thumb|Vénus de Willendorf, Paléolithique supérieur, vers - thumb|Madre Mediterranea (Sardaigne),
Les expressions modernes Déesse Mère ou Grande Déesse ou encore déesse primordiale font référence à l'hypothèse contestée selon laquelle divers cultes auraient été rendus à une même « mère universelle » du Paléolithique à aujourd’hui.
Ces expressions renvoient à un culte primitif de la fertilité hypothétique qui, selon certains théoriciens, aurait été universellement pratiqué à la fin de la Préhistoire. Ce culte, dans lequel la figure de la femme aurait tenu une grande place et revêtu une dimension sacrée, aurait consisté essentiellement en une vénération de la Terre, de la fertilité et de la fécondité.
Cette hypothèse, qui assimile des objets ou des pratiques éloignés de milliers de kilomètres et de milliers d'années sur des critères contestés, est considérée par les spécialistes comme artificielle et arbitraire.
Certains mouvements panthéistes, néopaganistes ou féministes, présentent la Déesse mère comme une divinité précédant historiquement les dieux masculins des religions abrahamiques, et proposent d'en restaurer le culte. Des dénominations semblables existent dans les autres langues : Magna Mater, Grande Madre, Mother Goddess…
Origines de la théorie Contexte
On ne connaît à peu près rien des (éventuelles) croyances de type religieux chez les peuples sans écriture du Néolithique (et encore moins du Paléolithique). Des lieux possiblement sanctuarisés et des objets d'apparence votives sont souvent retrouvés lors de fouilles, mais leur usage réel demeure mystérieux et réduit les archéologues à des conjectures hasardeuses. Parmi ces objets, des figures féminines, parfois caricaturalement féminisées, sont fréquemment exhumées dans certains sites, parfois très éloignés dans le temps ou l'espace. Certaines de ces figures féminines aux caractères sexuels hypertrophiés ont été appelées , la plus connue étant la Vénus de Willendorf. Certains archéologues du début du ont interprété ces statues comme des déesses, toutefois aucune trace de culte ne les environne et plusieurs dizaines de milliers d'années séparent ces statues de l'apparition des cultes connus rendus à des déesses de la fécondité (telles que celles des religions sumériennes, grecques, celtiques, nordiques ou hindoues).
Émergence d'une hypothèse Au milieu du , certains chercheurs se sont fondés sur ces ressemblances pour conjecturer une religion unifiée couvrant quasiment tous les continents et se déroulant sur plusieurs millénaires, avec comme objet principal le culte d'une , qui serait également au fondement de la plupart des religions de l'Ancien Monde. Cette hypothèse reprenait partiellement la proposition émise en 1861 siècle par Johann Jakob Bachofen puis Jane Ellen Harrison d'une primitive. La synthèse entre ces deux courants a notamment été avancée dans les années 1970 par puis à la fin des années 1980 par Marija Gimbutas, qui invente l'expression . Celle-ci, à la suite de fouilles archéologiques effectuées dans le Sud–Est de l’Europe méditerranéenne au milieu du , présente sa théorie de l’existence d’une civilisation pré-indo-européenne qu'elle appelle « culture préhistorique de la déesse », et qui aurait existé de l'Aurignacien (début du Paléolithique supérieur, il y a ) jusque vers , quand le patriarcat se serait peu à peu institué. Marija Gimbutas appelle cette culture « matrilocale ». Elle fonde ses recherches sur les campagnes archéologiques qu'elle a dirigées quinze années durant en Europe, principalement dans les Balkans et le long du Danube. Cependant Marija Gimbutas n'a jamais mentionnée l'existence d'une Déesse-Mère, mais d'une Grande déesse qui aurait de nombreuses autres fonctions que celle d'enfanter, ainsi elle serait une déesse omnisciente (dessin de yeux de chouette) de la fertilité du vivant (aux formes protubérantes), de l'abondance, de la fécondité, de la mort (statue en os dans les sépultures)
Selon l'historien William Pillot. :
Edwin Olivier James reprend cette idée en 1989Edwin Olivier James, Le Culte de la Déesse-mère dans l’histoire des religions, Saint-Amand-Montroud, Le Mail, 1989, . (ainsi que plus récemment en France Jacques Cauvin), avançant qu'une « révolution symbolique » (c’est-à-dire religieuse) avait précédé la naissance de l’agriculture au Proche-Orient, avec là aussi l’idée d’un culte de la « grande déesse ». James avance l'hypothèse d'un culte du couple, qui aurait connu un retournement passant du matriarcat néolithique au patriarcat des religions historiques . Ces théories furent ensuite reprises, exagérées et popularisées par divers poètes et écrivains comme Robert Graves, la socio-ethnologue Françoise Gange ou encore Jean Markale ou Heide Göttner-Abendroth.
De là, tout un folklore syncrétique de , a été apposé par certains auteurs à cet ensemble hétéroclite, n'ayant aucun rapport avec les travaux des précédents, que l'historienne des sciences Constance Rimlinger décrit ainsi. :
Une hypothèse peu vraisemblable Toutefois, d'autres anthropologues comme Alain Testart ont totalement remis en cause l'hypothèse de la Déesse mèreRencontre avec Alain Testart : pour en finir avec la déesse-mère, Sciences humaines, n. 234, février 2012, comme ne reposant sur aucun indice sérieux.
En premier lieu, la présence de représentations féminines (statuettes, peintures, etc.) ne signifie en rien l'existence d'un culte dédié à des divinités féminines. Les contre-exemples sont en effet très nombreux : dans les arts d'Afrique et d'Océanie, ou même dans les sociétés industrialisées, les représentations de femmes plus ou moins dénudées abondent et ne sont le plus souvent pas liées à un tel culte, ni leur sujet divinisé. Alain Testart rappelle en outre que ce qui est symbolique n'est pas forcément religieux. Il prend l'exemple des statues de femmes nues en bronze de l'opéra Garnier, totalement dépourvues de signification religieuse, mais ayant une signification symbolique. En outre, dans les sites archéologiques, ces figurines féminines font rarement l'objet d'un traitement particulier. Les figurations féminines du Paléolithique supérieur ont le plus souvent été découvertes dans le cadre d'habitat, en plein air comme en grotte, plutôt que dans des sépultures. Ainsi, la dame aux léopards de Çatal Höyük ne mesure que et provient d'une réserve à grain et non d'un sanctuaire. Plus généralement, rien n'empêche d'affirmer que ces statuettes ont pu servir d'amulettes, d'ex-voto, de supports pédagogiques, d'instruments divinatoires ou encore de signes de richesse voire de simple poupées dans les sociétés dans lesquelles elles apparaissent.
Le second aspect de la critique d'Alain Testart concerne l'analyse des mythes. Dans de nombreuses régions du globe, on constate que, dans les mythes de groupes patriarcaux, les femmes avaient à l'origine un rôle prépondérant. Les tenants de l'hypothèse d'une Grande Déesse universelle (et non d'une Déesse-Mère), dont Marija Gimbutas, y ont vu un argument essentiel pour affirmer que durant la Préhistoire le matriarcat était prédominant, voire généralisé. Cependant, cette idée ne tient pas compte de la nature et du rôle des mythes dans chaque société. Ces derniers, avant de décrire le passé, servent avant tout à justifier l'organisation sociale présente. Or, ces mythes ont pour point commun d'évoquer non seulement une domination féminine originelle, mais aussi de montrer que cette domination était désastreuse. Ils permettent donc de justifier la domination actuelle des hommes dans ces sociétés, ce qui paradoxalement permet l'hypothèse d'une diabolisation d'une société matriarcale (« domination désastreuse ») et donc de le remplacer par un autre système, représenté comme plus positif et d'établir une autre domination.
Pour l'historienne des religions Vinciane Pirenne-Delforge :
Certains préhistoriens professionnels comme Jean-Loïc Le Quellec continuent de postuler une mythologie primitive commune à l'humanité, mais celle-ci ne contient aucune déesse-mère, et il précise que ..
Concernant les , les archéologues modernes n'utilisent plus l'expression pour ces représentations, et considèrent qu'il n'y a aucune raison d'y voir des divinités (ce qui serait un anachronisme de plusieurs dizaines de millénaires), préférant parler plus simplement de ..
Selon l'historienne Claudine Cohen, la liberté — voire la fantaisie — interprétative qui se révèle dans l’approche de cet art . Pour elle, rien ne prouve d'ailleurs que ces effigies représentent un idéal de fécondité active : ..
Cependant, à la faveur de la Troisième vague féministe, l'hypothèse de la déesse mère (et l'archéologie féministe en général) connaît un léger regain d'attention chez certaines chercheuses, comme la préhistorienne Marylène Pathou-Mathis. Celle-ci souligne dans son livre L'Homme préhistorique est aussi une femme qu'il n'y a aucune preuve ni de ce qu'avancent les préhistoriennes partisanes la thèse d'une Déesse-Mère, dont l'historienne Max Dashu, ni de l'hypothèse de Alain Testart sur l'hypothèse d'un culte plutôt rendu aux esprits et aux ancêtres : . Elle ajoute cependant : . Elle récuse toutefois l'hypothèse d'une religion similaire et unifiée chez tous ces peuples et à toutes ces époques, ne retenant que la possible similarité dans la vénération d'une figure maternelle archétypale.
Toutefois, cette hypothèse demeure davantage récusée que confortée par les données archéologiques récentes, et donc cantonnées à des essayistes militantes plus qu'à des équipes d'archéologie reconnues, ainsi que le soulignent Christophe Darmangeat, Anne Augereau, Jean-Loïc Le Quellec et Marilou Nordez dans L’imposture des « Recherches matriarcales modernes », publié en 2026. .
Divinités féminines associées à la procréation dans divers cultes des temps historiques anciens
vignette|Statue de Cybèle, Musée archéologique d'Istanbul. Avec la naissance des religions organisées dans l'Antiquité, on retrouve des déesses associées à la fécondité dans la plupart des panthéons primitifs indo-européens et associés. Ces figures féminines recouvrent divers aspects : terrestre, aquatique, tellurique, agricole, éolien, etc. Parmi celles-ci, on peut notamment citer Astarté-Ishtar (déesse sémitique), Isis (déesse funéraire de l'Égypte antique), Mari (déesse basque), Atargatis (déesse syrienne), Cybèle ou Magna Mater (divinité d'origine anatolienne et hourrite), Marica (déesse latine, région de Garigliano), Anaïtis (Anahit) (déesse adorée jadis par les Lydiens, les Arméniens et les Perses), Aphrodite, Rhéa, Umay (déesse) (turque), Gê ou Gaïa (grecque), ou encore Déméter (déesse grecque de l'agriculture et des moissons), ou plus tard Marie ou Shing-Moo (sainte Mère des Chinois).
Toutefois, en dépit de leur capacité à enfanter ces différentes divinités ont des personnalités, une symbolique, des rôles et des attributs extrêmement différents, et leur courante multiplicité (par exemple entre Aphrodite, Rhéa et les autres déesses du panthéon grec) disqualifie l'idée d'une divinité matriarcale unique qui serait leur source commune, et dont aucune trace archéologique significative n'atteste l'hypothèse.
Résurgence contemporaine du culte d'une déesse
Le culte de la Déesse mère a connu un certain succès médiatique au , dans le cadre du mouvement néopaganiste institué par Gerald Gardner, qui en a fait un des piliers de la nouvelle religion qu'il élabora et présenta comme la continuation de ce qu'il dénommait l'« Ancienne Religion » : la Wicca.
La mode contemporaine de ces cultes rendus à une prétendue déesse primitive a principalement eu lieu en Amérique du Nord, avec l'objectif de valoriser un aspect féminin du divin.