Anselm Leonard Strauss, né le à New York et mort le à Los Angeles, est un sociologue américain. Il a notamment travaillé dans le domaine de la sociologie médicale.

Biographie

Strauss, dont les grands parents étaient des immigrants allemands, a grandi à Mount Vernon. Son médecin recommande qu’il déménage en Arizona après le lycée, à cause de ses problèmes respiratoires, mais c’est trop loin de New York. Strauss poursuit donc ses études à l’université de Virginie en 1935 et obtient son Ph.D. (doctorat) de sociologie à l’université de Chicago où Herbert Blumer lui enseigne l’interactionnisme symbolique.

Entre 1944 et 1947, il occupe un emploi de professeur dans une petite université dans le Wisconsin. Il enseigne ensuite à l’Université d’Indiana, où il rencontre Alfred Lindesmith ; et en 1949, ils publient conjointement un livre qui rencontre un grand succès, Social Psychology.

En 1952, Strauss retourne à Chicago comme professeur assistant. En 1959, il écrit Miroirs et Masques, en réaction face au fonctionnalisme dominant alors, et pour renouer avec la tradition interactionniste de l’École de Chicago.

En 1960, il arrive à l’école d’infirmières de l’Université de Californie, où il fonde le département des sciences sociales et comportementales. Il dirige ce département jusqu’en 1987, et ensuite il poursuit son activité, en tant que professeur émérite, continuant sa recherche et en donnant des cours. Il a publié plus de trente livres.

Il est mort le des suites de problèmes cardiaques.

Œuvre

Interactionnisme symbolique Considéré comme l'une des figures emblématique de l'interactionnisme symbolique américain, Anselm Strauss a construit une œuvre qui se démarque par sa clarté et sa cohérence. Proche du terrain, opérationnelle, accumulant progressivement des concepts bien construits qui composent entre eux un vaste ensemble théorique, constituée d'enquêtes empiriques précises, se limitant à des recherches qui sont positionnées dans un espace méthodologique relativement clair, il peut, à juste titre, revendiquer l'appellation que certains lui ont donnée, de « sociologie robuste »Strauss, 1987, .

Cela étant, pour comprendre ce qui a permis à sa sociologie d’être un travail reconnu, il est nécessaire de la repositionner dans le contexte si particulier de l'Amérique des années 1960. Car si la sociologie de Strauss paraît si avenante, c'est peut-être avant tout parce qu'elle s’inscrit dans un parcours universitaire et personnel « sans faute ». Strauss a en effet su rester très attentif, et réactif, à l'environnement académique qui dominait son époque. Et il arrive à la sociologie dans un contexte beaucoup moins éclaté et disparate qu'il ne l'est actuellement. La sociologie américaine, après la Seconde Guerre mondiale, nous offre l'image d'un « terrain commun de luttes intellectuelles »Selon l'expression consacrée par Anthony Giddens, (1987, )..

Bien institutionnalisée, elle fait montre d'une entente suffisamment large pour s'assurer un large écho auprès de la société américaine. La preuve : elle conquiert au fil des années, un prestige au sein de certains cercles intellectuels et institutions publiques et privées, qui est de plus en plus importantSoulignons aussi que le contexte politique de la guerre froide conduit le gouvernement américain dans les années 1950, à pratiquer le macarthisme, c'est-à-dire à censurer par divers moyens les idées marxistes ou communistes. Sans entrer dans une « théorie du complot », on peut penser que ce contexte répressif a probablement influé sur la nature de la sociologie d'après guerre.. Mais cela n'empêche pas que sur le plan théorique et méthodologique, s’il nous est permis de la dépeindre à grands traitsD'autres courants théoriques minoritaires cohabitent également, mais leur importance sera beaucoup moins marquante., elle est tiraillée entre deux courants théoriques, le fonctionnalisme et l'interactionnisme symbolique, qui bien qu'assez homogènes, sont fortement opposés l'un à l'autre.

L'un a déjà acquis une certaine maturité, et reste fortement empreint de la sociologie du . Dominé par des penseurs emblématiques comme Talcott Parsons, ou Robert K. Merton, il se caractérise par une défense parfois excessive du positivisme, de la quantification, et par la mise en œuvre de modèles théoriques abstraits qui privilégient en priorité les analyses macro-sociales. Il jouit en outre dans le champ sociologique d'une grande popularité, rassemblant sous sa bannière une grande partie des sociologues qui exercent et publient. Bref, il a acquis en peu de temps une position de « quasi-monopole ». De plus, si l'on s'aventure en dehors des frontières de son champ théorique, la portée opératoire de ses travaux permet aux sociologues qui s'en réclament, de participer activement à des contrats de recherche privés et publics. Revers de la médaille, ce courant va de ce fait rapidement se conformer, sur le plan idéologique et politique, aux attentes de la société américaine.

L'autre, l'interactionnisme symbolique, est un courant minoritaire qui prend le contre-pied de cette sociologie, et qui s'attaque à ses bases de façon méthodique et bien organisée. On ne saurait donc comprendre pleinement l'interactionnisme symbolique sans se référer à cette dimension « contestataire », à ce mouvement de rejet qui va réunir dans un même élan bon nombre de sociologues insatisfaits par la domination de la sociologie mertonnienne ou parsonnienne sur la sociologie américaine. Car là où les sociologues fonctionnalistes voient une société structurée, réifiée, relativement statique à court terme, composée d'acteurs guidés ou contraints par des normes et des valeurs qui découlent de phénomènes structurels, les sociologues interactionnistes vont édifier, à partir d'observations minutieuses et systématiques, une vision alternative beaucoup plus souple, qui se focalise en priorité sur la construction continue de l'ordre social par les individus, et qui se recentre davantage sur les interactions entre des sujets.

En fait, la plupart de leurs travaux dénotent une telle opposition : Erving Goffman, 1974.

Ensuite à la vision mécaniste et réifiée des organisations, censées être régies par des règles formelles et maintenues par une communauté d'intérêts qui lie les acteurs entre eux, ils opposent un tableau social qui insiste sur le caractère dynamique et négocié de l'interaction sociale ; montrant en cela que l'ordre social n'est pas le simple résultat d'une détermination structurelle, mais le résultat de processus complexes, où chaque acteur participe à la représentation de la situation dans laquelle il est engagé ; et où le déroulement de l'interaction n'est jamais figé, mais sans cesse réadapté, réinvesti, négocié, et donc, bien plus le fait de savoir-faire, de conflits, de négociations, de divergences d'intérêts, de tensions affectives, que la conséquence de l'application de règles strictes et fonctionnelles – souvent ignorées d'ailleurs, par les acteurs auxquelles elles sont censées s'appliquerStrauss, 1963.

La notion de déviance fera également l'objet de travaux exploratoires importants. Ceci n'a rien d'étonnant car son traitement, dans le modèle fonctionnaliste, se faisait plus ou moins par défaut. Pendant longtemps en effet, la déviance se définissait comme la réalisation effective d'un comportement individuel non conforme au rôle attendu, ou entrant en conflit avec les normes en vigueur au sein d'un groupe. Elle était envisagée à cet égard, comme un simple état pathologique.

Les sociologues insistaient beaucoup sur son « étiologie » dans une perspective quasi-médicale. La seule différence avec une approche clinique, c’est qu’ils admettaient volontiers l’existence de déterminants sociaux, psychologiques et environnementaux, ou éventuellement, pour les utilitaristes, la prépondérance des stratégies rationnellesAlbert Ogien, 1995. Fort logiquement, la déviance présentait donc au niveau théorique un intérêt limité, elle était considérée comme un simple artefact, perturbant temporairement l'équilibre du système social. La finalité des stratégies sociales mises en place pour la canaliser était dans cette optique parfaitement compréhensible, elles visaient à assurer la pérennité et la stabilité du système social, mises en danger par les comportements déviants.

En résumé, la déviance était une sorte de « singularité » n'ayant guère de fonction ; et une fois les déviants écartés, leur sort semblait ne pas présenter trop d'intérêt, il valait mieux se concentrer sur la prévention, et l'étude des causes de la déviance. Les interactionnistes vont renverser cette perspective. D'abord ils dévoilent comment les procédures de mise à l'écart et de redressement s'effectuent dans la réalité, en étudiant les institutions qui en ont la charge, et en insistant sur le fait qu'elles sont beaucoup plus complexes qu'on pourrait le croire au premier abord (ils montreront notamment l'importance du rôle de la famille dans le processus d'enfermement psychiatrique)Goffman, 1968. Ensuite, ils montrent que la déviance n'est pas le simple résultat d'une action individuelle, mais plutôt la conséquence d'un processus interactif qui engage à la fois les déviants et ceux qui vont les désigner comme déviantsHoward Becker, 1963. Et à cet égard, non seulement, la déviance engage des individus dans des pratiques ritualisées et culturelles, mais en outre, les processus de construction des normes d'un groupe, et de construction de la déviance dépendent l'un de l'autre à travers un processus de désignation et de catégorisation sociale qui échappe au contrôle individuel des acteursRemarquons que Michel Foucault (1961) dans un autre cadre, avait montré ce rapport étroit entre la catégorisation sociale et les procédures de contrôles des individus..

Face au modèle fonctionnaliste, les interactionnistes choisissent de s'intéresser à des aspects moins visibles de la société. Ils privilégient notamment des sujets marginaux, comme les fumeurs de cannabis et les musiciensBecker, 1963, ainsi que des sujets mettant en évidence la situation des marginaux, des exclus et des laissés-pour-compteStrauss, 1965, Goffman, 1975. Indépendamment de la portée théorique de leurs travaux, ils mettent ainsi en lumière certains aspects de la société américaine moins étudiés par la sociologie parsonnienne.

Enfin, sur le plan méthodologique, ils reviendront aux principes de l'école de Chicago, en réhabilitant les méthodes d'observation qualitatives et inductives (bien qu'ils ne rejettent pas pour autant la pertinence au cas par cas, des études quantitatives). Car si l'interactionnisme symbolique s'est construit en opposition à la théorie fonctionnaliste, ou du moins, en rassemblant des sociologues unis dans la volonté d'en proposer un dépassement crédible, il n'est pas pour autant parti de rien. Il a en effet mis en place un corpus théorique et méthodologique, en s'appuyant sur une longue tradition sociologique et philosophique préexistante qui est axée autour de la pragmatique et de l'empirisme : l'école de Chicago.