Tudella est le nom bas latin d'un ancien lieu-dit de la rive droite du vieux Paris, mentionné au Bas Moyen Âge dans le cartulaire de l'évêché de Paris citant un hypothétique diplôme carolingien. La juridiction épiscopale en a revendiqué la propriété jusqu'aux Temps modernes pour argumenter son opposition au pouvoir royal. Grand enclos proche de Saint-Merri mais appartenant au monastère de Saint-Germain-l'Auxerrois ou immense marais mis en culture s'étendant jusqu'à Chaillot et inclus dans la censive du suffragant de Paris, son identification, tant au point de vue géographique que juridique, reste débattue dans le cadre de controverses remettant en cause la vision traditionnelle de l'histoire de Paris.

Hapax legomenon La mention de Tudella n'apparaît dans les archives qu'en de rares occurrences mais c'est toujours en citant le même texte qui se lit encore aujourd'hui tel qu'il a été copié, ou forgéM. Dumolin, « Les origines de la Culture-l'Évêque », in Bulletin de la Société de l'histoire de Paris et de l'Île-de-France, & sq., É. Champion, Paris, 1931., à la fin du à partir d'un manuscrit de la fin du . Daté du , Louis le Pieux régnant, ce texte comporte la phrase suivante :

Ou bienJ. Lebeuf, Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, , I, , Prault père, Paris, 1754., à la virgule près,

Le diplôme est signé , c'est-à-dire « Durand p/o Frédegis ». Ce diacre, qui commença sa carrière sous la direction d'Hélisachar et la termina sous celle de Théoton, avec lequel il fut peut être tué en juin 834, était un des sept notaires qui, à cette date, officiaient à la chancellerie de l'EmpireCh. F. Toustain & R. P. Tassin, ill. P. F. Tardieu, Nouveau traité de diplomatique, , , Chez Guillaume Desprez, Paris, 1762..

Trois occurrences principales Le diplôme de l'an 820, aurait-il existé, n'aura pas été conservé. Son contenu n'est connu que par une bulle« Preceptum de rebus episcopi et canonicorum a romano papa Lisierni episcopi precatu confirmatum. », A. n., L. 220. postérieure qui en expose intégralement le prétendu texte, date incluse.

Datée du , cette bulle est attribuée au pape Benoît VII, dont le nom a été ajouté, ou rectifié, ultérieurement après grattageR. de Lasteyrie, Cartulaire général de Paris, ou Recueil de documents relatifs à l'histoire et à la topographie de Paris., , , Imprimerie nationale, Paris, 1887.. Comme son sous titre l'indique, cité in R. de Lasteyrie, Cartulaire général de Paris, ou Recueil de documents relatifs à l'histoire et à la topographie de Paris., , , Imprimerie nationale, Paris, 1887., elle n'a été enregistrée qu'une décennie plus tard, sous le faible pontificat de Jean XV, après avoir été invoquée oralement par l'évêque du moment, l'auxerrois Lisierne alias Lisiard Le RicheJ. Depoin, « Essai sur la chronologie des évêques de Paris de 768 à 1138. », in Comité des travaux historiques et scientifiques. Bulletin historique et de philologique. Année 1906., , , Imprimerie nationale, Paris, 1907., soit aux alentours de 988, c'est-à-dire peu après l'élection contestée d'Hugues Capet au trône de Francie. C'est presque deux siècles plus tard, au début de l'année 1165M. Dumolin, « Les origines de la Culture-l'Évêque », in Bulletin de la Société de l'histoire de Paris et de l'Île-de-France, , É. Champion, Paris, 1931., que l'exemplaire de référence, le plus ancien qui soit resté, celui où un nom a été gratté, semble avoir été confectionné avec le matériel d'un acte authentiquement rédigé au . Le but était, peut être sur la base de la tradition orale mentionnée, de faire confirmer par le pape Alexandre III, célébrant la quasimodo cette année-là à Paris, les revendications foncières du suffragant de Paris Maurice de Sully. Ce sera fait le 20 avril suivantR. de Lasteyrie, Cartulaire général de Paris, ou Recueil de documents relatifs à l'histoire et à la topographie de Paris., , , Imprimerie nationale, Paris, 1887. en citant de nouveau Tudella dans le même texte encore une fois recopié intégralement« Alexandri pape III », in A. n., L.230, ..

Le même texte intégral a été repris en deux autres occasions, la première foisLivre noir de Notre-Dame de Paris, fol. 89, A. n., LL.177, . quand, quelques années plus tard, toujours sous la direction de Maurice de Sully, le chapitre cathédral de l'archidiocèse de Sénonaise a enregistré, ou révisé, un cartulaire pour son évêché de Paris. Le document se présente sous la forme d'une copie du diplôme de 820. C'est à cet élément du cartulaire que se réfère tout ce qui a été dit jusqu'à la fin du du diplôme carolingien, dont il serait recopiéÉ. Baluze, Capitularia regum Francorum, , , François Muguet, Paris, 1677, éd. aug. dir. P. Chiniac, Benoît Morin, Paris, 1780.Cité in M. Bouquet, Rerum gallicarum et francicarum scriptores, , Congrégation de Saint-Maur, Paris, 1749.Réed. L. Delisle, Recueil des historiens des Gaules et de la France, , Imprimerie royale, Paris, 1870.. La plupart des chartistes ont admis son authenticitéP. Imbart de la Tour, « Des immunités commerciales accordées aux églises du VII au IX siècle », in Coll., Études d'histoire du Moyen Âge dédiées à Gabriel Monod, , Léopold Cerf & Félix Alcan, Paris, 1896., jusqu'à ce qu'en 1931 la pièce de 1165 soit réexaminéeM. Dumolin, « Les origines de la Culture-l'Évêque », in Bulletin de la Société de l'histoire de Paris et de l'Île-de-France, , É. Champion, Paris, 1931.. La compilationGrand pastoral de Notre-Dame de Paris, A. n., LL.175, . du cartulaire réalisée au puis de nouveau celle commencée en 1330Petit pastoral de Notre-Dame de Paris, , , A. n., LL.176, .Éd. B. Guérard, H. Géraud, J. Marion & A. Deloye, Collection des cartulaires de France, "Cartulaire de l'église Notre-Dame de Paris", II "Parvum pastorale", 1 "Apostolicorum", VI "Preceptum de rebus episcopi et canonicorum, a Romano papa, Lysardi episcopi precatu, confirmatum." , Coll. Documents inédits de l'histoire de France publiés par ordre du Gouvernement et par les soins du Ministère de l’Instruction publique, Imprimerie du Crapelet, Paris, 1850.Ibidem, 2 "Regum", XVII "De ruga Sancti Germani", . comportent également le texte daté de l'an 820, sous la forme de copiesF. Hodin & É. Brice, Gallia christiana, , section "Instrumenta", XII "Benedictus VII, ecclesiæ Parisiensis res & privilegia confirmat.", , Congrégation de Saint-Maur, Paris, 1744. de la prétendue copie précédente.

En 1220, la mention de Tudella dans le cartulaire fait l'objet de toute l'attention de Nicolas Harrode, prévôt de Paris, dans l'enquête qui aboutit deux ans plus tard à la PhilippineBarthélemy & Mathieu, « Philippine », Conseil du roi, Melun, 1222, cité in A. Lombard-Jourdan, Paris, Genèse de la ville. La rive droite de la Seine des origines à 1223., pl. XI, CNRS, Paris, 1976.Trad. , ibidem, ., convention passée entre Guillaume de Seignelay et Philippe Auguste pour définir leurs compétences judiciaires respectives. Afin de réduire celles de l'évêque, le rapport préalable mis au point par l'administration du Châtelet donne une interprétation du toponyme comme étant celui d'un bâtiment, le For-L'Évêque, de moindre surface donc qu'un terrain vague. Ainsi est-ce le même cartulaire citant le même diplôme qui est a son tour cité dans au moins deux des procès qui ne manquent pas, en dépit de l'accord léonin de 1222, d'opposer l'évêque de Paris au procureur du Roi au sujet de Tudella, sous François Ier puis au début du , quand le suffragant de Paris Henri de Gondi entreprend de défendre les immunités du temporel de son évêché contre les incursions de la police du ChâteletA. Moriau, Fonds Godefroy, ms. DXLI "Mélanges, parmi lesquels un assez grand nombre de pièces relatives à Paris (1254-XVIIIe siècle).", fol. 232 "Requête de Henri de Gondi, cardinal de Retz, évêque de Paris, au Parlement, réclamant contre les entreprises du lieutenant-criminel du Châtelet sur la juridiction de ses officiers du For-l’Évêque.", Bibliothèque de l'Institut, Paris, 1797.. Ce n'est que deux mois après la mort du cardinal de Retz, dans le même élan initié par celui-ci vers son indépendance, que le l'évêché de Paris est détaché de Sens et, Jean-François de Gondi succédant à son frère aîné, érigé lui-même en archidiocèse.

Étymologie vignette|Une Tutela galloromaine en bronze inventée à quatre lieues de Lutèce, au lieu dit Conicia. Comme pour tout hapax, il est impossible d'argumenter par des preuves l'étymologie de Tudella, d'autant que les archives sont restées silencieuses quant à l'étendue du lieu comme à sa destinationJ. A. Dulaure, Histoire physique, civile et morale de Paris, depuis les premiers temps historiques jusqu'à nos jours, , , Guillaume & cie., Paris, 1823, rééd. , 1829.. Toutefois, pour servir ses hypothèses historiographiques, le paléographe Jean Lebeuf, une quarantaine d'années avant la Révolution, a échafaudé celle ad hoc d'une altération galloromaine du latin Tutela, qui désignerait un endroit protégé, par des murs ou toutes autres choses, et qui a donné le doublon savant tutelle, au sens de protection juridique, ainsi que, dans le lexique de la religion, l'adjectif tutélaire. Le mot correspondrait au latin sæptum, enclos, qui lui-même traduit le grec ἒρκος. Comme l'attestent de rares inscriptionsO. Hirschfeld, Inscriptiones Aquitaniae et Lugudunensis, coll. Corpus Inscriptionum Latinarum, "Inscriptiones trium Galliarum et Germaniarum Latinae", I, 1, , , , Berlin, 1899., la Gaule du Bas Empire a en effet révéré, sous la forme d'ex voto, le « génie protecteur du lieu »C. Jullian, Histoire de la Gaule, "La Gaule indépendante", , Hachette, Paris, [s.d.] (1926). divinisé en l'allégorie de Tutela. Une galerie publique à colonnades, sorte d'enclos étroit construit en forme de péristyle du temps des Sévères et détruit en 1677 durant celui de Louis XIV, a conservé à Bordeaux le nom de Piliers de TutèleP. Perdrizet, « L'Incantada de Salonique », in Monuments et mémoires de la Fondation Eugène Piot, , , , Paris, 1930 (). ou de TutelleC. Jullian, Histoire de Bordeaux, Féret & fils, Bordeaux, mai 1895..

Tous les historiographes qui se sont aventurés sur le sujet à la suite de l'abbé Lebeuf, ont adopté ce latinisme pour aussitôt contester l'interprétation précise élaborée par le chef de chœur d'Auxerre, celle de lices dressées pour l’entraînement des jouteurs sur le territoire du fief de la Grange-BatelièreJ. Lebeuf, Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, , 1, , Prault père, Paris, 1754., J. Lebeuf, Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, , , Prault père, Paris, 1754., et en proposer sans plus de documents chacun la sienne. Si c'était une sorte de stade servant à s’entraîner à l'escrime et autres armes ainsi que tous les sports qui y préparent, comme les étudiants avaient encore à la Renaissance une grande habitudeE. Knobelsdorf, Lutetiæ Parisiorum descriptio, , Christian Wechel, Paris, 1543., ce serait le lieu-dit Les Joutes au Pré-l'Évêque, que Lebeuf distingue de Tudelle et qui s'étendait entre la Ville l'Évêque et la Seine sur ce qui est aujourd'hui la place de la Concorde et le début du cours la ReineJ. B. M. Renou de Chauvigné Jaillot, Recherches critiques: historiques et topographiques sur la ville de Paris, , , Paris, 1775., faisant rive droite le pendant du germanopratin Pré-aux-ClercsA. Lefranc, « Une description de Paris de Eustache de Knobelsdorf publié en 1543. », in Comptes rendus des séances, 73ᵉ année, , , Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Paris, 1929 ()..