. Le mois de mai voit ainsi une première flambée de manifestations désignées comme les , y compris en milieu rural ou de petites villes. Plus de 200 habitants de villages qui s'étaient emparés de farine montent ainsi à Limoges début mai pour protester, où la préfecture refuse de les recevoirSelon le quotidien Combat du , tandis que dans l'Aveyron, des mineurs de Decazeville qui ont marché sur Rodez ont obtenu des livraisons de farine, imités le par des habitants de Saint-Geniez, où les distributions de pain ont cessé depuis trois semaines.
À Nevers, la préfecture est envahie par soucieux d'empêcher l'exportation de blé. Idem à Lyon, le par d'autres qui obtiennent la modification du système de rationnement «Les Lyonnais s’enflamment pour du pain », article de Denis Sébastien dans « 1947 : la France désenchantée », supplément à CFJ-Info, sous la direction de l’historien Jean-Pierre Azéma aux Editions du CFJ-CPJ en , page 56, et à Amiens les boulangeries sont investies par des ménagères en colère le "Les manifestations de rue en France, 1918-1968" par l'historienne Danielle Tartakowsky aux Publications de la Sorbonne, en 1998 après une manifestation la veille à la préfecture. Les manifestants sont plus de à Lyon, où une rumeur affirme que la plupart des ouvriers seraient entrés en grève, en cas de maintien de la décision du préfet, jugée maladroite par la presseLe Progrès du . À La Roche-sur-Yon le et Dijon le même jour, ce sont de petits patrons qui saccagent les bureaux du contrôle économique, salués par la presse syndicaleLe Peuple, journal de la CGT, du .
Première grève des cheminots en juin Les grèves de 1947 ont commencé dans plusieurs secteurs en avril et se sont poursuivies par une première grève des cheminots qui a débuté le sans intervention des syndicats à la suite de la diminution de la ration de pain dans une cantine de la SNCF. D'abord contestée par le gouvernement à travers de nombreuses interventions radiophoniques, elle avait à la mi-juin abouti à des négociations et des concessions de la SNCF, permettant aux leaders syndicaux d'appeler à la reprise du travail sur les ondes de la radio nationale.
Autres sabotages sur les voies ferrées D'autres sabotages avaient été constatés les jours précédents sur d'autres voies ferrées dans trois autres régions. Le Syndicat professionnels des inspecteurs et directeurs (SPID) de la SNCF, affilié à la CGC"Les grandes luttes de la France ouvrière" par Alain Rustenholz, en 2008 aux Presses de l'Université du Michigan en 2010, a publié dans son bulletin Le Creuset une analyse exhaustive des dossiers des cheminots sanctionnés pour son sabotage, et précisé que . Il a par ailleurs confirmé qu'un rail avait été déboulonné la veille sur la voie Lens-Arras, en coupant le signal, à la demande du préfet.
Le sabotage le plus grave après celui d'Arras est le déraillement du Lyon-Bourg le , deux jours avant le sabotage d'Arras, qui quitte les rails à la vitesse de , comme le rapporte la Nouvelle République du Centre-Ouest"1947, l'année terrible" par René Ehret en 1990 mais ne cause que quelques blessés, car dans un lieu en ligne droite et sans talus« Sabotage en série », en page 65, dans « 1947 : la France désenchantée », supplément à CFJ-Info, sous la direction de l’historien Jean-Pierre Azéma aux Editions du CFJ-CPJ en .. C'est aussi le cas des autres déraillements.
Des rails ont été déboulonnés près d'Etampes, Epône, Le Mans, Livron et sur la ligne Lyon-Grenoble, qui ont causé selon le quotidien Le Monde daté du : près d'Etampes, deux voies arrachées sur 100 mètres, 5 wagons d'un train de marchandises sortis des rails et couchés.
Le Monde écrit que câbles, fils téléphoniques, ou de signalisation, ont été arrachés: en Seine-et-Oise ; Châteauroux-Limoges ; à Bessay, près de Moulins ; sur la ligne Paris-Metz où des techniciens grévistes, indignés ont fait les réparations nécessaires.
Gares envahies Près du pont de Clichy, en région parisienne, des inconnus ont jeté un fourgon électrique dans la Seine et la police a dû repousser, selon le journal, des centaines de manifestants tentant de réoccuper les gares de Vierzon, Toulouse, Rouen-Orléans, Rouen-Martainville, Amiens, Bourges, et Montluçon, où le secrétaire de syndicat CGT a démissionné et repris le travail. En gare de Rennes, la police a recouru aux gaz lacrymogènes pour disperser un millier de grévistes du bâtiment et de la SNCF.
La loi du prévoyant le rappel militaires de plusieurs classes est contournée à Limoges, selon le journal, par l'envoi de télégrammes donnant de fausses adresses"Des rails déboulonnés sur une longueur de 25 mètres" le dans Le Monde .
Déroulement Accident et secours Le train postal Paris-Tourcoing avait quitté la Gare de Paris-Nord le à . Il comportait trois wagons postaux et cinq voitures de voyageurs. Au moment du drame, il roule à .
Le à , il sort de la voie, où un rail entier a été déboulonné, sur près de 25 mètres. Comme il empruntait une courbe située entre deux talus, les véhicules tractés de la rame percutent violemment la locomotive, qui reste bloquée entre les deux talus. La neige, tombée dans la nuit, rend les secours plus difficiles, même si Roger Croxo, le jeune élève-mécanicien"DES RAILS DÉBOULONNÉS SUR UNE LONGUEUR DE 25 MÈTRES", dans Le Monde du venu de la Plaine Saint-Denis, qui assistait le conducteur Pierre Bouvier, d'Amiens, brûlé aux jambes, parvient à donner l'alerte, en pleine nuit, assez rapidement : il court au poste d'Agny alerter téléphoniquement la gare d'Arras.
Localisation exacte de l'accident Plusieurs journaux ont indiqué que le déraillement a eu lieu dans la courbe d'Achicourt, assez prononcée, qui permet à la voie ferrée de contourner le renfoncement sur lequel a été construit la citadelle d'Arras.
Les photos et les images télévisées confirment un lieu où la voie est à la fois en courbe et surplombée de près d'une dizaine de mètres par des talus où viennent les curieuxLes Actualités Françaises, Le sabotage du train postal express Paris-Lille. Photo d'actualité - Archives Keystone-France/Gamma-Rapho via Getty Images . Un pont les relie au , passant au-dessus de la voie. Durant la guerre, les résistants faisaient dérailler dans quand il , pour causer beaucoup plus de dégâts.
L'autre lieu évoqué dans la presse est la "bifurcation d'Agny" de la LGV actuelle où la voie suit aussi une courbe entre deux talus, près du "pont de Sicheux", dont le vrai nom est "pont de Ficheux", enjambant aussi la voie, proche d'un ancien cimetière allemand d'une centaine de tombes"Walking Arras" par Paul Reed en 2007 "hl=fr&gbpv=0.
Les deux lieux, situés à respectivement 2 et d'Arras sont tous les deux les plus propices de la ligne SNCF. Le choix de l'un ou l'autre pour déboulonner un rail garantissait aux criminels le maximum de probabilité de causer des victimes, car le train, au lieu de se coucher simplement sur le côté, a percuté les talus, le premier wagon étant "pulvérisé" par le choc contre la locomotive, comme le rapporte la presse le lendemain. Lorsque les secours arrivent, ils découvrent la locomotive inclinée sur le ballast, wagons et voitures , dans des images très impressionnantes.
La localisation exacte n'est pas forcément connue de la plupart des médias les premiers jours. Les photos de l'accident ne peuvent voyager en train jusqu'à Paris car la voie n'est pas déblayée. Les quotidiens ont par ailleurs peu de place pour les photos car ils ne sont publiés en 1947 que sur une seule page recto verso en raison de la pénurie aigüe de papier. Surtout, l'alerte a été donnée par un jeune-élève mécanicien parisien qui ne connait pas la région et a échappé aux blessures en sautant immédiatement de la locomotive lorsque le déraillement le réveille. Il court dans le sens opposé, ce qui l'amène à hauteur du poste téléphonique de secours d'Agny, en direction de la bifurcation d'Agny de la LGV actuelleLa Voix du Nord du , ce qui explique que les premières informations télégraphiées parlent de la "catastrophe d'Agny".
Motivations ou mobiles du crime Les procès contre la SNCF, conclu seulement en 1953 en cour de cassation, a apporté la preuve que 700 non-grévistes étaient réunis dans la gare d'Arras, à seulement 2 kilomètres du lieu du sabotage, comme le rapportait déjà la presse juste après le déraillement, tandis que des gardes mobiles protégeaient aussi la gare.
L'hypothèse d'un sabotage pour empêcher un train de CRS de venir, au milieu de la nuit, à la place du traditionnel train postal, très attendu après plusieurs jours de suspension du trafic, compléter ce dispositif parait donc assez peu plausible, d'autant que ce trafic avait repris régulièrement avec 5 trains dans la journée et que les CRS avaient besoin de leurs autocars pour se déplacer à travers le bassin minier, qui s'étend sur 80 kilomètres de tissu semi-urbain. La gare était par ailleurs protégée aussi, préventivement, par le déboulonnage d'un rail sur une autre voie, entre Arras et les bastions du PCF dans la région minière de Lens.
Réactions Jules Moch fait évacuer la gare de Valence, où trois manifestants sont tués Le drame du Paris-Tourcoing renforce la volonté du ministre de l'Intérieur Jules Moch d'en finir avec les grèves qui durent depuis la mi-novembre par la force"Les grèves de 1947 et 1948 dans le Pas-de-Calais, déroulement, violence et maintien de l'ordre" par Philippe Roger, dans la Revue du Nord en 2011 . Il ordonne d'évacuer les gares qui sont encore occupées, ce qui cause la mort par balles de trois manifestants à Valence le , le lendemain du déraillement.
Autorités et médias