La science prolétarienne, appelée aussi « science selon Staline », ou « science populaire mitchourinienne », du nom d'un jardinier porté au pinacle, est un concept apparu à l'hiver 1948-1949, sur fond de guerre froide, pré-maccarthysme, titisme et conflits sociaux très durs de 1948, selon l'historien Denis Uztopal et le philosophe Dominique Decourt, pour tenter d'imposer dans le monde communiste les théories du biologiste et agronome Trofim Lyssenko (1898-1976) Trofim Lyssenko, agronome farfelu et héros de la "science prolétarienne" dans Le_Monde du 25 février 2003 qui remettent en cause chromosomes et gènesDossier de France_Culture avec les témoignages de Dominique_Desanti , Dominique_Lecourt, Madeleine_Quéré et Arthur_Kriegel . Les scientifiques seront cependant très peu à choisir la science prolétarienne comme nouveau dogme"LA «SCIENCE» DE LYSSENKO, par Dominique Lecourt.Dominique Lecourt, Lyssenko : Histoire réelle d'une «science prolétarienne», Paris, François Maspero, 1976.. L'expression nait dans un discours de Laurent Casanova en mais le concept apparait dès les articles de Louis Aragon et Pierre Daix de l'automne 1948 puis a disparu au début des années 1950.

Histoire Précédents Dès 1939, le généticien soviétique Nikolaï Vavilov déclare , mais il est encore isolé et les théories de Trofim Lyssenko ne sont pas encore très connues ni promues en haut lieu. Il affirmait selon des critères voulant que l'acquis l'emporte nettement sur l'inné.

Contexte La spécificité de l'accueil français à Lyssenko Dans les années 1940, le Parti communiste connaît un rayonnement intellectuel exceptionnel car Paul Langevin, Paul Éluard, Frédéric Joliot-Curie, Georges Teissier et Picasso y adhèrent Laurent Alexandre, « La science selon Staline », L'Express, et ce concept de « science prolétarienne » est promu par des intellectuels communistes en dehors de l'URSS au moment où des biologistes refusent de « politiser les chromosomes », selon l'expression de Jean Rostand.

La France est le pays le plus impliqué car les responsables de la lutte idéologique communiste en France somment les scientifiques communistes de défendre l’URSS via le Lyssenkisme, sur fond de malaise dans la communauté scientifique française. Ce concept de « science prolétarienne » a pour particularité d'acculer .

Résultat, en 1945 et même en 1948, très peu de biologistes connaissent encore Lyssenko en Occident. En , l’accueil en France du lyssenkisme, jusque là peu connu dans l'hexagone, est très lié aux positions communistes et anticommunistes des uns et des autres. Cet accueil est précédé par un épisode ayant jusque là peu attiré l'attention : le biologiste Marcel Prenant, prestigieux professeur à la Sorbonne et membre du Comité central du PCF, a publié en une réédition actualisée augmentée de son livre de référence de 1935. Dans cette édition, il consacre plusieurs paragraphes à Lyssenko dans les chapitres qui diffèrent de l’édition de 1935, sur « les problèmes de l’hérédité » pour expliquer que selon lui, la vernalisation a fait ses preuves, mais sans modifier le phénotype, et donc « ne s’oppose en rien à la génétique classique ». 1948-1949: la montée en puissance d'Aragon et Daix Louis Aragon appuie fermement la définition du rôle de l’intellectuel donnée par Laurent Casanova au congrès de Strasbourg en Biographie Le_Maitron de Louis_Aragon , qui préfigure les débats sur la Science prolétarienne. Puis en , il n’assiste pas au Congrès mondial des intellectuels pour la paix à Wroclaw au cours duquel les Soviétiques lancent une violente offensive contre les écrivains des pays occidentaux, estimant qu'il en avait assez fait en France pour défendre les thèses de Jdanov, selon Dominique Desanti, alors qu'il aurait déjà pris, mais seulement en privé, la défense de Picasso ou Matisse, critiqués par la Pravda. Au même moment, le premier tome des Communistes est publié peu après, en 1949, avec un énorme soutien du PCF, avant les cinq autres de 1949 à 1951 puis une interruption. La période voit aussi, mais à partir de 1948, l'effacement de Claude Morgan directeur depuis 1942 du prestigieux hebdomadaire Les Lettres françaises, où l'éviction du poète Loys Masson rédacteur en chef et son remplacement par Pierre Daix, proche d’Aragon depuis une critique favorable à Elsa Triolet, est exigée par le responsable de la commission des intellectuels du PCF Laurent Casanova, lui même ami très proche du secrétaire général du PCF Maurice Thorez. Séparé de sa femme Madeleine Riffaud depuis 1947, Pierre Daix continue sur sa lancée par des polémiques spectaculaires avec d'autres intellectuels au cours de l'année 1949 et en , au dernier jour du congrès du PCF, il est nommé à seulement 26 ans directeur du grand quotidien populaire du PCF Ce soir, dirigé depuis 1937 par Louis Aragon.

En URSS, la bonne surprise céréalière de juin-juillet 1948 La notion de science prolétarienne est apparue en 1948 pour mobiliser les intellectuels autour de Lyssenko, car il est autant critiqué, en particulier par Jdanov, qu'adulé par Staline. Dans cette période de pénurie agricole, il est promis des rendements agricoles mirobolants si ses théories sont appliquées. Le printemps 1948 et le début de l'été laissent cependant espérer des progrès symboliquement importants car la moisson a été, dans toutes les régions, en avance d'une douzaine de jours sur le calendrier"Bilan agricole 1949" avec une récolte céréalière retrouvant le niveau d'avant guerre, soit une récolte commercialisée d'environ 40 millions de tonnes, grâce aussi à des rendements en forte hausse, en Ukraine particulièrement où la propagande a signalé .

La session spéciale d'août de l'Académie des sciences agricoles C'est durant l'été 1948 qu'une session spéciale de l'Académie des sciences agricoles de l'Union soviétique, du au , suivie par tous les journaux soviétiques, a pour mission de faire endosser officiellement la doctrine de Lyssenko par l'Etat soviétique, au titre de « science prolétarienne », même si l'expression n'est pas utilisée.

L'invention du concept La polémique du début septembre 1948 Le premier article en français dans la presse communiste française, écrit par Jean Champenois n'est publié que trois semaines plus tard. Mais juste après, le , dans le journal socialiste Le Populaire, le chef du service de politique étrangère Charles Dumas, membre du Comité directeur de la SFIO, écrit que l'offensive lyssenkiste . Puis c'est le journal Combat du , qui le surlendemain publie une interview du chimiste Maurice Daumas, estimant lui aussi que la conception lyssenkiste revient à une science du Moyen-Âge. Le même jour, L'Humanité riposte via Georges Cogniot, pour qui ce n’est pas Lyssenko, mais les socialistes qui sont du Moyen-Âge.

Alors que Jacques Monod et Jean Rostand dénoncent eux aussi le lyssenkisme, le journal Combat du interviewe à son tour Marcel Prenant. Le scientifique communiste, sur la défensive, tente de trouver, maladroitement, une sorte de compromis en écrivant finalement que le Lyssenkisme respecte « les principes de base de la génétique classique » et que le mendélisme « a pour corollaire immédiat une philosophie raciste », contribuant à tendre le débat.

Au total, du au , neuf articles sont publiés dans des journaux français sur le sujet, dont trois articles antilyssenkistes le comparant à l'affaire Galilée et un seul vraiment virument de l'autre côté, celui de Georges Cogniot. La croisade Lyssenkiste lancée par Louis Aragon La direction du PCF ne convoquera les intellectuels communistes pour tenter de les mobiliser qu'au cours de l'hiver mais dès le , Louis Aragon, le poète communiste, un littéraire sans connaissances scientifiques, fait la promotion du lyssenkisme. Très proche depuis 1931 du leader du PCF Maurice Thorez, il publie un article dans Les Lettres françaises, puis assure la coordination et écrit l'article d'introduction du double numéro spécial de la revue Europe d'octobre, entièrement consacré à Lyssenko. Par la suite, Jean Rostand estompe progressivement ses critiques, revenant à des arguments scientifiques plus modérés contre le lyssenkisme, via trois articles dans les colonnes du Figaro Littéraire, les antilyssenkistes semblant avoir , alors que les lyssenkistes multiplient les articles, avec au moins 27 d'entre eux consacrés entièrement au sujet, pour la plupart pas écrits par des bilogistes.

Parmi eux, dans Les Lettres françaises, dès le début , Pierre Daix, qui est alors depuis peu l'adjoint de Louis Aragon dans ce journalPierre Daix, « Une révolution dans la biologie – Une discussion au service de la paix », Les Lettres françaises, n° 232, 4 novembre 1948. . Il est suivi par Maurice Thorez le Maurice Thorez, « Pourquoi Lyssenko a-t-il révolutionné la biologie ? », dans L'Humanité du 15 novembre 1948 puis par Waldeck Rochet, le « La doctrine mitchourinienne et le matérialisme dialectique », par Waldeck_Rochet dans L'Humanité du 10 décembre 1948 , et le lendemain, le , par Ernest Kahane écrit dans France nouvelle un grand article reprenant les théories de la « génétique classique » pour les opposer aux résultats des travaux de Lyssenko et de Mitchourine, louer ces derniers et se féliciter que « La recherche scientifique n’est pas une activité de luxe mais une activité nécessaire à la société »« A propos du grand débat sur les travaux et théories de l’académicien soviétique Lyssenko. La nouvelle génétique et la recherche scientifique en URSS », par Ernest_Kahane . Le , c'est au tour d'André MartyAndré_Marty, « Les communistes et le développement de la science et de l’art », France Nouvelle, n°162, 22 janvier 1949 .

Duclos contre Frédéric Joliot-Curie Entre-temps, le , le physicien communiste Frédéric Joliot-Curie effectue un discours au déjeuner de la presse anglo-américaine, qui a parfois déjà suivi la grève des mineurs de 1948 comme une péripétie de la guerre froide, un an avant les premiers épisodes du Maccarthysme qui seront lancés le , par le président du congrès national Joseph McCarthy.

Frédéric Joliot-Curie déclare lors ce déjeuner qu'un « communiste français, comme n’importe quel autre citoyen français occupant un poste qui lui est confié par le gouvernement, ne peut honnêtement communiquer à une puissance étrangère, quelle qu’elle soit, des résultats qui ne lui appartiennent pas, mais qui appartiennent à la collectivité qui lui a permis de travailler ». Quinze jours après, Jacques Duclos lui répond : le , L'Humanité publie un compte rendu de son discours où il souligne que l'Union soviétique est aussi la patrie des scientifiques communistes français, ce qui amène Frédéric Joliot-Curie à demander à le rencontre plusieurs fois juste après.

La définition par Casanova en février 1949 Le , une réunion présidée par Laurent Casanova et Georges Cogniot, à laquelle Marcel Prenant accepte de participer à la tribune, tente de clarifier cette situation en poursuivant la mobilisation polémique. Laurent Casanova, responsable de la « commission des intellectuels » du PCF, y effectue un discours où il dénonce la dissension de certains scientifiques communistes. Ce discours comporte la première fois la mention d'une « science prolétarienne » par opposition à une « science pure » et à une « science bourgeoise », qui provoqué la stupéfaction chez les scientifiques communistes.

La création de La Nouvelle critique Le premier numéro de la revue La Nouvelle critique sort à la mi-"LES ANNEES "NOUVELLE CRITIQUE" ou LE COMPLEXE DE SUPERIORITE 1948-1958, thèse de Gérard Streif , mais le projet est travaillé au moment Jean-Toussaint Desanti organise à l'automne 1948, une conférence publique sur « le marxisme et la science ». La conférence de Desanti, rectifiée, deviendra, dans un des premiers numéros de la revue, un grand article titré « Science bourgeoise et science prolétarienne ». Contexte social et international