Sur les falaises de marbre (titre original en allemand : ) est un roman court d'Ernst Jünger écrit et publié en 1939, que beaucoup de critiques considèrent comme son chef-d'œuvreBernard Rapp qualifie cette œuvre de « plus beau roman de ce siècle » au début du numéro de l'émission Un siècle d'écrivains consacré à Ernst Jünger.. Il s'agit d'un récit allégorique, ou encore un « récit légendaire »Geneviève Coste écrit : « Jünger choisit la forme synthétique et symbolique du récit légendaire comme instrument d'une vision subtile (...) » dans « La marche dans les solfatares ou : l'irrésistible exténuation du temps » in Philippe Barthelet (dir), Ernst Jünger, L'Âge d'Homme, collection Les Dossiers H, 2000, ., dénonçant la barbarieIsabelle Grazioli-Rozet remarque dans son essai Qui suis-je ? Jünger : « Les critiques littéraires proposent souvent deux grilles de lecture pour analyser le roman et le rapport qu'il entretient avec l'histoire. Les uns l'ont déchiffré comme un roman littéraire à clef (...). Les autres affirment la valeur du modèle mythique et insistent sur le caractère intemporel de l'œuvre (...). » et formant une « parabole de la résistance » Martin Meyer, Ernst Jünger, Carl Hanser Verlag, 1990, .. Il a été traduit en français par Henri Thomas en 1942Sur cette traduction considérée comme une très grande réussite lire John D. Gallagher, « Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre ~ quelques réflexions sur la traduction française d'un chef-d'œuvre de la littérature allemande » in Michel Ballard, Europe et traduction, Artois Presse Université/Les Presses de l'Université d'Ottawa, 1998, .. Cette œuvre est considérée comme appartenant au phénomène d'« émigration intérieure »À ce sujet lire le chapitre « Two Kinds of Emigration » dans Stephen Brockmann, German Literary Culture at the Zero Hour, Boydell & Brewer, 2004, . décelé chez Jünger à partir du milieu des années 1930 et pendant la Seconde Guerre mondiale écrit Joseph W. Bendersky dans A History of Nazi Germany: 1919-1945, Rowman & Littlefield, 2000, . Helmut Peitsch, Charles Burdett, Claire Gorrara, European Memories of the Second World War: New Perspectives on Postwar Literature, Berghahn Books, 1999, ..

Résumé Le récit se déroule dans un pays imaginaire, la Marina, terre de vignobles et de raffinements, bordée d'un côté par la mer, de l'autre, au nord, par des falaises de marbre qui la séparent de la Campagna, terre de grands pâturages et de bergers. L'intrigue se déroule sept ans après la guerre d'Alta-Plana, territoire situé de l'autre côté de la mer. Le narrateur et son frère, qui y ont combattu, travaillent au sein d'un vaste ermitage situé sur les falaises de marbre. Occupés par leur bibliothèque et leur immense herbier, vivant paisiblement dans la contemplation de la nature, ils assistent à la montée du Grand Forestier, seigneur de la Maurétanie, pays de forêts situé au nord de la Campagna. Les hordes du Grand Forestier sèment la dévastation dans la Campagna et menacent la Marina :

Le récit décrit l'avancée du Grand Forestier, le combat pour défendre la Marina, la défaite et la dévastation qui s'ensuivent. Les défenseurs de la Marina, dont le narrateur et son frère, trouvent dans les montagnes d'Alta-Plana un refuge et la paix.

Récit symbolique ou allégorie antinazie ? Très vite, certains ont vu dans la figure du Grand Forestier une vision à peine transposée d'Hitler. La vie de l'auteur, ainsi que celle de son éditeur, sont alors menacées par la publication du livre, mais Jünger échappe à toute sanction car Hitler ne souhaite pas « frapper un héros aussi glorieux de la première Guerre mondiale » malgré les exhortations du Reichsleiter Philipp Bouhler en ce sensJulien Hervier in Ernst Jünger, Journaux de guerre II. 1939-1948, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2008, note 1 ().. George Steiner estime que le livre a peut-être été .

Julien Gracq a livré un texte dans lequel il commente sa lecture du récit« Symbolique d'Ernst Jünger » in Œuvres complètes, tome 1, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1989, .. Pour lui : « Ce n'est pas une explication de notre époque. [Ce] n'est pas non plus un livre à clé où on [pourrait], comme certains ont été tentés de le faire, mettre des noms sur les figures inquiétantes ou imposantes qui se lèvent de ces pages. Avec plus de vérité, on pourrait l'appeler un ouvrage symbolique, et ce serait seulement à condition d'admettre que les symboles ne peuvent s'y lire qu'en énigme et à travers un miroir« Symbolique d'Ernst Jünger », Op. cit., .. »

Selon Michel Vanoosthuyse, le personnage du Grand Forestier renvoie d'emblée à Staline, et non à Hitler : « Faire du satrape viveur et tout oriental qu'est par certains côtés le Grand Forestier le décalque de Hitler, c'est être myope. Que les victimes du Grand Forestier et de ses sbires soient justement les artisans et les paysans sédentaires de la Marina, fidèles à leurs rites, à leurs fêtes et à leurs ancêtres, amateurs d'ordre, devrait inciter à la prudence, ou suggérer, si l'on veut à tout prix maintenir l'interprétation antinazie du roman, que Jünger ne comprend décidément rien à la politique ; en réalité, il la comprend trop bienMichel Vanoosthuyse, Fascisme et littérature pure. La fabrique d'Ernst Jünger, Agone, coll. « banc d'essais », 2005, .. »

Cette vision semble toutefois contredite par les convictions nettement antinazies de Jünger dès la fin des années 1930, notamment mises en évidence par la publication de son Journal de guerrePhilippe Sollers, « Jünger était-il antinazi ? », Le Nouvel Observateur, 6 mars 2008.. La décontextualisation opérée par Jünger dans Sur les falaises de marbre fait en réalité de son récit une charge contre la terreur et la dictature, qui ne se limite donc pas au seul régime hitlérien. L'auteur, alors âgé de 97 ans, s'est lui-même exprimé sur ce point : « À vrai dire, je songeais à un type de dictateur plus puissant encore, plus démoniaque. (...) S'il allait bien à Hitler, l'histoire a montré qu'il pouvait aussi convenir à un personnage de plus grande envergure encore : Staline. Et il pourra correspondre à bien d'autres hommesEntretiens publiés par Frédéric de Towarnicki dans le livre Ernst Jünger - Récits d'un passeur de siècle, éditions du Rocher, 2000, .. »

Quoi qu'il en soit, Vanoosthuyse fait observer que le livre passe sans encombre les multiples barrières de la censure, qu'il est édité par une maison plus que proche du pouvoir, qu'il connaît immédiatement six rééditions successives, et que la Wehrmacht elle-même le fait tirer à 20 000 exemplaires en 1942 et distribuer dans ses « librairies du front ». Il rappelle aussi qu'il ne fait l'objet d'aucune attaque dans la presse national-socialiste, qu'il est commenté élogieusement en par la revue Weltliteratur, qui dépend de la SS, et qu'il est accueilli dans une histoire national-socialiste de la littérature comme la Volkhafte Dichtung der Zeit de Langenbucher.

Succès et influence Le livre a connu dès sa publication un vif succès et le premier tirage en fut vite épuisé exemplaires ont été écoulés en 1940 et exemplaires en ont été vendus à la date d'octobre 1943. Isabelle Grazioli-Rozet, op. cit., .

L'influence de Sur les falaises de marbre a été très vite remarquée, notamment sur Le Désert des Tartares de Dino Buzzati écrit un an plus tard, ou sur Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq, admirateur de Jünger avec qui il se lia d'amitié. Les trois romans présentent de nombreux traits communs, quant à leur thématique — l'attente du barbare —, leur style — très descriptif et laissant peu de place à l'action, quoique celle-ci soit moins présente encore chez Buzzati et Gracq qui la chassent hors des bornes du récit — ou quant au monde qu'ils décrivent — trois univers imaginaires, au bord du rêve : la « Marina » et la « Campagna » chez Jünger, le « Royaume » et « l'État du nord » chez Buzzati, « Orsenna » et le « Farghestan » chez GracqÀ propos des liens entre les trois romans, voir P. Marot, « Figures de la lecture dans trois romans des années de guerre : Sur Les Falaises de Marbre d'Ernst Jünger, Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, et Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq », Voix d'ouest en Europe, souffles d'Europe en ouest, actes du congrès d'Angers, 21-24 mai 1992, Presses de l'université d'Angers, 1993 ; Anne Longuet Marx, « Le récit au bord du vide. Des falaises au rivage, ou "l'esprit-de-l'histoire" dans deux romans de Ernst Jünger et de Julien Gracq », Revue Romane, Bind 30 (1995) 1 ; Joseph Hanimann, « Julien Gracq : la fiction sans le roman », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 26 juillet 2005, trad. française de François Bon. On retrouve enfin cette influence chez J. M. Coetzee (En attendant les barbares, 1980)Yves Clavaron, « Aux frontières mortes de l’Empire, l’attente du barbare, dans les romans de Jünger, Buzzati, Gracq et Coetzee », in J. Przychodzen, A. Klimkiewicz (Eds.), Barbares et Barbaries aujourd’hui, Montréal, Université Mc Gill, « Discours social » Volume XXIV, 2006, .

Éditions Première édition en Allemagne : Auf den Marmorklippen, Hanseatische Verlagsanstalt, Hambourg, 1939 Sur les falaises de marbre, trad. française Henri Thomas Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 1942 Paris, Gallimard, coll. « Du monde entier », 1967 Paris, Librairie générale française, coll. « Le Livre de poche », 1971 Paris, Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 1979

Notes et références

Annexes Bibliographie

Michel Vanoosthuyse, « Sur les falaises de marbre : (Auto)critique ou (auto)mystification ? », Agone, , 2005, .

Liens externes

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