Le chemin des morts était autrefois la voie que le convoi funéraire devait emprunter avant de déposer le défunt dans son lieu de sépulture. Il possédait des caractéristiques propres, héritées des traditions et parfois du folklore local. Largement présent sur l'ensemble du territoire français, il est également attesté dans de nombreux pays d'Europe.

Les tracés Les choix qui ont présidé aux diverses voies qu'empruntaient les chemins des morts se perdent dans la nuit des traditions. Il a été remarqué qu'il ne s'agissait bien souvent ni du chemin le plus court, ni du plus pratique. Les tracés sont volontiers sinueux et suivent la topographie naturelle.

Les diverses traditions rapportées sont parfois contradictoires. Il s'agissait dans certains cas du chemin même que le vivant prenait pour aller à la messe. Il pouvait donc emprunter des raccourcis à travers champs qui rendront malaisés le convoi funéraire. Mais il s'agit le plus souvent de trajets spécifiques., souvent au contraire plus longs que le trajet normal. En Berry, ou dans le Maine, pour les enterrements comme pour les mariages, il faut suivre le « grand chemin ».. Les chemins étaient parfois si malaisés que les porteurs seuls l'empruntaient, le curé et le reste du cortège suivant à distance un chemin moins boueux..

La voie funèbre est dans certains cas aussi contrainte à n'emprunter que des chemins de la paroisse, quitte pour cela à faire de longs détours malaisés cité in ... L'origine de cette tradition, plusieurs fois rapportée, est controversée. Selon la pieuse remarque de l'abbé Auber : . De façon moins charitable, il est également possible que la raison en soit le refus par les communes voisines de voir transiter chez elles des morts étrangers, par superstition voire par souvenir des épidémies médiévales où il fallait se méfier des morts suspectes de contagion..

Des auteurs ont parfois noté la proximité entre ces voies et des voies très anciennes, romaines ou du haut Moyen Âge. Ils ont aussi souvent remarqué que de nombreuses découvertes archéologiques y étaient associées. et parfois aussi la proximité de bâtiments antiques.. Certains auteurs, surtout , ont retenu cet argument pour suggérer que les chemins des morts pouvaient avoir été bordés de tombeaux, à l'imitation de l'usage romain de bâtir les sépultures le long des routes (comme la célèbre voie Appienne près de Rome).... Plus récemment, il a été noté la proximité de nécropoles archéologiques avec d'anciens chemins des morts.. S'agit-il de hasards archéologiques dans des lieux isolés ou de la persistance significative de rites funéraires ? On peut citer par exemple : Nécropole de l'âge du bronze à Rue dans la Somme sur le site du chemin des morts.. Tumulus à Saint-Simon (Cantal).. Nécropole du Bas-empire à Vermand.. Sarcophages mérovingiens à Hondouville..

Rituel sacré et immuabilité Le chemin des morts était non seulement sacré mais encore immuable pour respecter l'antique tradition qui exige que .. La tradition s'oppose à l'utilisation de nouvelles routes plus commodes et plus directes. Le chemin pouvait garder son caractère sacré, même en dehors des enterrements : dans la presqu'île de Crozon, il était interdit d'y courir, de crier ou de s'y livrer à une quelconque incongruité.

Presque partout s'observe un lien entre le chemin des morts et celui des mariages, les deux sacrements réunis dans un parcours long et sacralisé.. Suivant les endroits, les traditions sont en revanche différentes concernant le baptême. Dans certaines parties de la Montagne-Noire, on ne porte jamais à l'église le nouveau-né par le chemin que l'on suivrait s'il fallait y conduire un mort.. Dans le pays de Concarneau, au contraire, il faut bien veiller à passer par le même chemin qui conduira au baptême et à la sépulture..

Il est impératif que le prêtre suive le convoi. Daniel Fabre rapporte l'anecdote d'un curé qui fit scandale quand, un jour de neige, il avait renoncé à gagner un village basque isolé, et avait demandé que l'on amène le corps jusqu'à l'endroit qu'il avait réussi à atteindre..

Traditions associées

La mort est aussi le moment d'un contact entre le monde visible et invisible. Ce peut être une porte ouverte aux influences maléfiques, qu'il convient de prévenir et refermer rapidement, une fois les rites célébrés.

Pendant la procession Ne pas utiliser le chemin rituel, c'est aussi exposer le mort à revenir hanter les vivants par son insatisfaction, c'est également exposer les participants à des malheurs. Dans le Morvan, l'« ensuaireuse », qui ouvre le cortège, trace le chemin du mort avec de la paille enflammée prise à la paillasse du défunt pour écarter les mauvais esprits. cité in ..

En Normandie, la charrette de la mort ne parcourt que les vieux chemins abandonnés. Le cortège du démon ne peut traverser les chemins charretiers établis pour l'exploitation des champs, car les champs sont bénis par Dieu cité in .. Sur le littoral du Nord, on ne passe pas devant la maison du conducteur du chariot et du propriétaire de l'attelage. Dans le Limousin, on fera le tour des propriétés du défunt.

Le passage sur un pont était un moment particulier du convoi, tantôt favorable, tantôt dangereux. Dans certains endroits, le cercueil ne pouvait passer plus d'une fois sur le même pont. Mais la rivière sait aussi être bénéfique, car elle peut former une frontière entre les vivants et les morts, empêchant ces derniers de revenir.

Après la procession En Bretagne et en Vendée, huit petits cailloux blancs ramassés sur un chemin de la mort, où un convoi est passé depuis peu, formaient, bouillis dans du lait, un remède efficace pour la fluxion de poitrine ..

En Basse-Bretagne, on arrache sur un chemin des morts, sans être vu de personne, un pied d'euphorbe réveille-matin que l'on vient de découvrir par hasard, on presse la plante et on laisse tomber sur une verrue que l'on veut traiter une goutte de son suc laiteux..

Mais surtout, le chemin que les vivants font prendre au mort est aussi celui qu'emprunte la charrette de la Mort. Le chemin des morts est donc un endroit où il peut être dangereux de s'aventurer la nuit, même si la charrette de l'Ankou se faire plus entendre que voir.

Dans une autre croyance, il ne fallait surtout pas entraver le chemin des morts au risque de terribles conséquences : (François Cadic). La tradition et la crainte de « gêner le passage » du visiteur nocturne serait encore vivace en Bretagne. Cette tradition est à rapprocher du chemin des fées, et de l'importance à le laisser libre de la circulation des esprits invisibles si l'on tient à éviter de facheuses conséquences.

La procession le long du chemin des morts Suivant les coutumes, le transport des corps était assuré par des porteurs, ou par des charrettes tirées par des chevaux ou des bœufs.

Les pierres des morts vignette|Croix-reposoir devant l'église de La Villeneuve-les-Convers.

Dans de nombreux villages, des pierres des morts permettaient aux porteurs de faciliter la levée du corps et jalonnaient parfois le chemin des morts pour les aider à se reposer... Elles étaient parfois nommées pierres de pose ou même par le terme très utilitaire de reposoirs dans le Limousin. Plus récemment, elles sont parfois renommées pierres du souvenir par euphémisme..

La procession marquait également des arrêts aux croix de pierre qui pouvaient se trouver sur le trajet. Les disposaient d'une dalle en console (surélevée ou non), assez large (le reposoir appelé aussi « table des morts »), sur laquelle on posait le cercueil pour l'exposer ou le temps d'une pause pour les porteurs de bière. Ces croix étaient disposées le long de la voie des morts, à des intervalles variant en fonction des difficultés du parcours.. La tradition voulait en Bretagne que le cercueil touchât la pierre du socle à chacune de ces haltes. Une autre tradition voulait qu'on dépose une petite croix de bois au pied des calvaires rencontrées. Cette coutume est attestée dans une grande partie du territoire français, des Pyrénées au Calaisis.

Animaux Les traditions populaires prêtent aux animaux une plus grande sensibilité que les humains aux mondes invisibles, c'est pourquoi il fallait être attentif aux signes et en particulier aux arrêts qui pouvaient se produire sur le chemin quand les bêtes de trait tiraient la carriole funèbre. Les conducteurs ne devaient faire usage ni de la bride, ni du fouet, ni de l'aiguillon.

Dans le Morvan, .

Dans le Berry, si l'attelage s'arrête, tout le monde s'agenouille pour prier, Daniel Bernard, cité in .. Ailleurs on ne menait que peu les bœufs car on estimait que la Mort elle-même leur montrait le chemin.. Les divers arrêts des chevaux sont parfois de mauvais augure et semblent indiquer qu'un autre mort doive bientôt suivre celui du jour. Cette superstition était encore présente en Bretagne à la fin du , en s'adaptant aux ennuis mécaniques des nouveaux chevaux automobiles.

Passage et péage Les chemins des morts étaient habituellement des voies sacralisées, personne ne pouvait les posséder.. Cette coutume pouvait entraîner des conséquences curieuses : la « jurisprudence » populaire entraînait en effet qu'une fois la mort passée dans un chemin, celui-ci devenait public, et son propriétaire perdait son droit. De là le refus de certains propriétaires de laisser passer le convoi (sans compter le mauvais œil qu'un tel chemin pouvait attirer sur soi). La même habitude est rapportée en Gironde ou dans le Périgord.

Toponymie C'est le nom de chemin des morts qui est le plus souvent retrouvé, devant quelques rares sentiers des morts (exemple : Jonchery-sur-Vesle ) ou voie des morts (Comblain-au-Pont ). L'urbanisation a peu à peu intégré dans les agglomérations les extrémités urbaines des chemins qui deviennent alors des ruelles des morts (exemples : Charrey-sur-Saône , Chauvency-Saint-Hubert ) ou même des rues des morts (exemples : Arnay-sous-Vitteaux ou Haverskerque ).

Dans les langues régionales Les langues régionales de France ont également laissé leur trace sur des toponymes qui n'ont pas toujours été francisés, d'autant plus que leur utilisation était ancienne et implantée dans le terroir et le langage local. On trouve ainsi : En basque : Ilbide ou hilbide (chemin des morts) erribide (chemin du pays) korputzbide (chemin des cadavres) gorputzbide (chemin des corps) En breton : Hent ar marv (chemin de la mort) Hent an dud varv (chemin des morts) Hent an Ankou (chemin de la Mort : personnifiée) Gardenn an Ankou (chemin de la Mort) Garenn ar skwirioù (chemin des revenants) Stread ar c'horfoù marv (chemin des cadavres) Hent ar c'horvoù (chemin des corps) Parc hent an haon (champ par où passe le chemin des âmes) Hent an anaon (chemin des âmes) Streat ann anhou (chemin de la mort) En occitan : Lou Cami dei morts dans le Périgord Via dau morts dans le Limousin Dans les langues germaniques : Todtenweg (chemin des morts) en Alsace Tottengasse (ruelle des morts) en Alsace Dodewej (chemin des morts) en Alsace.

Toponymie actuelle en France

Il existe pourtant encore au des dizaines d'exemples. de noms préservés (voir la liste ci-jointe ainsi que la carte associée), qui correspondent souvent à des chemins restés en marge des villes et des habitations. Il existe des exceptions : à Méréville on trouve l'exemple étonnant d’un ancien chemin des morts (), présent sur une carte d’état major du Consultable sur Géoportail., désormais intégré mais non détruit dans un lotissement moderne, jouxtant des rues Albert Schweitzer et Albert Camus !