Nada Sehnaoui, née en 1958, à Beyrouth, est une artiste plasticienne et activiste politique.
Son œuvre englobe la peinture, les techniques mixtes, la sculpture et les installations. Active depuis les années 1990, elle fait partie intégrante de la scène artistique libanaise de l'après-guerre civile de 1975-1990. Elle est une pionnière des installations publiques de grande échelle au Liban et au Proche-Orient.
Biographie
Jeunesse et études Adolescente, elle assiste au début de la guerre civile, en 1975, et observe de près la division mentale et physique de la capitale libanaise entre est et ouest, ainsi que le danger de traverser la ligne de démarcation qui sépare alors la résidence familiale située à Beyrouth-est et l'école qu'elle fréquente, située à Beyrouth-ouest.
Sehnaoui poursuit ensuite ses études universitaires en France et aux États-Unis. En 1981, elle obtient un Master en sociologie de l'université Paris-Nanterre et un diplôme en études cinématographiques théoriques de l'université Sorbonne-Nouvelle (Paris III). Deux ans plus tard, elle s'installe aux États-Unis où elle suit des études de production de films à l'université de Boston. En 1985, elle retourne au Liban, où son fils Abdallah Salam naît un an plus tard. Ici, elle termine sa thèse de DEA-Diplôme d'Études Approfondies en histoire qu'elle présente à l'université Paris-Sorbonne en 1987. Elle retourne ensuite aux États-Unis en 1989 et s'inscrit à la School of the Museum of Fine Arts de Boston, dont elle reçoit un diplôme et une cinquième année en 1995. Elle retourne alors s'installer à Beyrouth, où elle réside et travaille depuis.
Carrière artistique Début de carrière: peintures et séries en techniques mixtes (1993-2000) Influencée par son expérience à Beyrouth durant la guerre civile de 1975-1990, Sehnaoui explore très tôt les questions de séparation et de fragmentation physique et sociale. Elle se penche non seulement sur l'histoire de la capitale libanaise, mais aussi sur celles d'autres villes meurtries par les guerres. Elle s'intéresse alors aux archives visuelles et textuelles de guerres dans différents pays, et commence à incorporer ce matériel dans des peintures et des œuvres en techniques mixtes. Son investissement dans le travail avec le texte deviendra une caractéristique du travail de Sehnaoui.
L'une de ses premières séries de peintures, War Games (en français : Jeux de guerre) (c.1995) s'intéresse à des questions de division mentale et physique, et de la difficulté de traverser une ville divisée en temps de guerre. Les tableaux, dans lesquelles Sehnaoui insérait parfois des images d'archive, des coupures de presse ou du texte faisaient référence aux paysages urbains divisés de Beyrouth et de Jérusalem. De même, la série de peintures Sarajevo (1995), réalisée avec des techniques similaires, témoignait de la vie de tous les jours des habitants de cette ville durant les guerres de Yougoslavie, tout en suggérant des parallèles avec la vie des Beyrouthins durant la guerre civile.
À partir du milieu des années 1990, Sehnaoui se concentre sur la mémoire de la guerre civile au Liban, et en particulier sur l'amnésie collective du conflit cautionnée par la loi d'amnistie de 1991. Ainsi, Lebanese War Statistics (1995) (en français : Les Statistiques de la guerre du Liban) prenait comme point de départ les décomptes des nombres de morts, blessés, et disparus durant la guerre civile, tels que publiés dans les journaux occidentaux comme le New York Times et Le Monde. La série en techniques mixtes, qui incorporait de la peinture, du texte et des bandages, rendait hommage aux victimes du conflit, dans le but de réconcilier le pays.
When Reading T.S. Eliot (1999) (en français : En Lisant T.S. Eliot) incorporait des rangées de fragments de poèmes d'Eliot, peints et fixés sur de grandes toiles. Cette série d'œuvres faisait référence au caractère cyclique du temps et à la vanité humaine, en s'inspirant de la méditation d'Eliot sur des questions existentielles, tout en suggérant des similitudes entre les illusions perdues après la Première Guerre mondiale et l'après-guerre au Liban. alt=|vignette| Nada Sehnaoui, Peindre L'Orient-Le Jour, 1999. Techniques mixtes sur papier, 117x152 cm. Collection privée. En 1999, Sehnaoui repeint, découpe, reconfigure et réécrit la une du quotidien francophone libanais L'Orient-Le Jour, chaque jour pendant l'année entière. La série d'œuvres résultante, Peindre L'Orient-Le Jour 1999, réorganise ainsi le quotidien, en masquant certains articles ou en ramenant d'autres à la une, proposant un commentaire sur l'information et la désinformation, la vérité journalistique et l'utilisation de l'archive.
En 2000, dans la série en techniques mixtes Martyrs' Square Revisited (2000) (en français : La Place des martyrs revisitée), Sehnaoui utilise des photographies du centre-ville de Beyrouth qu’elle avait prises juste avant le début de sa reconstruction après la guerre civile, afin d'inciter la réflexion autour de l'histoire et de la mémoire de la guerre et de la ville de Beyrouth, et d'envisager sa transformation après sa destruction.
Tout au long des années 1990, Sehnaoui a aussi abordé certains sujets socio-politiques affectant le Liban. Par exemple, Legal Violence (1998) (en français : Violence légale), traitait du droit des femmes à avoir la garde de leurs enfants sous le régime des différentes lois de la famille au Liban, qui sont gérées par des tribunaux correspondant aux différentes communautés religieuses du pays.
Installations (2001–2012) Sehnaoui est la première artiste à réaliser une installation artistique éphémère à grande échelle au Liban. Elle a également présenté des œuvres de ce genre à Tunis (Tunisie), Marseille (France), Londres (Royaume-Uni), Liège (Belgique), et Doha (Qatar). Depuis 2001, elle crée des installations éphémères spécifiques au site, que ce soit au sein d'une institution ou dans l'espace urbain. Ces œuvres sont en général constituées de dizaines, parfois de centaines d'objets banals de la vie quotidienne. Chacune des installations de Sehnaoui crée un espace de méditation personnelle, de réflexion sociale, de réconciliation et de catharsis collectives. Elle utilise des objets aussi variés que des rouleaux à pâtisserie, des balais, des journaux, des sièges de toilettes, des verres et des seaux en plastique les détournant ainsi de leur usage premier pour dire l’urgence d’une réflexion sur la mémoire de la guerre et la réconciliation nationale.
Pour sa première installation, Promenade in Your Dreams (2001) (Promenade dans vos rêves), Sehnaoui demande à plus de élèves d'une école privée beyrouthine, l'International College, de décrire l'école de leurs rêves, par écrit ou à travers un dessin réalisé sur le papier officiel de l'école. Sehnaoui a ensuite collé toutes les réponses sur des tablettes de bois et les a exposées dans l'amphithéâtre en plein air du lycée.
Les installations suivantes s'intéressent à la mémoire collective de la guerre civile libanaise. En 2003, Fractions of Memory (Fractions de mémoire) prend pour point de départ un appel au public de partager un souvenir de la vie quotidienne avant la guerre au centre-ville de Beyrouth, en l'écrivant sur un morceau de papier. L'installation prend la forme de 360 structures faites de 20 tonnes de papier journal libanais sur lesquelles étaient écrites les réponses du public, exposées Place des Martyrs, au cœur du centre-ville de Beyrouth.
Plastic Memory Containers (2004) (Conteneurs de mémoire en plastique) interrogeait la relation qu'entretiennent les habitants de la ville libanaise de Jbeil (Byblos), riche de 6000 ans d'histoire dont ils se proclament fiers, et simultanément leur demandait de se souvenir du passé récent, ce qui leur a semblé plus difficile. Sehnaoui a ensuite rempli cent seaux de plastique blanc avec 3000 morceaux de papier froissé sur lesquels était écrit un texte posant des questions sur le paradoxe entre la fierté des 6000 ans d'histoire et la relative absence de souvenirs du passé récent. L'installation a été reprise au Musée d’art moderne et contemporain de Lièges en incluant des noms de disparus d'Argentine.
La même année, Sehnaoui présente des installations à l'étranger, qui abordaient des thèmes à la portée globale. Ainsi elle montra Sand (en français : Sable), une réaction contre la désertification et la pénurie d'eau potable en Tunisie, durant la biennale d'art méditerranéen à Tunis.
En 2006, le Lebanese Committee of the Families of the Kidnapped and Disappeared (Comité libanais des familles des kidnappés et disparus) commande à Sehnaoui une installation. À cette date, plus de individus étaient encore considérés disparus durant la guerre civile, et la loi d'amnistie de 1991 empêchait l'investigation de leurs localisations ou de leurs décès. Sehnaoui attire l'attention sur cette situation avec une installation qu'elle intitule Waynoun?/Where Are They? (Où sont-ils ?) contenant noms et 400 photographies collées sur des ballons géants noirs ou blancs, et les expose dans les ruines de l'œuf, un cinéma inachevé au centre-ville de Beyrouth. vignette| Nada Sehnaoui, Vue de l'installation Haven't 15 Years of Hiding in the Toilets Been Enough? (Quinze années cachés dans les toilettes n'ont-t-elles donc pas suffi ?), centre-ville de Beyrouth, 2008. Deux ans plus tard, Sehnaoui expose Haven’t 15 Years of Hiding in the Toilets Been Enough? (Quinze années cachés dans les toilettes n'ont-t-elles donc pas suffi ?), une installation qui consistait en 600 sièges de toilettes disposés en grille près de la place des Martyrs, au cœur du centre-ville de Beyrouth. L'œuvre était basée sur les souvenirs de Sehnaoui de la guerre civile, durant laquelle de nombreux Libanais se cachaient dans leur salle de bain pour se protéger des bombardements et des tirs des francs-tireurs.
En 2008, Sehnaoui présente à Marseille l'installation Migratory Symphony (Symphonie migratoire), où elle abordait le sujet de l'immigration. Pour cette œuvre, elle demande à 100 écoliers d’interroger un membre de leur famille à propos de leur histoire familiale d'immigration, un sujet pressant et contentieux des deux côtés de la Méditerranée. Migratory Symphony fut suivie de Rubble (Décombres), présentée à Doha, au Qatar, en 2009. Cette œuvre voit le jour après la guerre de au Liban, lorsque Sehnaoui avait pris plus de 400 photographies des effets des bombardements israéliens de Beyrouth. Au-delà de l'origine spécifique des photographies, Rubble proposait une réflexion sur la capacité universelle de l'Homme à réduire la vie autrui à néant.
En 2010, Sehnaoui se centre sur la question de la méditation en tant qu'outil de catharsis et de réconciliation. Elle présente This Too Shall Pass (Ceci aussi passera), une installation faite de plusieurs cercles concentriques de rouleaux à pâtisserie, au musée Sursock de Beyrouth. L'installation est conçue comme une prière pour le futur, en particulier après la guerre de 2006 au Liban.
En 2011, elle expose To Sweep (Balayer), une accumulation de dizaines de balais semblant balayer un amas de mots incluant l'obscurantisme, le terrorisme, la guerre, et le totalitarisme. L'œuvre est présentée à Beyrouth au Beirut Exhibition Center puis à Londres au Royal College of Art. Elle constituait un acte de contestation civique ainsi qu'une métaphore pour recommencer, ce qui semblait particulièrement pertinent dans le monde arabe dans le contexte du Printemps arabe. Pour Sehnaoui, balayer représente non seulement un geste quotidien mais peut aussi être le symbole d'un puissant projet collectif après une guerre ou une révolution.