vignette|250x250px|Le drapeau du Kurdistan adopté par la ligue Khoybûn en 1927. On nomme révoltes kurdes (isyan en turc; raperîn, serhildan ou, parfois, șoreș en kurde) des soulèvements menés par des Kurdes contre l'Empire ottoman, puis contre la République turque, les gouvernements iraniens ou l’État irakien.

On distingue le plus souvent deux grandes séries de révoltes. On peut compter vingt grandes révoltes des Kurdes contre l'Empire ottoman entre 1806 et 1912. On dénombre ensuite vingt-neuf révoltes, plus ou moins importantes contre la République turque, entre 1921 et 1938. Aucune d’entre elles ne parvient à avoir une ampleur nationale, elles restent régionales ou locales.. À celle-ci, il faut ajouter, depuis les lendemains de la Première Guerre mondiale, les soulèvements des Kurdes d'Irak et d'Iran.

Les révoltes du (1806-1881) gauche|vignette|300px|Principautés kurdes vers 1835. Contexte À partir de la fin du et du début du , inquiètes devant la décadence de l'empire et les menaces extérieures, les autorités ottomanes tentent de centraliser leur système politique et d'accroître leur contrôle des territoires. Cette politique va provoquer le mécontentement des princes kurdes, qui avaient jusque-là joui d'une certaine autonomie.. Celui-ci va prendre la forme d'une série de révoltes contre l'autorité ottomane. 1806, date de la première révolte kurde du , menée par les Babans, est généralement admise comme le début des soulèvements kurdes. Douze révoltes éclatent au cours du siècle, qui prouvent la continuité de la résistance kurde à la Sublime Porte. Toutefois, un mouvement kurde doté d’un programme autonomiste n’apparaît que dans les années 1880 avec l’insurrection de Cheikh Ubeydullah Nehri dans l’actuelle région de Hakkari..

Caractéristiques Ces insurrections conservent un caractère traditionnel : elles sont menées par des chefs traditionnels, et luttent contre le Sultan lorsqu'il empiète sur des droits considérés comme acquis. Hormis quelques rébellions paysannes, elles partent toutes des grandes principautés kurdes, comme Baban, Botan, Behdînan, Soran ou Hakkari, qui fonctionnent jusqu'au début du comme des quasi États.

Ces révoltes n'ont pas encore de véritable vision politique moderne. Pourtant, elles vont poser, dans les mentalités, les premières bases du nationalisme kurde.

Les grandes révoltes

La révolte des Baban (1806) vignette|Mehmûd Pacha, commandant de l'armée des Baban qui trahit Abdulrahman Pacha en 1808. La première révolte kurde importante du éclate en 1806 sous la direction d'Abdulrahman, prince de la puissante famille des Baban qui gouverne la province de Souleimaniye, ville qu'ils ont bâtie eux-mêmes, depuis le . Le prince régnant est même l'un des rares seigneurs kurdes auxquels les Ottomans accordent le titre de pacha.

À la mort d'Ibrahim Pasha, prince régnant de Baban, les autorités ottomanes, qui sont inquiètes de la puissance des Baban à l'intérieur de l'empire, tentent d'imposer Xalit Pasha, issu d'une autre tribu, pour succéder à la tête de la principauté. Abdulrahman Pasha, qui est le neveu d'Ibrahim, s'estime lésé. Il poignarde le gouverneur turc et chasse Xalit Pasha. L'armée ottomane intervient pour imposer Xalit Pasha. Les affrontements durent trois ans. Mais, malgré le soutien d'autres tribus, Abdulrahman Pasha est vaincu en 1808 et s'enfuit en Perse.

Mîr Mohammed de Rewandûz Après l'échec des Baban, c'est le prince des Soran, Mîr Mohammed, surnommé Mîrê Kor (le prince aveugle), régnant sur un large territoire étendu entre le Grand Zab et la frontière iranienne, qui tente de créer un Kurdistan indépendant. Le fait que l'armée ottomane a été affaiblie par la guerre avec la Russie et qu'elle est encore en difficulté en Égypte, lui apparaît comme une opportunité à ne pas laisser passer. Il met sur pied une armée régulière et installe des arsenaux et des manufactures d'armement dans sa capitale, Rewandûz.

Fin , à la tête de son armée de et de , Mîr Mohammed occupe tout le Kurdistan méridional et atteint les frontières de la principauté du Botan, gouvernée par Bedirxan Beg. Mîr Mohammed propose alors au prince du Botan de conclure une alliance contre le sultan, mais Bedirxan, craignant de devenir à terme son vassal, refuse, lui accordant un soutien symbolique.

Les autorités ottomanes réagissent alors et envoient toutes les troupes disponibles depuis Sivas, Mossoul et même Bagdad pour écraser la révolte. Les combats durent sans interruption tout l'été 1834, mais Mîr Mohammed en sort vainqueur. Les Ottomans en fuite, il se précipite au Kurdistan d'Iran, où il se rallie toutes les tribus, et défait l'armée perse à plusieurs reprises.

En été 1836, ayant eu vent d'une prochaine intervention ottomane, il retourne à Rewandûz, tout en essayant de négocier un accord avec l'Iran, qui n'aboutira pas. L'armée ottomane se lance à l'assaut de Rewandûz, mais l'armée de Mîr Mohammed, bien préparée, met encore une fois les Turcs en déroute.

Le commandement ottoman change alors de stratégie. Tirant profit des sentiments religieux des Kurdes, il se rallie les melleh et les imams kurdes, et fait passer des messages de « réconciliation entre musulmans ». Un certain Melleh Khatî lance même une fatwa, qui assimile la révolte contre le sultan à une rébellion contre Dieu. Mîr Mohammed, bien conscient de la manœuvre, refuse de négocier avec les Ottomans, mais n'ose pas s'attaquer aux religieux. Il finit par être abandonné par les siens et se rend. Il doit se rendre chez le sultan, Mahmud II, à Istanbul où il doit rester six mois. Pendant ce temps, l'armée ottomane se livre au pillage de la principauté et d'autres régions du Kurdistan. En 1837, le prince est autorisé à rentrer à Rewandûz mais, en chemin, il est assassiné.

Son frère Resûl sera nommé gouverneur de Rewandûz par le sultan, jusqu'en 1847, où il est remplacé par un préfet ottoman.

L'ébauche d'un premier État kurde moderne : la révolte de Bedirxan Beg (1830-1847)

vignette|Bedirxan Beg, par le peintre américain Miner Kilbourne Kellogg.

La révolte de Yezdîn Șêr (1853-1855) L'une des causes de la défaite de Bedirxan Beg a été la trahison de son neveu Yezdîn Șêr, commandant de tout le flanc ouest des forces du soulèvement. Les autorités ottomanes l'avaient rencontré secrètement et lui avaient promis un poste de « gouverneur du Kurdistan ». Après avoir vaincu Bedirxan, elles le nomment effectivement gouverneur de Hakkari. Mais ces autorités ottomanes considèrent désormais que la puissance des princes kurdes constitue une menace permanente et qu'elle doit être peu à peu éliminée. En 1849, le prince de Bitlis, Shériff Pasha est déporté à Istanbul et remplacé par un préfet turc. En 1850, Yezdîn Șêr est démis de ses fonctions.

En 1853, l'empire ottoman entre une nouvelle fois en guerre contre la Russie. Yezdîn Șêr estime que le moment est venu d'organiser un nouveau soulèvement, d'autant plus que la guerre contre la Russie est impopulaire au Kurdistan. En 1855, il donne le signal de la révolte en s'emparant de la ville de Bitlis avec . Il en chasse le préfet turc. Continuant sur sa lancée, il prend Muş, puis descend jusqu'à Mossoul qu'il prend sans difficultés. De nombreuses tribus, dont toutes les tribus assyro-chaldéennes de la région, se rallient à lui, et son armée atteint l’effectif de . Il remonte alors au Kurdistan nord et prend la ville de Siirt, défendue pourtant par toutes les forces conjointes des préfets de Siirt et de Bagdad. En quelques mois, Yezdîn Șêr parvient à étendre son influence sur une immense part du Kurdistan, de Mossoul à Wan et à Diyarbakir. L'afflux des volontaires fait passer les effectifs de son armée à à la fin de l'été 1855.

L'Angleterre et la France sont alors alliées à l’empire ottoman dans la guerre de Crimée. Ces deux puissances voient d'un mauvais œil l'émergence d'un État kurde, qui affaiblirait leur allié et pourrait un jour basculer dans le camp russe. Au début de l'hiver 1855, un émissaire anglais, Nimrod Rassam, part de Mossoul et se met à rencontrer un par un les chefs de tribus kurdes, et s'efforce de les persuader de déposer les armes, moyennant des sommes d'or et d'argent. Il se rend aussi au quartier général de Yezdîn Șêr. Il lui propose une solution pacifique au conflit, qui serait arbitrée par l’Angleterre. Le prince kurde, qui avait demandé en vain le soutien de la Russie, se laisse convaincre. En effet, les exemples de la Grèce, devenue indépendante en 1830 et de l'Égypte, en état de semi-indépendance, grâce au soutien des puissances occidentales, l'encouragent à croire à cette solution. Il part donc pour Istanbul, en compagnie de Nimrod Rassam, pour entamer les négociations avec le sultan sous l'égide de l’Angleterre. Mais dès son arrivée, il est emprisonné. Son armée, divisée, se disloque.

Le dernier soulèvement du siècle : Cheikh Ubeydullah de Chemzinan (1880-1881)

Du refus du kémalisme au nationalisme kurde Contexte Malgré le rôle déterminant que les Kurdes ont joué au cours de la guerre d'indépendance turque de 1919-1922, la résurgence nationale turque sous Kemal Atatürk se fait au détriment des aspirations kurdes. La promesse d'une certaine autonomie En 1922, une enquête est initiée par Nihad Pasha, le commandant du front EL-Cezire, par Adliye Encümeni (le Conseil de Justice) de la Grande assemblée nationale de Turquie à propos d’allégations de fraudes. Au cours d’une convention confidentielle sur ce sujet le , une lettre d’introduction émanant du Cabinet des Ministres et signée par Mustafa Kemal est lue. Le texte nomme la région « Kurdistan » à trois reprises et donnait à Nihad Pasha complète autorité pour aider les administrations locales kurdes (idare-i mahallîyeye dair teskilâtlar) selon le principe de l’autodétermination (Milletlerin kendi mukadderatlarini bizzat idare etme hakki), afin d’établir graduellement un gouvernement local dans les régions habitées par des Kurdes (Kürtlerle meskûn menatik)TBMM Gizli Celse Zabıtları, , Ankara, 1985, 551..

Du souhait de « l'État des Turcs et des Kurdes » à la République turque kémaliste En réalité, le nouveau pouvoir kémaliste est obsédé par le syndrome du démembrement de la Turquie. Ainsi, dès ses débuts, la répression de la résistance kurde sera perçue comme le condition sine qua non pour en finir avec ce qu'il considère comme une malédiction. Au-delà de la suppression des révoltes, les kémalistes comptent surtout sur leur politique d’assimilation des Kurdes et de turcification du Kurdistan. Dans leurs rapports, les hauts fonctionnaires divisent alors la Turquie en deux zones : le Nord et le Sud de l'Euphrate. La priorité est donnée au nord, qu'il convient de préserver de tout contact avec la « kurdicité ». La seconde zone, reconnue de manière implicite comme kurde, est vouée à être « dékurdifiée » par la déportation des populations kurdes et par l'installation de colonies turques. Cette politique aboutit à la Loi sur l'installation (), visant à « augmenter le nombre d'habitants de culture turque » dans les zones kurdes. Pour les idéologues kémalistes, la paysannerie qu'on disait kurde était en fait d'origine turque. Elle était, selon eux, « opprimée par les féodaux kurdes », et avait oublié sa langue. Il fallait donc la regagner au « corps national turc ». Quant à la kurdicité, elle était définie comme une ethno-classe oppressive et barbare.

Le , le jour même de l'abolition du califat, un décret interdit toutes les écoles, associations et publications kurdes, au même titre que les confréries religieuses et les médresses. La rupture entre le kémalisme et les Kurdes est alors consommée.

Une nouvelle série de révoltes