Pernette du Guillet (Lyon, vers 1520 – 17 juillet 1545) est une poétesse française de la Renaissance. Elle est l'autrice des Rymes (1545), essentiellement constituées de courts poèmes, épigrammes, chansons et quelques élégies, qui expriment une grande musicalité. Ce recueil posthume, établi par Antoine Du Moulin et publié par Jean de Tournes, témoigne d'une culture humaniste raffinée et a longtemps été perçu comme un dialogue poétique avec Maurice Scève.
Musicienne accomplie, Pernette du Guillet a marqué la production lyrique de son temps par la « musicalité exceptionnelle » de ses vers, dont la structure rythmique a favorisé de nombreuses mises en musique par des compositeurs contemporains. Son œuvre, qui réinterprète les codes du pétrarquisme vers une forme de sublimation spirituelle, s'affirme comme l'une des premières et des plus singulières voix féminines de la littérature française du siècle.
Biographie
Origines et éducation On dispose de très peu d'informations biographiques sur Pernette du GuilletLe manque de sources d'archives concernant le nom de Pernette du Guillet conduit Élise Rajchenbach à supposer que « Du Guillet » n’est qu'un toponyme (un lieu-dit) attribué à la poétesse par son éditeur ou son imprimeur. Voir Élise Rajchenbach, « Introduction », dans P. du Guillet, Rymes, éd. E. Rajchenbach, Genève, Droz, 2006 , p. 22.. Sa date de naissance oscille entre 1518 – pour justifier un succès éditorial déjà affirmé en 1540 avec la publication à Paris de deux chansons mises en musiqueVictor E. Graham, « Introduction », dans P. du Guillet, Rymes, éd. V. E. Graham, Genève, Droz, 1968 , p. XV – et 1520, la date traditionnelle. On ne sait rien de son nom de jeune fille ni de sa famille d'origine.
Cependant, le portrait brossé par Antoine du Moulin dans la préface des Rymes, qui dessine une dame polyglotte et musicienne (qui jouait très vraisemblablement du luth), laisse supposer une éducation d'élite au sein de la noblesse.
Son mariage avec Du Guillet est daté aux alentours de 1537-1538, mais nous ne disposons pas plus d’informations sur le sieur Du Guillet« Michel Simonin, in Dictionnaire des lettres françaises, Paris, Fayard, 2001, article « Du Guillet », p. 423, fait de cet époux le fils de Humbert, gentilhomme du duc de Savoie, sans avancer le moindre élément susceptible de justifier cette parenté. » – Élise Rajchenbach, « Introduction », dans P. du Guillet, Rymes, éd. É. Rajchenbach, Genève, Droz, 2006, p. 22..
Rencontre avec Maurice Scève L'essentiel de la biographie « littéraire » de Pernette du Guillet est lié à sa relation avec Maurice Scève. La tradition situe leur rencontre au printemps 1536, bien que cet épisode ne repose sur aucune preuve tangible en dehors de la production poétique, où l'imagerie printanière est un topos conventionnel de la poésie amoureuse.
Néanmoins, l'étroite parenté textuelle entre leurs œuvres respectives, parues à seulement un an d'intervalle (Délie en 1544 et Rymes en 1545), suggère une collaboration intellectuelle intensePour des références plus explicites, voir le commentaire dans l'édition de Pernette Du Guillet, Rymes, éd. É. Rajchenbach, Genève, Droz, 2006.. Cette relation est souvent interprétée comme un rapport de « maître à élève », où Pernette du Guillet s'approprie le langage pétrarquiste de Scève pour le transformerÉlise Rajchenbach, « Introduction », dans P. du Guillet, Rymes, éd. Rajchenbach, Genève, Droz, 2006 , p. 30-38.. Pourtant, là où la Délie laisse poindre des références au corps, les Rymes épurent le discours de toute allusion charnelle, privilégiant une forme de sublimation spirituelle.
Cette proximité thématique et stylistique a longtemps conduit à inclure la poétesse au sein d'une école lyonnaise dont Scève serait le chef de file. Cette appellation est largement considérée par les chercheurs modernes comme une construction de l'histoire littéraire du . Ce concept aurait été forgé a posteriori pour regrouper des auteurs partageant un même cadre géographique et une réflexion commune sur l'amour, sans qu'ils aient nécessairement constitué un mouvement structuré de leur vivant.
Mort et réception immédiate Pernette du Guillet meurt le 17 juillet 1545 d'une maladie non précisée, bien que plusieurs chercheurs privilégient l'hypothèse d'un décès dû à la peste. Ses œuvres sont publiées pour la première fois à titre posthume, la même année, chez l'imprimeur lyonnais Jean de Tournes.
Au-delà de sa réalité biographique, c'est une image très spécifique de la poétesse qui a survécu, tendant à valoriser sa vertu exceptionnelle. Outre l'épître d'Antoine Du Moulin, l'ouvrage Le Fort inexpugnable de l'honneur du sexe féminin paru en 1555 (dix ans après sa mort) célèbre son « honnêteté » et son talent littéraire. Cette idéalisation semble définitivement acquise dans lHistoire de Lyon de Guillaume Paradin (1573).
Toutefois, Claude de Rubys propose dans son Histoire véritable de la ville de Lyon (1604) une image scandaleuse, dépeignant Pernette comme une courtisane. Cette affirmation ne repose sur aucune preuve en dehors des écrits de Rubys. Elle est probablement liée à la virulente critique de l'auteur contre Louise Labé, la véritable cible de ses attaques, qu'il cherche à discréditer en dénonçant les mœurs des femmes de lettres lyonnaises de l'époque.
Œuvre Essentiellement constituée de courts poèmes, soixante épigrammes, dix chansons et quelques élégies, les Rymes de Pernette du Guillet s'adressent affectueusement, dans le cadre d'une histoire d'amour chaste, à l'être aimé qu'elle nomme « mon Jour ». Ce dernier vient illuminer peu à peu les ténèbres dans lesquelles la poétesse se trouve. L'ouvrage se conclut par cinq épitaphes écrites en son honneur par Maurice Scève et Jean de Vauzelles.
Les Rymes sont rééditées trois fois au : en 1545, 1546 et 1552. Mais l’œuvre de Pernette du Guillet sera ensuite oubliée jusqu'au et rééditée à nouveau au où des études lui sont consacrées, qualifiant sa production comme « singulièrement décantée » ou bien encore « l'une des réussites les plus rares "de nos lettres féminines" ». Néanmoins, elle reste dans l'ombre d'autres productions de la même période, celles de Louise Labé et de Maurice Scève en particulierA.-M. Schmidt, Poètes du XVIe, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1953, p. 228. Cité par G. Mathieu-Castellani, « La parole chétive : les Rymes de Pernette du Guillet », Littérature, vol. 73, no 1, 1989, p. 47..
Chansons Quatre mises en musique des poèmes de Pernette Du Guillet eurent lieu de son vivant. Elles ont été composées par des musiciens étroitement liés au milieu lyonnais et ont été publiées par Jacques Moderne (principal imprimeur-libraire de musique à Lyon) et par Pierre Attaingnant (premier et principal imprimeur-libraire de musique à la cour)Sur la similitude des répertoires de chansons de Moderne et Attaingnant, voir Daniel Heartz, Pierre Attaingnant, royal printer of music: a historical study and bibliography catalogue, Berkeley, University of California Press, 1969, p. 146-152.. vignette|Une page du Xe livre du Parangon des chansons, Lyon, Jacques Moderne, 1543. (Bayerische Staatsbibliothek, Munich) En 1540, deux pièces de Pernette du Guillet mises en musiques par des compositeurs lyonnais paraissent à Lyon et à Paris, dans Le Parangon des chansons, sixiesme livre chez Jacques Moderne (RISM B/I 1540/16) et dans le Second livre contenant XXVII chansons nouvelles à quatre parties en ung volume chez Pierre Attaingnant et Hubert Jullet (RISM B/I 1540/9). On peut penser que l’édition lyonnaise précède l’édition parisienne qui est en fait la réédition d’un recueil de 1538 où deux pièces ont été remplacées par deux chansons adaptées de Pernette Du Guillet : « En lieu du bien, que deux souloient pretendre » et « Je n’oserois le penser veritable ».
« Je n’oserois le penser veritable » (pièce LII) : pour écrire cette pièce, Pernette du Guillet s’est inspirée d’une chanson de Pierre Sandrin qui figure dans les éditions parisienne et lyonnaise de 1538P. du Guillet, Rymes, éd. E. Rajchenbach, Droz, Genève, 2006, p.160-161 et 246.. Le premier et le dernier vers de la chanson de Pernette correspondent respectivement au dernier et au premier vers de la chanson de Sandrin. La mise en musique par Pierre de Villiers cite également la mélodie de la chanson de Sandrin, en se différenciant cependant par la technique du contrepoint, ce qui rapproche Villiers de l’École franco-flamande. Dans l’édition de Jacques Moderne, la pièce de Villiers suit celle de Sandrin sur la même pageP. du Guillet, Rymes, éd. E. Rajchenbach, Droz, Genève, 2006, p. 257.. « En lieu du bien, que deux souloient pretendre » (pièce LIII) : mis en musique par Quentin selon l’édition de Pierre Attaingnant et Hubert Jullet ou par François de Lys selon l’édition de Jacques Moderne. L’attribution à François de Lys est jugée comme la plus probable, notamment parce qu’il a mis en musique « Le grand desir du plaisir admirable » de Pernette du Guillet, chanson publiée chez le même éditeur en 1541. Pour autant « l’identité de ce compositeur reste mystérieuse. Son nom vient de la fleur de lys qui constitue la marque d'imprimeur de Jacques Moderne et d’autres imprimeurs lyonnais. Huit chansons à quatre voix, publiées à Lyon de 1539 à 1543, lui sont attribuées, dont deux pièces de Pernette Du Guillet »P. du Guillet, Rymes, éd. E. Rajchenbach, Droz, Genève, 2006, p. 256-257. Pour Daniel Heartz, l'« énigmatique “F[leur?] de Lys” » serait « peut-être une fantaisie de l'éditeur », voir Daniel Heartz, op. cit., p. 147-150.. Le texte de « En lieu du bien » a sans doute été composé en réponse à « Ce qui souloit en deux se despartir », un huitain attribué à François Ier dans au moins deux manuscrits contemporains. La musique de « En lieu du bien » s’ouvre sur le thème de la dernière ligne de la mise en musique par Sandrin du poème du roi et se termine par une variante de sa mélodie d’ouvertureP. du Guillet, Rymes, éd. E. Rajchenbach, Droz, Genève, 2006, p.250.. Ces deux chansons ont notamment été interprétées par l'ensemble Doulce Mémoire, dirigé par Denis Raisin Dadre, dans Jacques Moderne : Fricassées lyonnaises, enregistré en 1995 dans l'église paroissiale Saint-Rémi à Sérigny (Orne).
En 1541, deux nouvelles pièces de Pernette du Guillet mises en musique paraissent dans Le Parangon des chansons, neufvieme livre, publié à Lyon chez Jacques Moderne (RISM 1541/8) :
« Le Corps ravy, l’ame s’en esmerveille » (pièce XII) : mis en musique par Gabriel Coste, compositeur lyonnais qui a également mis en musique une pièce de Bonaventure des Périers et un extrait de La Parfaicte amye d'Antoine Héroët. « Le grand desir du plaisir admirable » (pièce XIV), mis en musique par François de Lys.
Rymes Toutes les éditions du de l’œuvre de Pernette du Guillet sont publiées à titre posthume : les éditions de 1545 et 1552 sont réalisées par le même imprimeur lyonnais, Jean de Tournes. L’édition de 1546 est parisienne, publiée par l’imprimeuse Jeanne de Marnef. La publication posthume implique que Pernette du Guillet ne peut pas donner son avis sur l’organisation de son recueil, ce qui laisse une grande liberté aux imprimeurs.
1545 vignette|Page de titre de l'édition originale des Rymes de gentile, et vertueuse dame D. Pernette Du Guillet, lyonnoise, Lyon, Jean de Tournes, 1545 (gallica). L’édition de 1545 se compose de 70 pièces : 54 épigrammes, 10 chansons, 1 épître et 5 élégiesVerdun L. Saulnier, « Table méthodique des Rymes » dans V. L. Saulnier, Étude sur Pernette du Guillet et ses Rymes : Avec des documents inédits, Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance, vol. 4, 1944, p. 112-115 (lire en ligne). . Le projet éditorial mis en œuvre par Jean de Tournes est particulièrement raffiné : il s’inscrit dans une stratégie globale de promotion de la production poétique lyonnaise, anoblie par une comparaison constante avec la tradition italienne.