L'expression de front de l'Est (européen) désigne, dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, le théâtre d'opérations qui oppose plus particulièrement l'Allemagne nazie à l'Union soviétique entre juin 1941 et mai 1945. Ces deux régimes autocratiques se livrent une guerre totale qui ignore les conventions de Genève et se déroule d'abord en Union soviétique, puis dans les pays de l'Europe de l'Est occupés par les forces de l'Axe ou alliés au Reich, et enfin en Allemagne nazie. L'Allemagne bénéficie au départ du soutien de l'Italie fasciste, de la Hongrie, de la Roumanie et de la Finlande. Du côté des Alliés, l'Union soviétique est soutenue par des unités polonaises et roumaines, puis, au fil de la conquête de l'Europe de l'Est par l'Armée rouge, par les armées roumaine, bulgare et yougoslave. Bien qu'ils soient rarement directement engagés dans des actions militaires sur le front de l'Est, le Royaume-Uni et les États-Unis fournissent un soutien économique sensible à l'Union soviétique ; la France est, avec la Roumanie, le seul pays européen à compter des combattants simultanément engagés dans les deux camps lors des opérations en Union soviétique : la Légion des volontaires français et la division Charlemagne soutiennent le Reich et ses alliés, alors que l'escadrille Normandie-Niémen est engagée aux côtés des pilotes soviétiques.
Les noms donnés à ce théâtre d'opérations sont nombreux et varient suivant les pays. Les Russes (et les Soviétiques avant eux) appellent ce conflit la « Grande Guerre patriotique » (), par référence à la guerre patriotique de 1812 contre Le terme apparaît pour la première fois dans la manchette du premier numéro de la Pravda paru après l'invasion, et Staline ne tarde pas à reprendre à son compte cette formulation.. Les Allemands nomment le conflit « front de l'Est » ( Die Ostfront 1941–1945.), « campagne orientale » () ou « campagne de Russie » ()* Der Rußlandfeldzug 2. Weltkrieg.. Les Finlandais, qui combattent aux côtés des Allemands de juin 1941 à septembre 1944, qualifient la partie des combats qui se déroule alors sur leur territoire de guerre de Continuation, perçue comme une prolongation de la guerre d'Hiver de 1939-1940. Ailleurs, on parle également de « front russe ».
Il s'agit du plus grand théâtre d'opérations de la Seconde Guerre mondiale et probablement de toute l'histoire militaire. Le front de l'Est est le lieu d'une guerre acharnée, occasionnant d'énormes destructions et des déportations de masse, entraînant, par la suite de la guerre elle-même, des massacres, famines, maladies et conditions météorologiques extrêmes, d'importantes pertes tant civiles que militaires. Les pertes humaines sur le front de l'Est sont estimées à plus de 30 millions de morts., parmi lesquels on compte au moins de civils dont d'enfants. Les pertes matérielles s'avèrent également colossales avec et détruits ou incendiés rien qu'en Union soviétique., où les dégâts totaux avoisinent les 2,6 milliards de roubles..
Ce théâtre d'opérations est essentiellement terrestre et ne sollicite pas le recours aux armes les plus innovantes du moment (missiles V1 et V2, bombes atomiques). Il sera néanmoins déterminant en termes de destructions et de victimes dans la chute du Troisième ReichNorman Davies : Source : Sunday Times, 05/11/2006., préalablement à la guerre soviéto-japonaise qui conduira à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La défaite du à l'Est de l'Europe, conjuguée à l'engagement occidental dans le Pacifique, en Afrique du Nord, en Italie et en Europe occidentale, entraînera la destruction de l'Allemagne comme puissance militaire, sa division pendant plus de quarante ans en deux États antagonistes, la constitution d'un bloc soviétique (derrière le rideau de fer) en Europe de l'Est et en Chine et l'accession de l'Union soviétique au rang de superpuissance mondiale.
Le 9 mai, jour de la reddition allemande pour le fuseau horaire de Moscou, demeure une fête nationale tant en Russie post-soviétique que dans certaines des anciennes républiques soviétiques (День Победы, littéralement « le Jour de la Victoire »).
Contexte
Le Pacte germano-soviétique, signé le , pacte de non-agression entre l'Allemagne nazie et l'Union soviétique, contient des protocoles secrets établissant les modalités de partage de la Finlande, l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne et la Roumanie entre le Reich et l'Union soviétique. La Pologne est ainsi partagée en deux en . De même, Staline annexe les trois États baltes et occupe, en Roumanie, la Bessarabie et la Bucovine du Nord. Ces protocoles sont mis en œuvre sans difficulté véritable, sauf en ce qui concerne la Finlande, qui devait être placée sous influence soviétique, mais qui résiste et repousse l'Armée rouge. Ainsi, l'Union soviétique et l'Allemagne nazie se partagent une partie de l'Europe, conduisant, lorsque l'Allemagne nazie envahit le Danemark et la Norvège au début d', à des interventions militaires du Royaume-Uni aux îles Féroé, en Islande et, en lien avec la France et la Pologne libre, en Norvège (batailles de Narvik).
Enjeu idéologique vignette|. Jusqu'aux derniers jours du conflit, dans la guerre qui oppose le Reich à l'Union soviétique, Hitler et le NSDAP assignent à cette confrontation un fort contenu idéologique, axé sur la conquête de l'espace vital. : ainsi, à l'automne 1944, Hitler ordonne la constitution d'une poche de résistance en Courlande, dans son esprit un tremplin pour la reconquête de l'espace vital..
Adolf Hitler mentionne dans Mein Kampf la nécessité pour l'Allemagne nazie d'un Lebensraum (« espace vital »), par l'acquisition de nouveaux territoires en Europe de l'Est. Il envisage ainsi de coloniser la Russie jusqu'à l'Oural, voire au-delà, tout en déportant la majorité des Russes en Sibérie et en exploitant comme esclaves ceux qui resteraient : le Generalplan OstRobert Gellately, Reviewed work(s): Vom Generalplan Ost zum Generalsiedlungsplan par Czeslaw Madajczyk, « Der "Generalplan Ost." Hauptlinien der nationalsozialistischen Planungs- und Vernichtungspolitik by Mechtild Rössler ; Sabine Schleiermacher », Central European History, , , 1996, . en définit les étapes, en mettant en place une planification. Pour les plus extrémistes des nazis (comme Himmler), la guerre contre l'Union soviétique constitue une lutte à mort entre le national-socialisme et le communisme, et entre la race aryenne et les Slaves, considérés comme des « sous-hommes »John Connelly, « Nazis and Slavs: From Racial Theory to Racist Practice », Central European History, , , 1999, .. La guerre doit également permettre d'exterminer les communautés juives d'Europe centrale et orientaleChristian Gerlach, « The Wannsee Conference, the Fate of German Jews, and Hitler's Decision in Principle to Exterminate All European Jews », The Journal of Modern History, , , décembre 1998, . (voir Shoah par balles). Jusqu'aux derniers jours du conflit, les proclamations nazies développent cet argumentaire.
Le conflit à l'est est présenté par la propagande nazie comme le dernier avatar du conflit plurimillénaire qui oppose les populations nordiques, indogermaniques, aux populations asiatiques, comme l'affirment Hitler dans ses propos de table. ou bien un fascicule de propagande de 1942. : si Hitler fait le lien de parenté entre les Huns défaits en 451 et les armées soviétiques défaites en 1941, le NSDAP développe l'idée du conflit entre deux Weltanschauung concurrentes. En effet, ce qu'il appelle « l'assaut asiatique » constitue à ses yeux le principal adversaire de l'Europe et de sa civilisation depuis les guerres médiques, et sa forme contemporaine, à savoir le judéo-bolchevisme, serait la forme la plus dangereuse prise par les populations asiatiques pour conquérir et dominer l'Europe.. La propagande SS utilise de diverses manières ce thème de la pérennité du danger asiatique dans ses publications : ainsi, le fascicule de propagande intitulé der Untermensch propose une représentation iconographique des cavaliers de l'Apocalypse sous les traits des envahisseurs huns, mongols et tatars. Dans les années 1930, la propagande nazie insiste fortement sur le conflit entre l'Europe et l'Asie : ainsi, en 1936, l'historien Fritz Taeger rappelle dans un ouvrage à succès le caractère immémorial du conflit qui oppose les populations occidentales aux peuples orientaux..
Cette idée de lutte à mort, manichéenne, est également et abondamment relayée par les soldats du front dans les lettres qu'ils envoient à leurs familles, mais les défaites ont pour conséquence de développer chez les soldats engagés sur ce front une rhétorique d'expiation, qui analyse le possible sort futur réservé à l'Allemagne et aux Allemands comme un ensemble de mesures de rétorsion à la politique menée en URSS. À partir de ce moment, beaucoup de soldats allemands semblent se battre pour que leur pays évite de connaître ce sort ; d'ailleurs, la propagande, surtout en 1945, développe cette idée, avec plus ou moins de succès : Bormann et Goebbels, les 24 et , à la radio, puis Hitler, dans son ordre du jour du , ultime appel au combat pour les soldats du front de l'Est, ne disent pas autre chose, lorsqu'ils promettent les pires tourments en cas de défaite allemande.
Les Allemands ne tentent rien pour s'appuyer durablement sur la population locale, même lorsque celle-ci aurait pu exprimer une bienveillance, sinon une sympathie, pour l'envahisseur. Par exemple, les Ukrainiens, qui avaient souffert de la domination russe, auraient pu considérer les Allemands comme des libérateurs ; les paysans auraient pu apprécier la suppression des kolkhozes et des sovkhozes, mais les Allemands préfèrent les conserver pour contrôler plus facilement la production en vue d'une exploitation systématique des ressources du pays conquis.
Après la bataille de Koursk à l'été 1943 et les retraites successives de la Wehrmacht, la propagande nazie proclame que le front de l'Est est la défense par l'Allemagne de la civilisation occidentale contre les hordes bolcheviques qui se déversent sur l'Europe. En 1945, la propagande tente d'instiller la peur de l'envahisseur asiatique, affirmant que les troupes soviétiques, manœuvrées par l'ennemi judéo-bolchevique, ont l'intention de détruire la civilisation en général et l'Allemagne en particulier.
Cette dimension de défense de l'Europe n'est alors pas la seule utilisée. Himmler, à de nombreuses reprises et de plus en plus souvent au fil du conflit, se lance dans des affabulations hasardeuses : selon lui, les principaux chefs à la tête de peuples asiatiques qui ont menacé l'Europe seraient les dépositaires de « gènes germaniques perdus », descendants des chefs appelés par les populations asiatiques dans l'Antiquité..
Les ambitions soviétiques semblent, par contraste, avoir été plus opportunistes ou traditionnelles qu'idéologiques : survie à tout prix de l'URSS et de la nation russe, expansion territoriale, constitution d'un glacis de nations vassales entre l'URSS et l'Allemagne. L'Union soviétique participe à l'invasion de la Pologne en 1939 et annexe les États baltes et la Bessarabie en 1940, obtenant des places d'armes dans le cas d'une guerre contre Adolf Hitler, et met, dès que possible, les nations « libérées » par l'Armée rouge (Pologne, Roumanie, Hongrie, Tchécoslovaquie) sous le contrôle de l'URSS. Contrairement à Hitler, les dirigeants soviétiques ne visent pas particulièrement la destruction de l'Allemagne en tant que nation ou l'exploitation comme esclaves des Allemands.
Belligérants La guerre qui oppose l'Allemagne nazie à l'Union soviétique à partir de l'été 1941 se déroule d'abord sur le territoire soviétique, après que l'Allemagne a violé le Pacte germano-soviétique. Elle revient progressivement vers l'ouest à partir de 1943, jusqu'à se dérouler dans les Balkans, en Pologne, en Tchécoslovaquie, en Hongrie et enfin en Allemagne.